LA POÉSIE — RECHERCHE D’UNE FEMME ET DU SENS DES VERS

MYTHOS | Volume VI | Ποίησις. Comédie perdue d’attribution contestée : certains anciens la donnaient à Aristophane, d’autres à Archippos. L’adaptation en neuf séquences, ses personnages et dialogues sont des créations littéraires actuelles, clairement séparées du papyrus ancien.

I. SOURCES SÛRES ET HYPOTHÈSES

Un papyrus de Yale, P. Yale 1625 (= P. Turner 4), conserve le fragment 466 K.-A. : dix-huit vers mutilés évoquant un groupe venu chercher une femme, probablement à travers la Grèce, et l’idée qu’elle se trouverait auprès d’un interlocuteur. Deux de ces vers étaient déjà connus grâce à une citation grammaticale de Priscien. La poésie personnifiée en femme est une hypothèse importante sur le titre et l’intrigue ; le fragment ne fournit pas la scène entière ni tous ses personnages.

Le fr. 467 constitue un indice de controverse autour des innovations musicales et des mélodies anciennes. Les recherches comparent l’image féminine de la Poésie à d’autres personnifications artistiques attestées dans la comédie grecque, notamment la Musique chez Phérécrate et la Comédie dans la Pytinè de Cratinos. Ces parallèles ne prouvent ni que ces œuvres avaient le même chœur ni qu’un concours entre auteurs formait l’action entière. Le titre figure aussi parmi les quatre œuvres contestées dans la Vie d’Aristophane, dont certains anciens attribuaient la composition à Archippos.

La date de la représentation demeure inconnue. Les rapprochements avec Les Grenouilles et Gérytadès ont alimenté l’hypothèse d’une œuvre tardive, qui ne peut être retenue comme démonstration. Le papyrus et la notice du grammairien n’autorisent pas le moindre dialogue inventé dans cette version à se présenter comme une citation grecque.

II. DISTRIBUTION ET SCÉNOGRAPHIE

Poésie (Poièsis), personnage féminin allégorique ; un poète tragique ; un poète comique ; un dithyrambiste ; une copiste ; un scribe ; un lecteur de papyrus ; un musicien traditionnel ; un jeune compositeur ; un tavernier ; le chœur des Voix inachevées. Décor : bibliothèque, table de copie, taverne, papyrus troué.

III. PIÈCE EN NEUF SÉQUENCES

I — PROLOGUE : ON CHERCHE LA POÉSIE

Un groupe de poètes entre dans une salle remplie de rouleaux. Un scribe garde une chaise vide au centre de la scène.

LE SCRIBE. Pourquoi cette chaise ?

LE POÈTE TRAGIQUE. On dit que la Poésie a disparu. Nous sommes venus la chercher.

LE POÈTE COMIQUE. Elle ne pouvait plus supporter nos querelles.

LE DITHYRAMBISTE. Elle est peut-être partie écouter une mélodie nouvelle.

LE SCRIBE. Comment reconnaîtrons-nous cette femme ?

LE POÈTE TRAGIQUE. À sa grandeur.

LE POÈTE COMIQUE. À son insolence.

LE DITHYRAMBISTE. À sa capacité de changer de rythme sans prévenir.

LE SCRIBE. Trois portraits différents. Voilà un avis de recherche qui risque de nous conduire à arrêter la moitié des femmes d’Athènes.

UNE JEUNE COPISTE. Peut-être faudrait-il lui demander si elle souhaite revenir.

LE POÈTE TRAGIQUE. Tu ignores donc ce que signifie servir les Muses ?

LA COPISTE. Je sais qu’un rouleau ne se recopie pas tout seul.

LE POÈTE COMIQUE. Voici quelqu’un qui comprend les limites de l’inspiration.

LE SCRIBE. On rapporte qu’une femme est retenue quelque part dans la cité.

LA COPISTE. Et si ce n’était pas la Poésie, mais une femme qu’on a mal comprise ?

LE POÈTE TRAGIQUE. Nous devons vérifier.

LE POÈTE COMIQUE. Voilà le commencement le moins poétique et le plus utile d’une enquête.

II — PARODOS : LE CHŒUR DES VOIX INACHEVÉES

Un chœur de copistes, de chanteurs et de joueurs de flûte entre avec des tablettes vides.

LE CHŒUR. Nous portons les vers que personne n’a terminés, les refrains dont le public a oublié la première note, les paroles qui ont changé de bouche en traversant les cités.

LE CORYPHÉE. Les poètes aiment dire qu’ils nous ont créés. Mais une chanson peut survivre à l’auteur qui l’a composée et trouver d’autres voix.

UNE CHANTEUSE. J’ai appris des vers d’une autre génération. Lorsque je les chante, ils changent avec mon souffle.

UN COPISTE. J’ai recopié des œuvres que je n’aurais jamais pu inventer. Leur mémoire dépend aussi de mes mains.

LE CHŒUR. Nous cherchons une femme qu’on appelle Poésie ; peut-être est-elle moins un personnage qu’un ensemble de gestes, de langues et de rencontres.

LE POÈTE TRAGIQUE. Un chœur devrait soutenir l’histoire, non la commenter à l’infini.

LE CORYPHÉE. Voilà une remarque que vous pourriez aussi adresser à vos propres monologues.

LE CHŒUR. Que la Poésie soit trouvée, mais qu’elle conserve la liberté de ne pas appartenir à celui qui l’aura découverte.

III — PREMIER ÉPISODE : LA FEMME QUE TOUS VEULENT POSSÉDER

Une femme nommée Poièsis apparaît. Elle porte une robe composée d’étoffes de couleurs différentes et refuse de s’asseoir sur la chaise préparée.

POIÈSIS. On m’a dit que des hommes me cherchaient dans toute la Grèce.

LE SCRIBE. Ils souhaitent te ramener ici.

POIÈSIS. Pourquoi ici ?

LE POÈTE TRAGIQUE. Parce que la tragédie a besoin de toi.

LE POÈTE COMIQUE. La comédie aussi.

LE DITHYRAMBISTE. Sans toi, mes rythmes ne seraient que du bruit.

POIÈSIS. Vous avez donc besoin de moi, et vous pensez que ce besoin vous donne le droit de me posséder.

LE POÈTE TRAGIQUE. Le poète sert son art.

POIÈSIS. Parfois. Il arrive aussi qu’il le fasse servir à sa gloire.

LE POÈTE COMIQUE. Je ne dirai jamais que tu n’as pas d’esprit.

POIÈSIS. Tu ne pourrais pas le dire sans en faire une plaisanterie.

LA COPISTE. Quelle place souhaites-tu prendre ?

POIÈSIS. Celle d’une voix qui peut passer d’un chant à un autre sans être enfermée dans une école.

LE SCRIBE. Cela va rendre notre catalogue très difficile.

POIÈSIS. Alors le catalogue devra apprendre à vivre avec des œuvres plus libres que ses colonnes.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LA GUERRE DES MÉLODIES

Un musicien ancien et un jeune compositeur apportent chacun un instrument. Ils prétendent incarner le véritable chant grec.

LE MUSICIEN ANCIEN. Les mélodies d’autrefois possédaient une beauté que les modes nouvelles détruisent.

LE JEUNE COMPOSITEUR. Les mélodies nouvelles montrent ce que les anciens n’avaient pas encore osé faire.

POIÈSIS. Et pourquoi dois-je choisir entre vos deux vanités ?

LE MUSICIEN ANCIEN. Parce que sans mesure, le chant se dissout.

LE JEUNE COMPOSITEUR. Parce que sans invention, il se répète jusqu’à n’être plus entendu.

LA CHANTEUSE. Une mesure peut être nouvelle et maîtrisée. Une vieille mélodie peut encore toucher celui qui l’entend.

LE POÈTE TRAGIQUE. Les poètes doivent respecter leurs modèles.

LE POÈTE COMIQUE. Et savoir les tourner en dérision.

LE DITHYRAMBISTE. Je composerai un chant qui change trois fois de mètre.

LE SCRIBE. Je ne possède que deux colonnes pour l’inscrire.

POIÈSIS. La difficulté du scribe n’est pas une raison pour abolir la musique. Celle du musicien n’est pas une raison pour abolir l’expérience.

LE CORYPHÉE. Le fragment antique concernant les chants nouveaux laisse percevoir une critique des innovations musicales. Il ne nous dit pas comment cette querelle s’achevait sur la scène perdue.

V — AGÔN : QUI POSSÈDE UNE ŒUVRE ?

La chaise de Poésie devient un siège de tribunal. Les auteurs, les interprètes et les copistes présentent leurs arguments.

LE POÈTE TRAGIQUE. J’ai composé les vers. Sans moi, ils n’existeraient pas.

LA COPISTE. Sans ceux qui les transmettent, beaucoup ne pourront plus les lire.

LA CHANTEUSE. Sans ceux qui les chantent, le public ne connaîtrait pas toutes leurs inflexions.

LE POÈTE COMIQUE. Sans le public, le poète pourrait rester seul avec sa gloire.

LE DITHYRAMBISTE. Sans les musiciens, la parole manquerait de souffle.

POIÈSIS. Vous avez tous une part de raison. Pourtant vous cherchez chacun à devenir l’auteur unique d’un événement qui dépend de beaucoup d’autres.

LE POÈTE TRAGIQUE. Il faut bien reconnaître la propriété de l’œuvre.

POIÈSIS. Il faut reconnaître le travail, les signatures et les droits de ceux qui créent. Mais cela ne signifie pas qu’une œuvre n’ait aucune vie lorsqu’elle rencontre un autre lecteur.

LE SCRIBE. Un texte peut changer entre les copies.

LA COPISTE. C’est pourquoi nous devons indiquer les variantes et ne pas prétendre que chaque erreur est une parole du poète.

LE POÈTE COMIQUE. Voilà une leçon qui pourrait sauver les comédies perdues.

POIÈSIS. Les sauver toutes est impossible. Nous pouvons du moins apprendre à ne pas leur fabriquer une antiquité mensongère.

LE CORYPHÉE. Le texte, la voix, la mémoire et le public sont des relations. Celui qui possède un rouleau n’en possède pas nécessairement toutes les interprétations.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LA TAVERNE DES AUTEURS

Les poètes s’assoient dans une taverne. Le patron demande qui paiera leurs discours.

LE TAVERNIER. J’ai apporté les pains et le vin. La poésie règle-t-elle l’addition ?

LE POÈTE COMIQUE. Elle règlera une partie par des rires.

LE TAVERNIER. Je préfère les drachmes.

LE DITHYRAMBISTE. Je peux chanter la beauté de ton établissement.

LE TAVERNIER. Il est plus beau quand il n’est pas à crédit.

POIÈSIS. Vous me faites porter toutes vos dettes.

LE POÈTE TRAGIQUE. La grande œuvre exige des sacrifices.

LA COPISTE. Ceux qui nettoient la salle en ont déjà offert suffisamment.

LE MUSICIEN ANCIEN. Un bon banquet doit respecter l’ordre des chants.

LE JEUNE COMPOSITEUR. Et si nous commencions par une mélodie nouvelle ?

LE TAVERNIER. Commencez par payer.

LE POÈTE COMIQUE. Voilà un refrain d’une efficacité exceptionnelle.

POIÈSIS. Le monde ordinaire ne détruit pas l’art lorsqu’il rappelle aux artistes les conditions de leur vie. Il leur donne parfois une matière meilleure que leurs plus grands manifestes.

LE CORYPHÉE. Les auteurs peuvent discuter la beauté jusqu’au matin ; les taverniers doivent encore acheter le grain.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : UN PAPYRUS TROUÉ

Un lecteur arrive avec un vieux papyrus dont les lignes sont presque effacées.

LE LECTEUR. J’ai retrouvé des mots appartenant peut-être à une comédie perdue.

LE POÈTE TRAGIQUE. Lis-les.

LE LECTEUR. Il manque la moitié des vers. On reconnaît seulement que plusieurs hommes cherchent une femme et demandent où elle se trouve.

LA COPISTE. As-tu conservé la provenance du papyrus ?

LE LECTEUR. Oui, ainsi que la manière dont le texte a été daté.

LE SCRIBE. Nous devons distinguer la partie lisible, les lettres reconstituées et les mots totalement absents.

LE POÈTE COMIQUE. Mais si je veux monter la pièce, il me faudra inventer des dialogues.

POIÈSIS. Tu peux le faire, à condition de les appeler par leur vrai nom.

LE POÈTE TRAGIQUE. Il serait tentant de leur donner une formulation ancienne.

LA COPISTE. Ce serait tromper le lecteur qui cherche à comprendre ce que les Anciens nous ont réellement transmis.

LE LECTEUR. Le texte mentionne une femme. Était-ce Poésie ?

POIÈSIS. C’est une interprétation plausible, pas une réponse que le papyrus donne entièrement.

LE CORYPHÉE. Une lacune n’est pas une invitation à effacer la frontière entre édition et imagination. Elle est une question qui demande à la fois modestie et désir de chercher.

VIII — PARABASE : LA POÉSIE NE MEURT PAS AVEC SON ROULEAU

Le chœur tient au-dessus de ses têtes les tablettes et les papyrus abîmés.

LE CORYPHÉE. Spectateurs, l’œuvre que nous avons imaginée sous le titre La Poésie n’est pas un texte miraculeusement revenu du passé.

LE CHŒUR. Un papyrus conserve quelques lignes, un grammairien cite une construction de mots, un auteur antique prononce un jugement sur une mélodie. Les savants rassemblent ces indices pour comprendre ce qui demeure.

LE CORYPHÉE. Entre les indices et notre spectacle, il y a l’espace de la création moderne. Que cet espace reste visible comme les cordes d’une machine de théâtre.

LE CHŒUR. Ne prenez pas la simplicité d’une histoire bien racontée pour la preuve qu’elle fut réellement jouée ainsi. Des hypothèses peuvent être intelligentes sans devenir des faits.

LE CORYPHÉE. La poésie nous survit parfois par ses auteurs, parfois par ses interprètes, parfois seulement par une expression que le hasard a protégée.

LE CHŒUR. À qui appartiennent alors ses vies nouvelles ? À ceux qui l’étudient honnêtement et à ceux qui en créent d’autres, à condition de ne pas confondre leurs travaux.

LE CORYPHÉE. Tel est le pacte de cette collection : faire entendre la mémoire sans fabriquer de fausses citations.

IX — EXODOS : L’ATELIER DES DEUX VÉRITÉS

Le jour se lève. Poésie reste auprès des copistes et des chanteurs, tandis que les poètes reprennent leurs rouleaux.

LE POÈTE TRAGIQUE. Tu restes donc ici ?

POIÈSIS. Je reste tant qu’on me permet de circuler entre les voix.

LE POÈTE COMIQUE. Puis-je écrire une autre comédie sur toi ?

POIÈSIS. Écris-la, et dis qu’elle est de toi.

LE DITHYRAMBISTE. Puis-je inventer une musique nouvelle ?

POIÈSIS. Invente-la, et ne prétends pas qu’elle n’a aucun ancêtre.

LA COPISTE. Puis-je publier le papyrus avec ses lacunes ?

POIÈSIS. Publie-le, et ne remplis pas toutes les absences comme si l’incertitude était une faute.

LE SCRIBE. Et quelle place te donnerons-nous dans le catalogue ?

POIÈSIS. Une place qui permette au lecteur de comprendre ce que vous savez et ce que vous espérez.

LE TAVERNIER. Puis-je recevoir enfin le prix du banquet ?

LE POÈTE COMIQUE. Nous avons appris que l’art ne dispensait pas de payer.

LE CORYPHÉE. Voilà peut-être la seule morale que toutes les écoles acceptent de partager.

LE CHŒUR FINAL. Que les mots traversent le temps sans cacher leurs blessures ! Que les auteurs cherchent la beauté, que les lecteurs cherchent les sources, et que les nouvelles histoires déclarent leur propre naissance. La Poésie demeure libre parce qu’aucune voix n’en possède seule l’avenir !

IV. POSTFACE — UNE COMÉDIE SUR LA CRÉATION ET LA TRANSMISSION

La personnification de la Poésie permet de représenter la vie d’une œuvre au-delà de son auteur. La querelle entre mélodies anciennes et nouvelles répond au témoignage du fragment 467, mais les personnages qui la conduisent sont entièrement fictifs. Cette comédie moderne interroge la propriété des créations, la contribution des interprètes et les conditions matérielles de la conservation : aucune de ces réflexions ne peut être attribuée à l’auteur antique sans preuve.

La scène du papyrus troué met en évidence la différence entre transcription, restitution conjecturale et écriture originale. Elle expose le principe éditorial qui gouverne les six volumes MYTHOS : préciser la source de tout ce que l’on sait, afficher le statut hypothétique de ce qu’on propose et assumer comme invention les scènes rédigées aujourd’hui.

V. BIBLIOGRAPHIE

Maria Cristina Torchio, Aristophanes fr. 392–486, Fragmenta Comica 10.7, 2021, section Poiēsis, frr. 466–467 : https://dokumen.pub/aristophanes-fr-392-486-nephelai-protai-proagon-traduzione-e-commento-3949189122-9783949189128-9783949189142.html ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, frr. 466–467 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Elisabetta R. Miccolis, Archippos, Fragmenta Comica 12, 2017 : https://digi.hadw-bw.de/view/frc12 ; papyrus P. Yale 1625, Beinecke Rare Book & Manuscript Library.