DIONYSOS NAUFRAGÉ — UN DIEU DÉBARQUÉ SANS SES PRIVILÈGES

MYTHOS | Volume VI | Διόνυσος ναυαγός. Adaptation originale en neuf séquences : attribution à Aristophane contestée dans l’Antiquité, parfois rapportée à Archippos. La pièce ancienne est presque entièrement perdue. Rien dans les dialogues qui suivent ne constitue une traduction des fragments.

I. UNE ATTRIBUTION DISPUTÉE, UN FRAGMENT UNIQUE

La tradition biographique grecque répertorie Dionysos naufragé parmi quatre titres dont l’attribution à Aristophane était déjà contestée, certains les assignant à Archippos. Le seul fragment traditionnellement cité pour cette comédie est le fr. 277 K.-A., transmis par Pollux, Onomasticon 10, 33 ; il concerne un terme de lexique et ne fournit pas l’argument dramatique. Le titre lui-même suggère un Dionysos victime d’un naufrage, mais les causes, le lieu, les compagnons et le dénouement restent inconnus.

Les mythes anciens présentent Dionysos en danger sur la mer, notamment dans l’Hymne homérique 7 où des pirates essaient de l’enlever. Il serait imprudent d’en faire la source certaine de la pièce perdue : un naufrage peut être une aventure différente de la rencontre avec les pirates. La présence du serviteur Xanthias est un choix de réécriture, inspiré par Les Grenouilles d’Aristophane, non une attestation pour Dionysos naufragé.

II. DISTRIBUTION ET ÉLÉMENTS DE MISE EN SCÈNE

Dionysos, Xanthias, un pilote, Nésô cheffe de village, un pêcheur, des marins, le chœur des Naufragés. Navire démontable, toiles bleues et bancs fabriqués avec des planches de naufrage. La représentation peut montrer ouvertement les mécanismes des vagues.

III. COMÉDIE IMAGINÉE

I — PROLOGUE : LE DIEU TOMBE À L’EAU

Une mer peinte. Un navire de comédie s’incline sur des rouleaux. Dionysos porte des sandales trop fines pour le pont ; son serviteur Xanthias vérifie la corde d’une voile.

DIONYSOS. J’avais demandé une traversée paisible. Pourquoi le capitaine a-t-il invité le vent ?

XANTHIAS. Parce que la mer n’accepte pas encore les décrets des dieux mineurs.

DIONYSOS. Je suis Dionysos.

XANTHIAS. Alors transforme l’eau en vin. Nous serons sauvés en flottant sur une amphore.

LE PILOTE. Un coup de vent vient de casser le gouvernail.

DIONYSOS. Je peux diriger la fête des hommes, mais je ne sais pas comment diriger cette planche.

XANTHIAS. Voilà une différence qu’il aurait fallu examiner avant de monter à bord.

LE PILOTE. Jetez les objets inutiles.

DIONYSOS. Garde mes couronnes !

XANTHIAS. Elles ne serviront pas à réparer la coque.

DIONYSOS. Garde mes masques !

XANTHIAS. Si tu me promets de les employer à autre chose qu’à effrayer les poissons.

Le navire bascule. Une toile bleue traverse la scène ; le dieu et son serviteur disparaissent derrière les vagues.

DIONYSOS, hors scène. Si je meurs, qui présidera les concours ?

XANTHIAS. Celui qui sera encore capable de revenir sur la plage.

LE CHŒUR DES MARINS. Nous n’avons pas vu les dieux tomber du ciel ; nous venons d’en voir un tomber dans une eau parfaitement ordinaire.

II — PARODOS : LES NAUFRAGÉS DU DIEU

Une plage isolée. Entrent des naufragés portant planches, filets et jarres cassées.

LE CHŒUR. Nous étions marins, marchands, rameurs, soldats de passage. La vague a effacé les titres inscrits sur nos bagages.

LE CORYPHÉE. Sur la rive, le propriétaire d’un navire et celui qui lavait son pont ont besoin de la même eau douce.

UN MARIN. Les riches pleurent leurs coffres.

UN AUTRE. Les pauvres regrettent leurs outils.

DIONYSOS. Moi, je regrette mon vin.

XANTHIAS. Tu as au moins conservé le goût de l’essentiel.

LE CHŒUR. Les rois peuvent commander sur leurs terres, les prêtres peuvent organiser leurs fêtes, mais la mer nous apprend qu’il faut commencer par se compter.

LE CORYPHÉE. Combien d’hommes manquent à l’appel ?

LE PILOTE. Deux. Nous les chercherons pendant que nous préparons un abri.

DIONYSOS. Je veux un théâtre pour qu’on célèbre notre sauvetage.

XANTHIAS. Nous devons d’abord bâtir une ombre pour ceux qui grelottent.

LE CHŒUR. Que le premier chant du dieu soit une liste de vivants, non une louange de sa propre puissance.

III — PREMIER ÉPISODE : L’ÎLE QUI REFUSE LES TITRES

La cheffe d’un petit village de pêcheurs, Nésô, rencontre les naufragés. Elle n’accorde pas immédiatement au dieu la reconnaissance qu’il exige.

NÉSÔ. Combien êtes-vous ?

LE PILOTE. Nous étions quinze.

NÉSÔ. Je demande combien vous êtes maintenant.

XANTHIAS. Treize sont ici ; deux restent à chercher.

NÉSÔ. Voilà une réponse dont nous pouvons nous servir.

DIONYSOS. Et moi, me reconnais-tu ?

NÉSÔ. Tu es celui qui se tient debout, une couronne tordue sur la tête.

DIONYSOS. Je suis fils de Zeus.

NÉSÔ. Cela ne remplace pas une gourde.

DIONYSOS. Je peux faire venir le délire des fêtes.

NÉSÔ. Nous préférons faire venir de l’eau.

XANTHIAS. En ce moment, il serait préférable que le dieu apprenne à porter une amphore.

NÉSÔ. Tous ceux qui ont des forces aideront. Ceux qui n’en ont pas seront soignés.

DIONYSOS. Tu parles au dieu des transformations.

NÉSÔ. Alors transforme ton orgueil en deux bras utiles.

LE CORYPHÉE. Le pouvoir est parfois une invention dont on se débarrasse sur la plage, comme d’une lourde caisse qui empêche de nager.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LES CORSAIRES ET LE NOM DE DIONYSOS

Un jeune pêcheur apporte une histoire sur des pirates qui ont jadis tenté d’enlever Dionysos. Le dieu veut y voir l’annonce de sa vengeance.

LE PÊCHEUR. On raconte que des marins ont voulu vendre un dieu en croyant capturer un jeune homme. Certains récits disent que leur bateau se couvrit de vignes et qu’ils furent changés en dauphins.

DIONYSOS. Voilà enfin une histoire racontée comme il convient.

XANTHIAS. Elle ne nous rend toujours pas notre navire.

LE PÊCHEUR. Chez nous, cette histoire rappelle qu’un marin doit regarder autrement son passager avant de le traiter comme une marchandise.

NÉSÔ. Elle rappelle aussi que la mer ne rend pas les hommes meilleurs par miracle. Les pêcheurs peuvent devenir des voleurs s’ils oublient leurs propres règles.

DIONYSOS. Je peux faire de cette île un lieu de prodiges.

NÉSÔ. Les prodiges n’aideront pas la famille du pêcheur si tu les prives de son travail.

DIONYSOS. Alors mes histoires n’ont plus d’importance ?

XANTHIAS. Elles en ont. Mais elles ne remplacent pas la réparation d’une coque.

LE CORYPHÉE. Un mythe peut avertir d’un danger sans dire que chaque tempête est la punition de quelqu’un.

V — AGÔN : QU’EST-CE QU’UN DIEU SANS NAVIRE ?

Le chœur oppose Dionysos à Nésô. Le dieu veut être traité selon son rang ; la villageoise demande que les moyens de survie soient partagés.

DIONYSOS. Les dieux reçoivent des sacrifices. Les hommes nous honorent parce que nous protégeons leurs fêtes.

NÉSÔ. Ici, la première protection vient de ceux qui nourrissent les blessés et cherchent les disparus.

DIONYSOS. Tu veux donc réduire Dionysos à un travailleur ?

NÉSÔ. Je veux qu’il reste Dionysos, mais qu’il sache ce que les hommes attendent les uns des autres.

LE PILOTE. La mer n’a distingué ni nos fortunes ni nos titres.

DIONYSOS. Elle m’a pourtant épargné.

XANTHIAS. Elle a épargné aussi le cuisinier, qui n’a jamais prétendu commander à la foudre.

LE CORYPHÉE. Une puissance mérite-t-elle les honneurs parce qu’elle peut agir, ou parce qu’elle accepte parfois de répondre de l’usage qu’elle fait de son pouvoir ?

DIONYSOS. Le théâtre enseigne aux hommes à regarder le monde autrement.

NÉSÔ. Alors regarde d’abord ces hommes. L’un a perdu un frère, l’autre ses outils et l’autre son seul navire.

DIONYSOS. Je ne peux réparer leurs pertes en une parole.

NÉSÔ. Voilà peut-être la première parole juste que tu aies prononcée depuis ton arrivée.

LE CHŒUR. Il n’est pas nécessaire de dépouiller le dieu de sa grandeur pour lui demander de voir les vivants.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE THÉÂTRE DES PLANCHES BRISÉES

Les naufragés ont retrouvé les deux disparus, épuisés mais vivants. Ils construisent un petit théâtre avec les planches inutilisables du navire.

LE PILOTE. Nous ne pouvons remettre ces planches dans une coque. Elles serviront à faire des bancs.

DIONYSOS. Alors nous aurons enfin un théâtre.

NÉSÔ. À condition de laisser les blessés se reposer avant d’y venir.

XANTHIAS. Quel spectacle annoncerons-nous ?

DIONYSOS. L’histoire du dieu qui a vaincu la tempête.

LE PILOTE. C’est surtout l’histoire des marins qui ont maintenu la coque assez longtemps pour que chacun puisse gagner la plage.

NÉSÔ. Et des habitants qui ont apporté de l’eau et du pain.

DIONYSOS. Voilà une histoire avec trop de personnages.

XANTHIAS. C’est peut-être parce que tu as longtemps eu l’habitude de raconter seulement la tienne.

DIONYSOS. Je pourrais jouer le rôle du pilote.

LE PILOTE. Je pourrais jouer le dieu. Il me suffirait de réclamer une couronne et de ne rien porter.

DIONYSOS. Tu deviens impertinent.

LE PILOTE. Le théâtre ne permet-il pas précisément de changer de rôle ?

LE CORYPHÉE. Une représentation est plus fidèle à la vie lorsqu’elle accepte parfois que le serviteur ou le marin prenne la parole.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LA FÊTE ET LE RETOUR

La nuit. Un petit festival est improvisé avec des guirlandes de feuilles et des torches.

DIONYSOS. Nous allons danser, chanter et remercier les hommes qui nous ont aidés.

NÉSÔ. La fête ne doit pas faire disparaître ceux qui sont encore épuisés.

XANTHIAS. Nous avons prévu des places à l’ombre et un repas partagé.

LE PÊCHEUR. Et si les naufragés repartent demain ?

DIONYSOS. Qu’ils emportent l’histoire de cette île.

NÉSÔ. Et qu’ils ne disent pas que nous étions un peuple qui attendait un dieu pour apprendre à être hospitalier.

LE PILOTE. Je raconterai que le dieu a appris à porter des jarres.

DIONYSOS. Tu pourrais me laisser une réputation plus brillante.

XANTHIAS. Elle est brillante. Tu n’avais jamais tenu une jarre entière sans la renverser.

LE CORYPHÉE. Voilà un miracle à la mesure de notre naufrage : un dieu qui a accepté de se rendre utile dans une tâche humaine.

VIII — PARABASE : LE DIEU DE LA SCÈNE ET LA SCÈNE DU DIEU

Le chœur avance ; les acteurs soulèvent les toiles qui figuraient l’eau et les vagues.

LE CORYPHÉE. Spectateurs, vous voyez maintenant comment nous avons fait tomber un dieu à la mer. Des planches ont roulé, des toiles ont volé et vous avez accepté que le théâtre devienne une tempête.

LE CHŒUR. La tradition antique connaît des récits où Dionysos est menacé par des pirates et transforme les hommes qui l’assaillent. Notre naufrage ne restitue aucune de ces versions comme l’intrigue certaine de la pièce perdue.

LE CORYPHÉE. Un fragment lexical et un titre discuté ne permettent pas de reconstituer un dieu qui porterait des jarres, un serviteur qui le contredirait ou une cheffe d’île qui l’accueillerait.

LE CHŒUR. Nous faisons ici ce que peut faire un théâtre conscient de ses limites : inventer sans falsifier la provenance, faire rire tout en indiquant clairement le point où la connaissance s’arrête.

LE CORYPHÉE. La comédie n’est pas une archive miraculeuse. Elle peut pourtant proposer une nouvelle question à ceux qui lisent les mythes : comment une puissance divine se comporterait-elle si elle devait commencer par écouter les hommes ?

LE CHŒUR. Que le rire ne déguise pas l’ignorance en certitude ; qu’il donne au contraire aux spectateurs l’envie de chercher les sources.

IX — EXODOS : LA MER N’EST PAS UN THÉÂTRE PRIVÉ

Une nouvelle embarcation est prête. Dionysos salue Nésô et les pêcheurs.

DIONYSOS. Je repars avec un équipage plus attentif qu’à notre arrivée.

LE PILOTE. Et avec moins de couronnes.

XANTHIAS. J’en ai gardé une pour le jour où tu admettras que le vent n’obéit pas à ton théâtre.

DIONYSOS. J’admets que les planches doivent être solides, les vivres partagés et les marins écoutés.

NÉSÔ. Voilà un commencement suffisant.

LE PÊCHEUR. Reviendras-tu ?

DIONYSOS. Lorsque vous organiserez des fêtes. Ou lorsque j’aurai encore besoin d’apprendre ce que vivent les hommes.

XANTHIAS. Ce qui arrivera plus vite que la prochaine fête.

LE CORYPHÉE. Le bateau peut repartir. Le village restera, avec son travail et ses histoires.

DIONYSOS. Que la première coupe soit offerte à ceux qui n’ont pas cessé de chercher les disparus.

NÉSÔ. Et la seconde à ceux qui construiront des bateaux assez solides pour ne pas en perdre d’autres.

LE CHŒUR FINAL. Que Dionysos retrouve les scènes d’Athènes, mais qu’il emporte aussi le bruit des vagues et la mémoire de ceux qui ont porté le dieu lorsqu’il était trop lourd pour marcher seul !

IV. POSTFACE : LA PUISSANCE DIVINE À L’ÉPREUVE DE L’HOSPITALITÉ

La fiction fait d’un naufrage un renversement de hiérarchie : le dieu dépend d’hommes qui connaissent la mer, le serviteur connaît mieux les besoins matériels, et une communauté inconnue décide d’accueillir les étrangers. Cette expérience comique ne constitue pas une doctrine historique sur Dionysos. Elle met en regard les transformations mythiques du dieu et sa nécessité d’accepter une transformation de son comportement.

Le retour du théâtre dans l’histoire est un choix de métathéâtre. Le fragment lexical ne permet ni de postuler un chœur de marins ni une parabasis, encore moins une île précise. Les témoignages sur Archippos invitent à conserver un point d’interrogation après le nom d’Aristophane dans l’index du dossier.

V. BIBLIOGRAPHIE

Elisabetta R. Miccolis, Archippos, Fragmenta Comica 12, 2017, discussion de Dionysos nauagos et du fr. 277 : https://digi.hadw-bw.de/view/frc12/0030 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fr. 277 et témoignages ; Maria Cristina Torchio, Aristophanes fr. 392–486, Fragmenta Comica 10.7, 2021, témoignage sur les quatre attributions douteuses : https://dokumen.pub/aristophanes-fr-392-486-nephelai-protai-proagon-traduzione-e-commento-3949189122-9783949189128-9783949189142.html ; Hymne homérique 7 à Dionysos, tradition mythique distincte ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023.