CRATINOS — DIONYSALEXANDROS : LE JUGEMENT ET LE MASQUE
Édition MYTHOS. Les six scènes ci-dessous sont une invention littéraire contemporaine. Elles ne constituent ni une traduction, ni des vers grecs, ni une reconstitution certifiée de la comédie perdue. La source antique centrale est le résumé fragmentaire P. Oxy. IV 663.
I. Corpus antique et limites
Le papyrus d’Oxyrhynchos 663 transmet une hypothesis ancienne, non le texte complet. Il décrit Dionysos se substituant à Alexandre/Pâris, le jugement des déesses, le choix d’Aphrodite, le voyage à Sparte, l’enlèvement d’Hélène, la poursuite achéenne, le déguisement du dieu en bélier et l’intervention du véritable Alexandre. Il indique également une satire allusive de Périclès à propos de la guerre. Ce sont des indications de trame, pas des répliques.
La datation autour de 430–429 av. J.-C. est proposée par une partie importante de la recherche, mais discutée. Le déguisement, le changement de costume et les rapports entre mythe et actualité politique ont fait l’objet d’interprétations concurrentes. Une hypothesis n’établit ni la distribution exacte des scènes ni les paroles du chœur.
II. Fiction dramatique — Le jugement qui avait changé de visage
Personnages . Dionysos, Hermès, Héra, Athéna, Aphrodite, Hélène, Alexandre, un Messager, le Coryphée et deux Satyres. Tous les dialogues sont inventés.
Scène 1. Le manteau du berger
Sur scène, un manteau pend à un crochet. Dionysos l’essaie et trébuche.*
DIONYSOS. Je ne veux pas être Alexandre. Je veux seulement être celui à qui l’on demande de choisir.
HERMÈS. Tu empruntes un nom comme un manteau, mais le nom ne s’enlève pas aussi facilement.
DIONYSOS. Un dieu ne paie pas les conséquences. Il les appelle des événements.
LE CORYPHÉE. À celui qui emprunte un visage, le théâtre donne une dette : répondre de ce qu’il fait sous ce visage.
UN SATYRE. Ce manteau est trop grand pour lui. Sa volonté, elle, est trop grande pour le manteau.
Scène 2. Les trois offres
Les déesses s’avancent devant un juge qui a déjà choisi son propre avantage.*
HÉRA. Je t’offre la puissance. Mais sais-tu à qui elle sera retirée ?
ATHÉNA. Je t’offre la valeur au combat. Mais sais-tu qui recevra le coup destiné à ta gloire ?
APHRODITE. Je t’offre d’être désiré. Mais personne ne t’a promis le consentement d’autrui.
DIONYSOS. Vous me demandez d’être juste et vous me proposez trois récompenses. C’est donc le prix du jugement qui décide du jugement.
HERMÈS. Tu viens de découvrir la corruption en la décrivant comme un concours.
LE CORYPHÉE. Un choix privé peut devenir une catastrophe publique.
Scène 3. Le navire d’Hélène
La mer n’est représentée que par un tissu ; le bateau, par trois planches.*
HÉLÈNE. On me traite comme la couronne d’une compétition à laquelle je n’ai pas été conviée.
DIONYSOS. Aphrodite m’avait promis une victoire, non une dispute.
HÉLÈNE. Celui qui appelle victoire l’appropriation d’une personne a déjà commencé la guerre dans son langage.
UN SATYRE. Nous avons deux voiles, une rame et dix excuses. Les excuses prennent le plus de place.
DIONYSOS. Quand je reviens à terre, je découvre que les autres connaissent déjà mon nom.
HÉLÈNE. Tu as voulu posséder une histoire. Tu ne possèdes même pas sa fin.
Scène 4. Le bélier et le panier
Un Messager annonce l’approche des Achéens. Dionysos cherche un nouveau déguisement.*
LE MESSAGER. Ils cherchent Alexandre. Ils ne connaissent pas ton visage, mais ils connaissent les dégâts.
DIONYSOS. Cachez Hélène, et faites-moi devenir un animal !
UN SATYRE. Un bélier ne pourra pas nier avoir des cornes.
DIONYSOS. Un bélier n’a jamais signé de traité.
HÉLÈNE. Tu confonds n’avoir pas de signature et n’avoir pas de responsabilité.
LE CORYPHÉE. Le masque protège la tête ; il n’efface pas le chemin que les pieds ont parcouru.
Scène 5. Le vrai Alexandre
Alexandre entre et trouve son nom utilisé par un autre.*
ALEXANDRE. J’ai entendu prononcer mon nom dans toute la région. C’est la première fois qu’on me laisse le dire moi-même.
DIONYSOS. Je te rends ton manteau.
ALEXANDRE. Le manteau revient sans usure. Le nom revient chargé d’une guerre.
HÉLÈNE. Je refuse que le débat entre deux hommes transforme encore mon avenir en objet.
DIONYSOS. Je pensais jouer un rôle. Vous me demandez maintenant de répondre d’une action.
LE CORYPHÉE. Le public reconnaît le masque ; les personnages découvrent ses conséquences.
Scène 6. Exodos — La couronne sans juge
Un siège vide représente le tribunal ; personne ne s’y installe.*
HERMÈS. Qui prononcera la sentence ?
DIONYSOS. Je peux expliquer que la déesse m’avait promis le bonheur.
HÉLÈNE. Une promesse n’annule pas le choix que tu as fait.
ALEXANDRE. Un nom emprunté n’abolit pas les vies exposées sous ce nom.
UN SATYRE. Nous n’avons pas gagné une guerre, mais nous avons appris à voir une couture dans un manteau.
LE CORYPHÉE. Le théâtre ne reconstitue pas un procès antique : il montre combien un rôle peut servir d’excuse.
III. Appareil philologique
1. Le papyrus fournit un argument, pas une continuité textuelle. Son début lacunaire et les conditions de sa transmission interdisent d’en faire une pièce complète.
2. La satire de Périclès est signalée dans la source antique. L’identification systématique de Dionysos à Périclès, ou d’Hélène à un objet politique déterminé, est en revanche une hypothèse interprétative et non un déchiffrement assuré.
3. Les changements de costume sont déterminants. Martin Revermann a proposé de les replacer au cœur de la lecture du drame ; les positions du spectateur et des personnages ne se confondent pas.
4. La substitution du dieu à Pâris n’est pas une variante homérique documentée par ce dossier : c’est une transformation comique du cycle troyen.
5. Le récit papyrologique ne permet pas de dater chaque allusion à un épisode précis de la guerre du Péloponnèse. La chronologie proposée doit rester assortie de ses incertitudes.
IV. Étude philosophique
Hegel . la décision du sujet devient objective dans ses effets sur d’autres consciences. L’analogie éclaire l’écart entre préférence et responsabilité, sans attribuer à Cratinos la philosophie hégélienne.
Nietzsche . le masque fait apparaître la dimension performative du prestige. La généalogie des justifications interroge la manière dont le pouvoir baptise « destin » ses décisions.
Vernant et Détienne . la ruse et la pluralité des identités divines éclairent la substitution mythique. La mêtis peut sauver le personnage tout en exposant les autres à un danger.
Dumézil . souveraineté, guerre et attrait érotique évoquent superficiellement des fonctions distinctes. La comparaison ne démontre pas un schéma trifonctionnel intentionnel, ni une transmission indo-européenne identifiable dans cette pièce.
V. Bibliographie et renvois
Ariane Tatti, « Le Dionysalexandros de Cratinos », Mètis, 1986. Martin Revermann, « Cratinus’ Dionysalexandros and the head of Pericles », JHS 117, 1997. Emmanuela Bakola, Cratinus and the Art of Comedy, appendices, 2009. P. Oxy. IV 663 ; Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci IV.
