NIOBOS — LA LAINE, LE NOM ET L’ATTRIBUTION

MYTHOS | Volume VI | Δράματα ἢ Νίοβος. Recréation théâtrale originale en neuf séquences. Attribution à Aristophane contestée ; certains témoignages la rapprochent d’Archippos. Le scénario, les personnages et les répliques ici publiés ne sont pas des textes antiques retrouvés.

I. TÉMOIGNAGES ET CONVENTIONS DE NOM

Les groupes de fragments 289–298 K.-A. sont liés aux désignations Dramata et Dramata ou Niobos, avec des hésitations sur les rapports entre versions et titres. Les éléments conservés sont assez lacunaires pour interdire la restitution du scénario. Le fr. 298 présente une indication liée à Niobos qualifié de porteur de laine ; Kassel et Austin observent que le sens du lien entre Niobos et la laine nous échappe. Il serait incorrect d’en conclure que l’intrigue était nécessairement consacrée à une corporation de tisserands.

Il faut distinguer Niobos, forme masculine attestée dans le dossier comique, du mythe célèbre de Niobé, la mère endeuillée, dont la transmission appartient surtout à d’autres genres. La ressemblance des noms peut nourrir une parodie, mais aucune pièce complète ne permet d’établir la présence de Niobé sur scène. La relation entre Dramata ou Centaure et Dramata ou Niobos doit être conservée comme un problème d’édition, non comme preuve automatique de deux intrigues indépendantes.

La biographie grecque d’Aristophane classe Niobos parmi quatre titres d’attribution contestée, assignés par certains à Archippos. Les personnages Niobos porteur de laine, la tisserande, le notable, le poète et les érudits de la présente version sont conçus aujourd’hui. Les scènes économiques et le débat sur les œuvres ne constituent pas une restitution de la comédie ancienne.

II. PERSONNAGES ET SCÈNE

Niobos, porteur de laine ; la tisserande ; un contremaître ; un notable ; un poète ; un mythographe ; deux érudits ; le chœur des Ouvriers du fil. Décor : métier à tisser, ballots, registre de vente et grande étoffe illustrative.

III. PIÈCE EN NEUF SÉQUENCES

I — PROLOGUE : NIOBOS ET LE COMMERCE DE LA LAINE

Une place près d’un grand atelier de tissage. Niobos arrive avec une hotte de laine si grande qu’elle masque entièrement son visage.

NIOBOS. Je voudrais qu’on m’aide à déposer cette charge avant qu’elle ne fasse de moi une statue.

LA TISSERANDE. Nous avons déjà trois métiers à réparer et deux livraisons en retard.

NIOBOS. Je viens pour les livraisons.

LE CONTREMAÎTRE. Qui t’a donné ton surnom ?

NIOBOS. Ceux qui m’ont vu arriver couvert de laine un jour de pluie.

LA TISSERANDE. Ils auraient pu t’appeler le Nuage.

NIOBOS. Ils ont choisi Niobos. Peut-être parce que les poètes aiment les noms qui ressemblent aux grands malheurs.

LE CONTREMAÎTRE. Le nom de Niobé appartient à un récit de deuil. Ne va pas prétendre en connaître le sens parce que tu portes une hotte.

NIOBOS. Je ne prétends rien. Je voudrais simplement que les hommes cessent de décider de mon histoire à partir de mes épaules.

LA TISSERANDE. Voilà une bonne raison de commencer à parler.

LE POÈTE. Un personnage couvert de laine ! Je pourrais en faire une tragédie.

NIOBOS. Tu pourrais d’abord m’aider à retirer la hotte.

LE POÈTE. Les tragiques portent leurs souffrances jusqu’au dénouement.

NIOBOS. Alors j’aimerais mieux être un personnage de comédie.

II — PARODOS : LE CHŒUR DES OUVRIERS DU FIL

Des cardeuses, des fileuses et des tisserands entrent avec des fuseaux et des métiers miniatures.

LE CHŒUR. Nous lavons la laine, nous la cardons, nous la filons et nous la tissons. Les héros se parent de manteaux ; peu d’entre eux connaissent le travail qui les a faits.

LE CORYPHÉE. Certains préfèrent l’histoire de la pourpre, d’autres celle de la victoire inscrite sur un vêtement.

UNE CARDEUSE. Nous connaissons l’histoire du dos courbé devant la charge.

UN TISSERAND. Nous connaissons celle du fil qui casse lorsque l’on tire trop fort.

LE CHŒUR. Un grand roi peut acheter une étoffe, mais il n’en possède pas pour autant les gestes qui l’ont faite.

NIOBOS. Et celui qui transporte la laine mérite-t-il aussi une place dans la chanson ?

LE CORYPHÉE. S’il raconte sa route sans prétendre que ses souffrances sont les seules du monde.

LE CHŒUR. Que les étoffes des fêtes conservent la mémoire des hommes et des femmes qui les ont tissées, et que le théâtre ne transforme pas le travail en simple décor.

III — PREMIER ÉPISODE : UNE ERREUR DE GÉNÉALOGIE

Un mythographe arrive et croit que Niobos est directement lié à Niobé. Il commence à raconter une histoire qu’on ne lui a pas demandée.

LE MYTHOGRAPHE. Ton nom rappelle une reine qui vécut un grand chagrin.

NIOBOS. Cela signifie-t-il que tu connais ma famille ?

LE MYTHOGRAPHE. Pas exactement.

LA TISSERANDE. Alors commence par le dire.

LE MYTHOGRAPHE. Les noms peuvent rappeler les mythes.

NIOBOS. Et les mythes peuvent rappeler les hommes qu’ils ne connaissent pas.

LE POÈTE. Nous pourrions faire entrer la figure de Niobé pour enrichir le spectacle.

LA TISSERANDE. Cela risque de changer une comédie sur un transporteur de laine en histoire de deuil.

LE MYTHOGRAPHE. Le titre n’indique peut-être ni l’une ni l’autre intrigue.

NIOBOS. Voilà une remarque utile. Pourquoi donc la première chose que vous faites est-elle de décider à ma place ?

LE CORYPHÉE. Une étymologie est une hypothèse sur un nom ; elle ne vaut pas une biographie.

LE MYTHOGRAPHE. Je suis habitué à raconter les généalogies.

LA TISSERANDE. Et moi à vérifier la qualité du fil. Tu pourrais essayer de vérifier ce que tu racontes avec autant de soin.

LE CHŒUR. Que les récits anciens nous inspirent sans devenir des chaînes attachées à ceux qui portent des noms semblables.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE FESTIN DES COMMANDITAIRES

Un notable prépare un repas pour célébrer une nouvelle commande de manteaux. Il veut payer les ouvriers en gloire.

LE NOTABLE. Vos étoffes seront portées à la plus grande fête de la cité.

LA TISSERANDE. Alors leur prix devrait permettre à ceux qui les ont fabriquées de vivre.

LE NOTABLE. Vous recevrez le prestige d’avoir servi les premiers citoyens.

NIOBOS. Puis-je acheter du grain avec ce prestige ?

LE NOTABLE. Vous êtes d’une grossièreté rare.

LE CORYPHÉE. On ne connaît pas de monnaie frappée à la gloire d’un artisan.

LE POÈTE. Le public reconnaîtra les figures représentées sur les manteaux.

LA TISSERANDE. Mais il ne reconnaîtra pas les femmes qui ont passé les jours à les tisser.

LE NOTABLE. La cérémonie doit être magnifique.

NIOBOS. Elle le sera davantage si les ouvriers n’ont pas faim pendant qu’ils regardent les clients manger.

LE MYTHOGRAPHE. Je pourrais écrire une inscription qui honore les fabricants.

LA TISSERANDE. Écris d’abord que les sommes convenues seront versées.

LE CHŒUR. Une fête magnifique exige de beaux vêtements ; une fête juste se demande aussi qui a payé le prix de cette beauté.

V — AGÔN : LE NOM ET LE TRAVAIL

Un tribunal improvisé compare le prestige des mythes aux tâches ordinaires. Le poète, le notable et Niobos défendent leurs opinions.

LE POÈTE. Sans les récits, les objets demeurent muets. Un manteau peut devenir une mémoire lorsqu’il représente un héros.

NIOBOS. Sans ceux qui lavent la laine, le manteau demeure un projet.

LE NOTABLE. Sans commande, les ouvriers manqueraient de travail.

LA TISSERANDE. Sans ouvriers, ta commande serait une inscription sur une tablette vide.

LE MYTHOGRAPHE. Les deux formes de travail ne s’excluent pas.

LE CORYPHÉE. Alors pourquoi l’une reçoit-elle des couronnes et l’autre doit-elle demander son salaire ?

LE POÈTE. Un artiste ne peut résoudre à lui seul toutes les injustices de la cité.

NIOBOS. Il peut pourtant s’abstenir de les dissimuler sous les costumes qu’il invente.

LE NOTABLE. Tu voudrais donc que le porteur de laine devienne héros de théâtre ?

NIOBOS. Je ne cherche pas à devenir héros. Je veux seulement pouvoir répondre lorsque tu te sers de mon travail pour fabriquer ta propre grandeur.

LE CORYPHÉE. Les noms magnifiques peuvent éclairer la vie des hommes, mais ils peuvent aussi les empêcher d’être vus.

LA TISSERANDE. Que la poésie garde les mythes. Qu’elle ne cesse pas pour cela de regarder les mains qui tiennent le métier.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE MANTEAU DE NIOBOS

La tisserande dévoile une étoffe représentant des scènes de la vie quotidienne. Le notable s’attendait à une grande bataille.

LE NOTABLE. Où sont les héros ?

LA TISSERANDE. Voici une femme portant de l’eau. Voici un garçon qui répare une barque. Voici Niobos qui traverse une route sous la pluie.

LE NOTABLE. Personne ne voudra voir de telles scènes.

LE POÈTE. Elles possèdent pourtant un mouvement et une histoire.

NIOBOS. Elles montrent des choses dont je peux me souvenir sans emprunter la mémoire d’un roi.

LE MYTHOGRAPHE. On peut lire sur cette étoffe une autre sorte de généalogie : celle des gestes que les générations transmettent.

LE NOTABLE. Mais le public attend des choses extraordinaires.

LA TISSERANDE. Il est extraordinaire qu’une cité vive de travaux qu’elle remarque si peu.

LE CORYPHÉE. Un récit peut devenir neuf non parce qu’il invente des monstres supplémentaires, mais parce qu’il regarde autrement ce qui était déjà devant nous.

NIOBOS. Alors laisse-moi porter cette étoffe à la fête. Pour une fois, la charge dira quelque chose de ma vie.

LE NOTABLE. J’accepte, à condition que le tissu soit solide.

LA TISSERANDE. Il l’est. Je ne peux en dire autant de tes promesses de paiement.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LE PROCÈS DE L’ATTRIBUTION

Deux érudits entrent en se disputant un rouleau où apparaît le titre Dramata ou Niobos.

LE PREMIER ÉRUDIT. Ce texte appartient à Aristophane.

LE SECOND. Certains Anciens l’attribuaient à Archippos.

LE PREMIER. Le nom est conservé dans un catalogue.

LE SECOND. Les catalogues peuvent conserver des titres dont l’auteur est contesté.

LE MYTHOGRAPHE. Et existe-t-il plusieurs œuvres nommées Dramata ?

LE PREMIER. La tradition connaît des distinctions et des variantes.

LE SECOND. Elle ne nous donne pas les scènes complètes qui permettraient de les départager.

NIOBOS. Pendant que vous vous battez pour savoir qui m’a inventé, je voudrais savoir qui me paiera pour avoir porté le rouleau.

LA TISSERANDE. Voilà la question la plus simple, et celle à laquelle ils répondent le moins vite.

LE PREMIER ÉRUDIT. Il faut préserver la précision.

LE SECOND. Oui. Il faut savoir dire quand les textes ne permettent pas de trancher.

LE CORYPHÉE. La meilleure édition n’est pas celle qui cache les incertitudes derrière un nom célèbre. C’est celle qui permet de les examiner.

NIOBOS. Alors écrivez vos réserves assez clairement pour que le prochain lecteur les voie avant de me donner un père littéraire imaginaire.

VIII — PARABASE : UN TITRE N’EST PAS UN SCÉNARIO

Le chœur dépose les étoffes et s’adresse au public.

LE CORYPHÉE. Spectateurs, nous avons montré un homme appelé Niobos portant de la laine. Cette image répond à un indice textuel ancien ; elle ne restitue pas les épisodes de la pièce perdue.

LE CHŒUR. Vous pourriez croire reconnaître Niobé, mais le lien ne suffit pas pour confondre les personnages, les genres ou les intrigues.

LE CORYPHÉE. Les catalogues antiques ont gardé le souvenir de nombreuses comédies. Certains titres peuvent être alternatifs, discutés, mutilés ou attribués à plusieurs poètes.

LE CHŒUR. Nous ne pouvons pas faire des lacunes une certitude. Nous pouvons cependant faire du doute la matière d’une comédie où les érudits eux-mêmes deviennent personnages.

LE CORYPHÉE. Que les poètes soient lus avec rigueur et les artisans regardés avec attention. Nous aurons alors tenu ensemble les deux fils de notre spectacle : le texte et le travail.

LE CHŒUR. Une étoffe ne devient pas plus solide parce qu’on prononce un grand nom ; une hypothèse ne devient pas un fait parce qu’on l’a représentée sur une scène.

IX — EXODOS : LA LAINE ET LA MÉMOIRE

La fête commence. Les habitants regardent l’étoffe qui représente les travailleurs de leur cité.

LE NOTABLE. Le manteau plaît.

LA TISSERANDE. Voilà une bonne nouvelle. Les ouvriers ont-ils été payés ?

LE NOTABLE. Les sommes sont versées.

NIOBOS. Alors je pourrai transporter mon prochain ballot sans craindre d’avoir travaillé uniquement pour la gloire d’un autre.

LE POÈTE. Je composerai une nouvelle histoire où le travail et le mythe se répondent.

LE MYTHOGRAPHE. Et je vérifierai les noms avant de leur inventer des filiations.

LE PREMIER ÉRUDIT. Nous conserverons dans le catalogue les attributions concurrentes.

LE SECOND. Sans les transformer en deux certitudes.

LE CORYPHÉE. Voilà une fin moins célèbre que la mort d’un grand héros, mais elle permet au tisserand, au porteur et au poète de continuer leur vie.

NIOBOS. Donne-moi la laine. Cette fois je sais où je vais.

LE CHŒUR FINAL. Que les histoires gardent les noms des dieux et des hommes, sans oublier ceux qui tissent les vêtements où elles prennent forme ! Que la mémoire soit assez solide pour porter la beauté et assez honnête pour montrer ses coutures !

IV. COMMENTAIRE : MÉMOIRE, ART ET CRITIQUE DU FRAGMENT

La version moderne transforme l’allusion à la laine en point de départ d’une interrogation sur la visibilité des artisans et sur la fabrication des représentations. Le personnage de Niobos refuse que son identité soit déduite du seul son de son nom ; ce choix reflète le problème auquel se heurte le philologue lorsque le titre ancien survit sans intrigue.

La scène des deux érudits met en jeu une règle centrale de MYTHOS : déclarer précisément où s’achève le fragment attesté et où commence la fiction. Le spectacle n’est pas une preuve d’attribution à Aristophane ni à Archippos. Les fragments cités sont des repères de travail, et non les répliques des personnages que nous venons de faire parler.

V. BIBLIOGRAPHIE

R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fr. 289–298 et commentaire au fr. 298 ; Elisabetta R. Miccolis, Archippos, Fragmenta Comica 12, 2017 : https://digi.hadw-bw.de/view/frc12 ; Maria Cristina Torchio, Aristophanes fr. 392–486, Fragmenta Comica 10.7, 2021, témoignage sur les quatre attributions douteuses : https://dokumen.pub/aristophanes-fr-392-486-nephelai-protai-proagon-traduzione-e-commento-3949189122-9783949189128-9783949189142.html ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18.