LES FEMMES OCCUPANT LES TENTES — RECRÉATION DÉVELOPPÉE

MYTHOS | Volume VI | Σκηνὰς καταλαμβάνουσαι | Neuf séquences théâtrales originales. Les dialogues, personnages et dénouement sont inventés ; ils ne constituent pas une traduction de la comédie perdue.

I. TÉMOIGNAGES, FRAGMENTS ET INCERTITUDES

Titre connu par une liste antique, notamment P.Oxy. 2659. Fragments 487–503 dans les Poetae Comici Graeci III.2. L’étude d’Andreas Bagordo, Fragmenta Comica 10.8 (2020), discute deux interprétations principales des skēnai : tentes ou emplacements de fête occupés par des femmes, éventuellement lors d’un événement théâtral ; ou référence à un espace scénique. Les fr. 487 (spectatrice avec récipient de boisson), 488 (référence aux mots d’Euripide et de la comédie), 489 (confrontation probable entre hommes et femmes), 490 (acteur Callipidès) et 503 (fonction d’une choriste dans une ligne de chœur) rendent crédible un contexte théâtral. L’édition souligne cependant le caractère spéculatif de toute reconstruction suivie.

La localisation du festival, l’identité du chœur, la nature exacte de l’occupation et la date de la représentation restent inconnues. Les rapprochements avec Lysistrata, les Thesmophories et l’Assemblée des femmes ne démontrent pas que les pièces partageaient la même intrigue. Les figures Lysandra, Myrtô, l’aubergiste, le commissaire et l’acteur mis en scène dans cette version sont des créations modernes ; le nom de Callipidès renvoie à un comédien attesté dans le fragment, non à ces répliques.

II. DISTRIBUTION ET JEU SCÉNIQUE

Lysandra, Myrtô, un aubergiste, un commissaire, un scribe, un porteur, Callipidès, une choriste, un poète, le chœur des Pèlerines. Décor léger, modulable : piquets, étoffes, petite fontaine et estrade. Les déplacements de toiles accompagnent les changements de pouvoir sur l’espace.

III. ADAPTATION THÉÂTRALE

I — PROLOGUE : LE FESTIVAL ET LES TENTES VIDES

Une plaine voisine d’un sanctuaire panhellénique fictif. Lysandra et Myrtô arrivent avant l’aube avec des paniers et des couvertures. Deux tentes immenses barrent l’accès à une fontaine.

LYSANDRA. J’ai marché toute la nuit pour trouver un abri. Le premier homme rencontré me dit que toute la plaine est réservée.

MYRTÔ. Réservée à qui ?

L’AUBERGISTE. Aux meilleurs clients.

LYSANDRA. Comment reconnais-tu leur excellence ?

L’AUBERGISTE. À la facilité avec laquelle ils paient.

MYRTÔ. Les citoyens qui apportent des offrandes sont-ils donc moins bienvenus que les gens qui louent une tente pour n’y jamais entrer ?

L’AUBERGISTE. Je ne suis pas le gardien de la piété. Je suis entrepreneur de lits.

LE PORTEUR. Il n’y a pas de lits. Il n’y a que des piquets plantés dans le sol.

L’AUBERGISTE. Ce sont les promesses des lits.

LYSANDRA. Et quelle différence entre une promesse de lit et un sommeil réel ?

LE PORTEUR. La même qu’entre une promesse de repas et ma faim.

MYRTÔ. Nous occuperons cet espace libre jusqu’à ce qu’on examine tes réservations.

L’AUBERGISTE. Vous troublez l’ordre de la fête !

LYSANDRA. Nous cherchons à dormir. L’ordre est trouble depuis longtemps si cela suffit à le menacer.

LE PORTEUR. Les piquets viennent d’apprendre que les femmes aussi peuvent tenir une corde.

II — PARODOS : LE CHŒUR DES PÈLERINES

Entrent les femmes qui participent au festival, avec étoffes, gourdes et petites lampes. Le chœur se forme en deux lignes séparées par une toile.

LE CHŒUR. Nous avons traversé les chemins, les ports et les collines. Les unes viennent pour le théâtre, les autres pour les concours, les rites ou les rencontres de leurs familles.

UNE PÈLERINE. Nous apportons nos provisions parce que l’hospitalité n’est pas toujours aussi généreuse que les hymnes.

UNE AUTRE. Nous connaissons le prix de l’eau, du grain et de la place que les hommes appellent gratuite avant d’y planter leur enseigne.

LE CORYPHÉE. Une cité aime montrer ses fêtes aux étrangers. Qu’elle se souvienne que les étrangers doivent pouvoir y poser leurs bagages.

LE CHŒUR. Nous ne réclamons pas de palais, seulement la possibilité de voir les spectacles sans passer les nuits à chercher un morceau de terre.

LYSANDRA. Levons les couvertures comme des étendards !

MYRTÔ. Pas trop haut. Si les magistrats les prennent pour des voiles de guerre, ils nous demanderont une contribution navale.

LE CHŒUR. Nous ne partons pas en campagne militaire. Nous cherchons une place dans une communauté qui nous a invitées.

III — PREMIER ÉPISODE : LE COMMISSAIRE DES BONNES PLACES

Un commissaire vient vérifier les tentes avec son scribe. Il possède un plan du terrain sur lequel chaque carré porte un numéro.

LE COMMISSAIRE. Vous avez dressé une tente sur une zone déjà attribuée.

LYSANDRA. À qui ?

LE SCRIBE. À un magistrat qui doit arriver après la procession.

MYRTÔ. Et en attendant ?

LE SCRIBE. Il possède le droit d’être absent.

LYSANDRA. Nous sommes présentes. C’est manifestement une situation plus grave.

LE COMMISSAIRE. La règle assure l’ordre.

UNE PÈLERINE. Elle assure surtout que le notable puisse arriver tard sans renoncer à la meilleure vue.

L’AUBERGISTE. Je suis disposé à louer une autre tente à un prix raisonnable.

LE PORTEUR. Tu appelles raisonnable un prix supérieur au salaire de ma semaine ?

L’AUBERGISTE. C’est la rareté du terrain qui décide.

LYSANDRA. La rareté existe-t-elle avant que tu aies planté des cordes sur toutes les places ?

LE SCRIBE. Nous pourrions vérifier les titres et relever les tentes inoccupées.

LE COMMISSAIRE. Voilà une procédure qui risquerait de nous donner du travail.

MYRTÔ. Enfin, le jour commence bien : nous avons trouvé une tâche réellement utile pour l’administration.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : CALLIPIDÈS ET LA TROISIÈME CHORISTE

Un acteur tragique célèbre, appelé Callipidès sur la scène, répète à proximité du campement. Une choriste occupe la troisième place dans une ligne de chœur.

CALLIPIDÈS. Je répète une douleur royale. Le public ne doit pas entendre vos disputes de tentes.

LA TROISIÈME CHORISTE. Et moi je répète une place dans le chœur. Personne ne m’a garanti que ma voix soit moins importante parce que je me tiens en troisième position.

CALLIPIDÈS. Le théâtre possède sa hiérarchie.

LYSANDRA. Le festival aussi. Dans les deux cas, elle mérite parfois une question.

LA TROISIÈME CHORISTE. Si l’on m’écarte de la ligne pour offrir une meilleure place à une amie du chorège, la musique sera-t-elle meilleure ?

CALLIPIDÈS. Pas nécessairement.

MYRTÔ. Et si l’on écarte une pèlerine pour offrir une meilleure tente à un notable, la fête sera-t-elle meilleure ?

CALLIPIDÈS. Tu essaies de me faire jouer une comédie au lieu de ma tragédie.

LA TROISIÈME CHORISTE. N’est-ce pas ce qui arrive aux artistes lorsqu’ils prétendent que leur prestige règle tous les conflits ?

LE COMMISSAIRE. La cérémonie va commencer.

LYSANDRA. Alors ouvrons les tentes à ceux qui doivent y entrer, plutôt qu’aux noms qui se trouvent sur tes tablettes.

LE CORYPHÉE. Le spectacle ne commence pas à la première parole de l’acteur. Il commence par le travail des hommes et des femmes que le public ne voit pas.

V — AGÔN : LE SOL APPARTIENT-IL À L’ARGENT ?

Deux estrades sont dressées, l’une devant l’aubergiste, l’autre devant les campeuses.

L’AUBERGISTE. J’ai acheté la toile, payé les piquets et fait travailler les porteurs. Pourquoi devrais-je renoncer à tirer profit de mes investissements ?

LYSANDRA. Tu peux recevoir un paiement juste. Mais tu as réservé le passage de la fontaine à des personnes qui ne sont même pas arrivées.

LE COMMISSAIRE. Les règles donnent une priorité à certaines fonctions.

MYRTÔ. Priorité ne veut pas dire que toute une plaine doive rester inutilisée.

LE PORTEUR. On m’a payé pour monter des tentes dont les clients n’ont pas encore paru. On ne m’a pas payé pour garder les femmes sous la pluie.

LE SCRIBE. Nous pourrions réserver un passage public et réduire les espaces vides.

L’AUBERGISTE. Et mes pertes ?

LYSANDRA. Elles ne doivent pas devenir automatiquement les pertes de ceux qui n’ont jamais signé tes contrats.

CALLIPIDÈS. Les fêtes coûtent cher. Sans organisation, elles ne pourraient avoir lieu.

LA TROISIÈME CHORISTE. Et sans ceux qui y participent, l’organisation ne serait qu’un quadrillage de sable.

LE CORYPHÉE. Voici le conflit : le service rendu mérite une récompense, mais la possession temporaire de piquets ne confère pas le droit de décider qui peut participer à la vie collective.

LE COMMISSAIRE. Je reconnais que certaines règles sont devenues des privilèges.

MYRTÔ. Voilà un aveu assez rare pour que nous lui accordions une place à l’abri.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE PRIX D’UNE COMÉDIE

Un poète masqué entre avec un rouleau ; il veut comparer ses vers à ceux d’Euripide.

LE POÈTE. Je compose des mots qui dépassent ceux des tragiques. Écoutez mon invention !

LYSANDRA. Qui paiera le loyer de notre tente pendant ton discours ?

LE POÈTE. La poésie ne se mesure pas à la monnaie.

MYRTÔ. On disait précisément cela des meilleures places, jusqu’à ce qu’un aubergiste les vende.

LE POÈTE. Euripide aurait fait de votre querelle un grand monologue de lamentation.

LA TROISIÈME CHORISTE. Et toi, tu pourrais faire de notre désaccord une comédie où personne n’écoute les femmes.

LE POÈTE. Je vous donne pourtant des répliques.

LYSANDRA. Tu nous donnes surtout celles qui permettent d’entendre ton personnage.

CALLIPIDÈS. Les auteurs doivent conserver la liberté d’écrire.

MYRTÔ. Ils l’ont. Nous conservons celle de leur répondre.

LE POÈTE. Alors le public pourrait entendre les deux versions et choisir.

LA TROISIÈME CHORISTE. Voilà la première bonne idée du jour : ne pas confondre l’autorité d’un auteur avec le droit de tous à l’écouter sans discuter.

LE CORYPHÉE. Les fragments anciens évoquent un rapprochement des paroles de la comédie avec celles d’Euripide. Notre dispute sur l’auteur est une manière moderne de faire entendre ce rapprochement, non sa restitution.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LA TENTE QUI NE PROTÈGE PERSONNE

La pluie tombe. Le vent emporte une toile réservée à un client absent. Les femmes se précipitent pour aider les enfants et les vieillards.

LE PORTEUR. Les piquets ont été plantés trop superficiellement. Cette tente va tomber.

L’AUBERGISTE. Elle appartenait à un notable !

LYSANDRA. Pour l’instant, elle appartient au vent.

MYRTÔ. Prends les cordes. Nous pouvons en faire un abri commun.

LE COMMISSAIRE. Cela enfreint le plan.

LE SCRIBE. Le plan est trempé.

LE COMMISSAIRE. Alors je crains qu’il soit difficile à lire.

LA TROISIÈME CHORISTE. Nous n’avons pas besoin d’un décret pour savoir qu’une toile doit protéger ceux qui sont mouillés.

LE POÈTE. Quelle belle scène ! Je pourrais en faire la fin de ma pièce.

LYSANDRA. Commence par tenir ce piquet.

LE POÈTE. Les mains de l’auteur sont occupées à écrire.

MYRTÔ. Aujourd’hui, elles seront occupées à empêcher le toit de tomber.

LE CORYPHÉE. Une œuvre de théâtre ne perd pas sa dignité lorsque son poète découvre qu’il possède deux bras.

VIII — PARABASE : QUI A DROIT À LA FÊTE ?

Le chœur s’avance au bord de l’orchestra, laissant derrière lui le nouveau campement.

LE CORYPHÉE. Athéniens, vous aimez les fêtes où les peuples se rencontrent. Mais la rencontre n’a pas de sens lorsque tout l’espace disponible a été acheté avant même que les visiteurs puissent l’atteindre.

LE CHŒUR. Les femmes de notre scène ne sont pas les femmes d’une fête historique déterminée. Le fragment ne nous a pas transmis le nom du sanctuaire ni la disposition des tentes.

LE CORYPHÉE. Ce que nous voyons, c’est un problème que les Grecs eux-mêmes pouvaient connaître : la recherche d’un abri, la concurrence pour les bons emplacements, les usages des festivals et le prestige des groupes.

LE CHŒUR. Le théâtre peut rire d’un marchand qui vend l’ombre d’un arbre. Il peut aussi montrer le travail des artistes et des administrateurs qui rendent les fêtes possibles.

LE CORYPHÉE. Que les spectateurs ne demandent pas seulement si l’auteur a réussi à les faire rire. Qu’ils se souviennent des femmes et des hommes qui ont marché pour rejoindre le spectacle.

LE CHŒUR. Une fête commune est une promesse qu’aucune tente vide ne devrait suffire à confisquer.

IX — EXODOS : UNE PLACE ET UN CHANT

Le soleil revient. La nouvelle répartition laisse un passage vers la fontaine et plusieurs tentes partagées.

LE COMMISSAIRE. Les emplacements réservés resteront délimités, mais une partie sera ouverte aux arrivants. Les passages ne pourront plus être vendus.

L’AUBERGISTE. J’ai perdu une rangée de tentes.

LE PORTEUR. Mais tu pourras louer celles que tu as réellement construites et entretenues.

LYSANDRA. Nous n’avons pas demandé qu’on abandonne toute règle.

MYRTÔ. Nous avons demandé qu’on puisse la justifier.

CALLIPIDÈS. Je peux enfin répéter ma tragédie.

LA TROISIÈME CHORISTE. Et nous commencer notre chant.

LE POÈTE. J’ai préparé quelques vers sur la liberté des campeuses.

LYSANDRA. Ils seront meilleurs si tu as appris à nous écouter.

L’AUBERGISTE. Et si je veux assister à la représentation ?

MYRTÔ. Tu peux t’asseoir avec les autres. Pour une fois, le prix de la place n’achètera pas la dernière parole.

LE CHŒUR FINAL. Que la fête garde ses chants, que les routes restent ouvertes et que les tentes abritent des êtres humains plutôt que des promesses de paiement ! Nous avons pris possession d’un lieu pour rappeler qu’il pouvait être partagé.

IV. POSTFACE : OCCUPATION, VISIBILITÉ ET THÉÂTRE

Une querelle de tentes paraît modeste au regard des luttes des cités ; elle touche pourtant à des enjeux fondamentaux des fêtes : la capacité de se rendre sur place, de disposer d’un abri, de voir ou d’entendre un spectacle et de participer à des rites. La scène moderne articule la différence entre organisation nécessaire et accaparement de l’espace par la richesse. Elle ne fait pas de l’Athènes antique une cité où femmes et hommes auraient disposé de droits identiques ; elle imagine au contraire une contestation comique d’un dispositif de distinction.

Le fragment 488, dont l’interprétation exacte demeure discutée, justifie la présence d’une question métathéâtrale. Cette adaptation ne met pas directement les mots de l’auteur antique dans la bouche du poète fictif. La parabasis et la résolution collective répondent aux besoins d’une représentation actuelle, non à une structure attestée de l’original.

V. RÉFÉRENCES

Andreas Bagordo, Aristophanes: Skenas katalambanousai – Horai, Fragmenta Comica 10.8 (2020), introduction et fr. 487–503 : https://dokumen.pub/aristophanes-skenas-katalambanousai-horai-fr-487589-3946317774-9783946317777-9783946317791.html ; Jeffrey Henderson, Women and the Athenian Dramatic Festivals, TAPA 121 (1991), p. 133–147 : https://electronicsandbooks.com/edt/manual/Magazine/T/Transactions%20of%20the%20American%20Philological%20Society/1991/HENDERSON-1991-Women%20and%20the%20Athenian%20dramatic.pdf ; Edmond Lévy, Les femmes chez Aristophane, 1976 : https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1976_num_1_1_1778 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2.