PHILÉMON — EMPOROS (LE MARCHAND) : LE PRIX D’UNE PERSONNE

MYTHOS — édition universitaire et adaptation originale. Le texte grec d’Emporos (Ἔμπορος) de Philémon est perdu. Sa relation avec le Mercator de Plaute est explicitement attestée par le prologue latin, vers 9–10. L’intrigue grecque, son dialogue, ses éventuelles modifications par Plaute et ses dispositifs scéniques ne sont pas directement conservés. Les huit scènes ci-dessous sont une fiction moderne autonome, non une traduction ou une restitution du grec.

I. Sources primaires et degrés de certitude

Attestation directe de l’adaptation : dans le Mercator latin, le personnage du prologue désigne le modèle grec comme l’Emporos de Philémon, puis donne le titre latin Mercator (Plaute, Mercator 9–10). Cette indication est précieuse : le titre et le nom de l’auteur grec ne sont pas une conjecture moderne. Elle ne prouve pas que toutes les scènes latines correspondent mot pour mot à celles de Philémon.

Ce que le texte latin permet d’observer : le fils Charinus revient d’un voyage commercial à Rhodes avec Pasicompsa, une femme asservie qu’il aime ; son père Démiphon convoite à son tour cette femme ; la circulation d’achats, de médiations et de dissimulations alimente le conflit. L’argument du Mercator est conservé ; celui d’Emporos ne l’est qu’à travers une adaptation dont les transformations restent discutées.

Controverse scientifique : Boris Dunsch (Plautus’ Mercator: a commentary, 2001) défend l’unité dramatique du texte latin et une adaptation relativement conservatrice de la trame, tout en reconnaissant des amplifications et des romanisations. Cette position ne transforme pas une hypothèse de continuité en certitude textuelle. Les analyses doivent distinguer ce que dit Plaute de ce que l’on infère sur Philémon.

II. Création théâtrale contemporaine — La valeur qu’aucune balance ne pèse

Personnages entièrement inventés pour cette adaptation : Naukritos, armateur ; Leontios, son fils ; Mélanippe, une femme juridiquement non libre ; Théano, tenancière d’une boutique ; Agathôn, agent de vente ; Dikaios, arbitre ; Rhodé, ouvrière du port ; Chœur des Cargaisons. Les noms et répliques ne doivent pas être attribués au Mercator ou à Emporos.

ACTE I — Les marchandises et les hommes

Scène 1 — Le retour du navire

Sur un quai imaginaire d’une cité grecque, des amphores sont rangées comme des spectateurs.

NAUKRITOS. Les marchandises ont débarqué avant les voyageurs. Voilà la seule fidélité que je connaisse : le registre devance toujours le récit.

LEONTIOS. J’ai appris à Rhodes qu’une traversée ne change pas seulement le prix du vin. Elle change ce que l’on ose demander aux autres.

AGATHÔN. Dans mon livre, tout possède une ligne : huile, laine, jarres, travailleurs, dettes.

MÉLANIPPE. Et si je refuse la ligne où tu m’as inscrite ?

AGATHÔN. Le refus n’efface pas le contrat.

RHODÉ. Le contrat n’efface pas davantage la voix qui le refuse.

NAUKRITOS. Le port repose sur les engagements. Sans eux, qui risquerait un navire ?

THÉANO. Sans discussion sur ce que l’on engage, qui pourrait dire qu’un port est autre chose qu’une succession de ventes ?

CHŒUR DES CARGAISONS. Les jarres portent des sceaux, les hommes portent des noms ; on ne devrait pas les confondre sous prétexte qu’ils traversent la même mer.

Scène 2 — L’inventaire impossible

Un commis tente de dresser la liste des biens en présence.

AGATHÔN. J’ai trois catégories : choses qui s’usent, choses qui se revendent et choses qui rapportent.

MÉLANIPPE. Dans laquelle places-tu le souvenir de ma mère ?

AGATHÔN. Ce souvenir ne possède pas de valeur de marché.

MÉLANIPPE. Il est donc le seul bien que tu ne peux m’enlever par ton écriture.

LEONTIOS. Tu vois, père, que le registre est moins vaste que la vie.

NAUKRITOS. Et je vois que mon fils découvre la philosophie le jour où il devrait vérifier les comptes.

THÉANO. L’inventaire est exact dans ses limites ; l’erreur commence quand il se prétend exhaustif.

RHODÉ. Il manque encore le temps passé à porter les caisses, le risque de la tempête et la fatigue des mains.

CHŒUR DES CARGAISONS. Un chiffre est une bonne réponse à une question ; il devient une mauvaise loi lorsqu’il répond à toutes.

ACTE II — Les désirs sous contrat

Scène 3 — Le père et le fils

Devant une porte close, les deux générations se disputent la signification de la possession.

NAUKRITOS. J’ai financé le voyage ; tu en as rapporté les profits. Tu ne peux décider seul du sort de la cargaison.

LEONTIOS. Tu parles de Mélanippe comme de ces amphores que nous empilons.

NAUKRITOS. Je parle de la loi telle qu’elle est, non de ce qu’elle devrait être.

MÉLANIPPE. Vous êtes deux à discuter de mon sort. Combien faudra-t-il de voix pour que la mienne soit audible ?

LEONTIOS. Je croyais te protéger en me déclarant ton défenseur.

MÉLANIPPE. Un défenseur qui parle toujours à ma place peut finir par ressembler au propriétaire qu’il critique.

NAUKRITOS. Si nous écoutons chacun, comment gouvernerons-nous nos maisons ?

THÉANO. Peut-être en découvrant qu’une maison ne se gouverne pas comme une cale.

CHŒUR DES CARGAISONS. La famille aime se dire naturelle ; le contrat aime se dire nécessaire. Le théâtre demande qui gagne à ces deux récits.

Scène 4 — Le banquet des acquéreurs

Les hommes s’installent ; les femmes chargées de servir restent debout.

AGATHÔN. Un objet coûte ce que deux hommes consentent à échanger.

RHODÉ. Et lorsque l’objet que tu désignes est une personne qui ne peut refuser ?

AGATHÔN. Le marché ne résout pas les problèmes de la cité.

MÉLANIPPE. Il les met en scène. Vous appelez transaction ce qui, pour moi, s’appelle séparation.

NAUKRITOS. Les coutumes existent avant nous.

THÉANO. Elles existeront après nous seulement si chacun refuse de les examiner.

LEONTIOS. Je voulais me présenter comme un amoureux. Je découvre que mon désir peut s’appuyer sur une domination.

MÉLANIPPE. Alors cesse de me demander de remercier ton amour avant d’avoir entendu ce que je souhaite.

CHŒUR DES CARGAISONS. La table est riche de paroles, pauvre d’écoute ; les coupes sont pleines, les sièges sont inégalement distribués.

Scène 5 — L’agôn des trois contrats

Un arbitre convoque les parties, sans prétendre refaire à lui seul la loi.

DIKAIOS. Premier contrat : la vente. Deuxième : la dette du fils envers le père. Troisième : la promesse d’aide adressée à Mélanippe.

AGATHÔN. Seul le premier est inscrit sur tablette.

LEONTIOS. Le deuxième se mesure en argent et en gratitude ; je ne sais lequel pèse davantage.

MÉLANIPPE. Le troisième ne vaut rien si la promesse de m’aider sert à me commander.

NAUKRITOS. L’arbitre n’a pas autorité pour transformer la loi de la cité.

DIKAIOS. Je ne prétends pas le faire. Je demande ce que chacun consent à accomplir dans l’espace où une décision reste possible.

THÉANO. Une règle ne se résume pas à la force qui la fait respecter ; elle peut aussi être contestée.

RHODÉ. Et l’on peut obtenir une décision favorable sans réparer le tort de l’avoir imposée.

CHŒUR DES CARGAISONS. La justice ne se réduit pas à l’équilibre des comptes quand les parties ne disposent pas de la même liberté.

ACTE III — La cité au-delà du marché

Scène 6 — Le faux naufrage

Une voile déchirée arrive : chacun croit le navire perdu, alors qu’il n’a perdu que sa bannière.

NAUKRITOS. Je pensais mes richesses englouties ; je me suis découvert pauvre en une seconde.

AGATHÔN. Les cargaisons sont intactes. Nous avons seulement perdu le signe qui annonçait leur propriétaire.

MÉLANIPPE. Étrange panique : un symbole tombe à l’eau, et les maîtres croient que le monde disparaît.

LEONTIOS. Quand mon nom est menacé, je me sens dépouillé. Quand le tien est ignoré, je disais que ce n’était qu’une formalité.

THÉANO. La comédie retourne les positions pour rendre sensible une asymétrie ordinaire.

DIKAIOS. N’en faisons pas une loi historique : c’est l’expérience d’une fiction, pas une procédure athénienne attestée.

RHODÉ. Les dockers ont sauvé les jarres. Qui inscrit leur courage dans les comptes ?

CHŒUR DES CARGAISONS. Le navire revient sans pavillon ; chacun doit apprendre à reconnaître les visages sans regarder d’abord la marque du propriétaire.

Scène 7 — Le marché des paroles

Un crieur vend des discours contradictoires à la criée.

LE CRIEUR. Une belle justification du désir paternel ! Deux oboles ! Une défense de la jeunesse ! Trois oboles !

NAUKRITOS. La première doit être de bonne qualité : elle ressemble à mes raisons.

LEONTIOS. Je prends la seconde ; elle est probablement plus chère parce qu’elle flatte mon âge.

MÉLANIPPE. Et combien coûte une parole qui n’appartient à aucun des deux ?

LE CRIEUR. Elle ne trouve pas d’acheteur : personne ne sait à qui la facturer.

THÉANO. Alors elle sera dite gratuitement, et le marché perdra sa souveraineté sur un instant.

DIKAIOS. La satire n’abolit pas les hiérarchies. Elle peut du moins rendre visible le prix politique de leur invisibilité.

RHODÉ. Ce n’est pas encore la liberté. C’est un commencement de contradiction.

CHŒUR DES CARGAISONS. Le rire ouvre une porte ; la justice doit ensuite apprendre à la traverser.

Scène 8 — Exodos : un registre inachevé

L’arbitre rend un verdict fictif limité ; Mélanippe refuse de le laisser conclure sa propre histoire.

DIKAIOS. L’accord porte sur ce qui peut être décidé aujourd’hui. Il n’efface ni les règles de la cité ni leurs victimes.

NAUKRITOS. Je renonce à traiter les désirs de mon fils comme une extension de mes affaires.

LEONTIOS. Je renonce à faire de mon affection une raison suffisante pour disposer d’autrui.

MÉLANIPPE. Je ne serai pas le prix qui réconcilie deux hommes. Je demanderai à être entendue pour moi-même.

AGATHÔN. Mon registre demeure ouvert. Je dois admettre qu’il ne dit pas toute la vérité.

RHODÉ. Le port ouvrira demain ; il faudra recommencer à discuter ce que la journée fait payer aux plus faibles.

THÉANO. Que la comédie ne se donne pas le beau rôle d’avoir résolu ce qu’elle vient de nommer.

CHŒUR DES CARGAISONS. Nous avons montré le marché et ses voix. La pièce grecque de Philémon reste perdue ; cette fin est notre invention.

III. Appareil philologique : ce que l’adaptation romaine conserve, transforme ou masque

1. Le prologue est un témoignage interne. La désignation de l’Emporos de Philémon est formulée dans le texte de Plaute. Un prologue peut conserver une information sûre sur une source et néanmoins appartenir à une réécriture dramaturgique. L’identification de l’œuvre grecque n’autorise aucune rétroversion littérale du latin en grec.

2. La distinction entre récit latin et original grec. Le voyage à Rhodes, la rivalité entre père et fils et le statut de Pasicompsa sont documentés dans le Mercator. On peut raisonnablement discuter leur présence possible dans le modèle ; on ne peut garantir leur distribution scénique, leurs formulations, ni leur portée morale chez Philémon.

3. Le problème des transformations. Dunsch (2001) examine le rythme, les actes, les parallélismes scéniques et les images du Mercator ; sa thèse nuance l’idée d’un bouleversement complet de la trame grecque. Mais aucune méthode ne permet de séparer systématiquement les mots de Plaute de ceux de Philémon en l’absence de parallèles grecs conservés.

4. La forme de la palliata. La comédie latine en costume grec n’est ni une traduction neutre ni une pièce athénienne intacte. Le public romain, les mètres, les chansons, la diction et les conventions de représentation participent à la nouvelle œuvre. Il faut comparer deux traditions, non chercher une copie transparente.

5. Une histoire de l’esclavage sans anachronisme. La femme asservie au centre du Mercator appartient à un monde de statuts inégaux. Notre adaptation choisit de lui donner davantage de parole. C’est une décision éthique et poétique contemporaine, non un indice sur le nombre de répliques de Pasicompsa dans l’Emporos.

IV. Étude philosophique et comparatiste

Hegel : reconnaissance et médiation. L’écart entre possession juridique, désir personnel et reconnaissance d’autrui peut être mis en rapport, avec prudence, avec la problématique de la reconnaissance dans la Phénoménologie de l’esprit. Il ne s’agit pas de présenter la pièce grecque comme une anticipation de la dialectique hégélienne. L’intérêt de l’analogie est de montrer qu’un accord entre deux propriétaires ne saurait épuiser la question d’une troisième personne dominée.

Nietzsche : les valeurs qui s’abritent dans les noms. Appeler « prudence », « amour », « tradition » ou « commerce » une pratique n’en garantit pas la valeur. Une lecture généalogique interroge qui a la capacité de nommer les actes et de rendre ses propres intérêts respectables. Le texte perdu ne peut cependant être cité comme défense de cette position.

Vernant et Détienne : la pluralité des rationalités grecques. L’étude des pratiques de parole, des institutions et des modes de vérité dans le monde grec empêche de réduire l’Antiquité à une opposition entre raison moderne et croyance archaïque. La scène fictive du marché des paroles met en relief cette question sans emprunter de thèse précise à un fragment absent.

Dumézil : limite de la comparaison fonctionnelle. La présence d’un marchand, d’un arbitre et d’une famille ne prouve aucune organisation trifonctionnelle indo-européenne. On peut comparer des modèles d’ordre social, mais les fonctions duméziliennes ne constituent pas ici une clé philologique établie.

La question centrale. Qui peut devenir sujet d’un récit dont il est l’objet ? L’enjeu traverse les lectures contemporaines de la comédie nouvelle, mais le degré d’autonomie conféré aux personnages par Philémon demeure inconnu.

V. Bibliographie primaire et secondaire vérifiable

Plaute, Mercator, prologue, édition latine de Friedrich Leo, notamment v. 9–10 ; traduction anglaise ancienne, Perseus ; Boris Dunsch, Plautus’ Mercator: a commentary, thèse, University of St Andrews, 2001 ; Carmen Morenilla, « De la nea a la palliata: formas de recrear la comedia », Minerva 19 ; Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci VII (Philémon, fragments et témoignages).

Parcours : Collection des comédies grecques perdues ; Index général du théâtre comique.

Nouvelle lecture croisée : Philémon — Thēsauros (Le Trésor), source du Trinummus de Plaute. Les deux prologues latins nomment Philémon, mais l’ampleur des transformations apportées aux modèles grecs ne peut être mesurée directement.