MYTHOS — Étude universitaire, octobre 2026. Collection : Anatolie, Hourrites et religions du Proche-Orient. Les compositions relatives à Kumarbi, conservées principalement par des copies hittites retrouvées dans les archives de Hattuša, représentent un ensemble de traditions mythologiques d’origine largement hourrite. Elles mettent en scène une succession de souverains divins, la montée du dieu de l’orage Teššub et les tentatives de Kumarbi pour susciter de nouveaux adversaires, dont le géant de pierre Ullikummi. Leur importance ne réside pas seulement dans la violence de ces récits : elles constituent l’un des dossiers les plus précis pour examiner les rapports entre cosmologie, royauté, transmission littéraire et mythes grecs.

Problématique. Comment une tradition religieuse peut-elle passer d’un espace linguistique à un autre sans rester identique ? Que pouvons-nous démontrer des liens entre les poèmes hourro-hittites et la Théogonie d’Hésiode ? Ce dossier distingue les tablettes conservées, les fragments restaurés, les rapprochements littéraires et les hypothèses sur des circuits de transmission.
1. Le cadre anatolien : Hattuša, Syrie du Nord et monde hourrite
Au Bronze récent, l’empire hittite entretenait des rapports militaires, diplomatiques, familiaux et religieux avec les sociétés hourrites de Syrie et de Haute-Mésopotamie. La langue hittite appartient aux langues indo-européennes anatoliennes, alors que le hourrite relève d’une famille linguistique distincte. L’adoption et l’adaptation de traditions hourrites par les scribes hittites montrent que les identités politiques, religieuses et linguistiques ne se recouvrent pas mécaniquement.
Kumarbi, divinité associée à la cité d’Urkeš dans la tradition hourrite, devient le protagoniste d’un ensemble de chants dont les versions hittites constituent une partie décisive de notre documentation. Teššub, dieu de l’orage, y occupe la fonction rivale de souverain divin. Leurs actions ne sont pas à réduire à un conflit historique entre deux peuples : la littérature divine traite les enjeux de pouvoir à travers des personnages traditionnels et des images poétiques.
2. Ce que signifie « Cycle de Kumarbi » : une commodité éditoriale
Le nom de « Cycle de Kumarbi » rassemble plusieurs chants, mais leur nombre et leur enchaînement originels ne sont pas assurés. Dans la recherche récente, l’unité de l’ensemble est discutée : il pourrait s’agir d’un archipel de récits plutôt que d’une épopée cohérente et continue. Les deux compositions les mieux connues sont le Chant de l’Émergence (Song of Emergence, CTH 344), longtemps nommé Chant de Kumarbi ou Royauté au ciel, et le Chant d’Ullikummi (CTH 345). D’autres fragments abordent notamment Hedammu ou une divinité nommée Argent.
Le terme « chant » rappelle une caractéristique des titres et de la tradition littéraire, mais ne prouve pas que nous sachions précisément qui interprétait chaque composition, devant quel public et selon quelle mélodie. L’analyse doit prendre en compte les colophons, les duplicats, la paléographie des tablettes, les séquences lacunaires et les variantes. L’attribution d’un fragment à un épisode reste parfois contestée.
3. Le Chant de l’Émergence : Alalu, Anu et Kumarbi
Dans la portion relativement bien conservée, la souveraineté céleste appartient d’abord à Alalu. Anu le détrône, puis Kumarbi prend à son tour le pouvoir en combattant Anu. Dans une scène particulièrement frappante, Kumarbi mord et avale les organes génitaux d’Anu, ce qui entraîne une gestation divine singulière. La succession royale ne repose donc pas sur une transmission paisible : la violence et la génération sont étroitement imbriquées. Les lacunes empêchent de raconter sans hésitation toutes les péripéties qui suivent.
La naissance du dieu de l’orage et le statut de Kumarbi rendent le récit comparable, par sa structure, à la succession Ouranos–Cronos–Zeus chez Hésiode. Il faut néanmoins distinguer une parenté de motifs fortement argumentée d’une identité narrative. Le rapport entre castration, ingestion et accouchement est organisé différemment dans chacun des textes.
4. Teššub et la souveraineté de l’orage
Teššub occupe progressivement une position centrale. Les traditions hourrites le représentent comme dieu de l’orage et figure souveraine, mais cette souveraineté n’est pas donnée comme absolument incontestable. Kumarbi suscite encore des concurrents et les puissances cosmiques demeurent multiples. La comparaison avec Zeus peut donc être féconde sans transformer l’un des dieux en simple nom local de l’autre.
La place des autres divinités, notamment Šauška et les médiateurs du monde divin, montre que les chants composent un réseau de relations de pouvoir. Pour déterminer l’identité d’un acteur, la philologie travaille sur les noms, les déterminatifs divins, les traditions de copie et les contextes narratifs, plutôt que de se satisfaire d’étiquettes mythologiques universelles.
5. Le Chant d’Ullikummi : naissance et croissance du géant de pierre
Kumarbi engendre Ullikummi, une puissance liée à la pierre, pour s’opposer au dieu de l’orage. Le récit décrit sa croissance extraordinaire et sa montée vers les cieux. Le géant est placé sur l’épaule d’Upelluri, figure porteuse du monde, tandis que les dieux reconnaissent progressivement l’ampleur du danger. La taille de l’adversaire devient une dimension spatiale de la crise : c’est l’organisation même du cosmos qui paraît menacée.
L’architecture du poème est saisissable grâce à plusieurs témoins fragmentaires, mais les séquences exactes demeurent incomplètes. Les restitutions proposent un déroulement vraisemblable, non une version originale intégrale. Le contraste entre la matière pierreuse d’Ullikummi et les puissances des dieux de l’orage suscite des lectures symboliques, à apprécier en fonction du vocabulaire réellement attesté.
6. Ea, la séparation du ciel et de la terre, et la défaite du monstre
Dans les passages célèbres du Chant d’Ullikummi, Ea recherche un instrument primordial ayant servi à séparer le ciel et la terre. La tradition rattache cet outil à l’acte ancien de division cosmique, ce qui permet d’envisager la rupture du support ou des attaches du géant. Les interprétations précises de ce dispositif varient selon les restitutions du texte, et il convient d’indiquer les lignes conservées avant toute conclusion sur la technique divine employée.
Le recours à un objet de l’époque des origines exprime une idée puissante : l’ordre actuel ne peut être préservé qu’en mobilisant une autorité ou un savoir plus ancien que la crise. Ce n’est pas pour autant un exposé de cosmologie physique ; le récit travaille le temps, les générations et la souveraineté à travers une action mythique.
7. Hedammu, Argent et les adversaires successifs
D’autres fragments du corpus parlent de créatures ou prétendants tels que Hedammu, associé au serpent marin, et Argent. Ils soulignent la variété des adversaires de Teššub et l’importance des relations de ruse, de séduction ou de manipulation. La position exacte de chaque épisode dans un cycle unique est plus incertaine que ne le suggèrent les reconstructions populaires. Il vaut mieux présenter chaque chant avec son état documentaire que remplir les interstices par une narration sans appui philologique.
Le recours répété à des adversaires du dieu de l’orage peut relever d’une tradition narrative productive, dans laquelle les conflits permettent d’explorer plusieurs vulnérabilités de la souveraineté. Une périodisation unifiée ou une chronologie mythique continue ne sont pas des acquis indépendants des choix éditoriaux.
8. Comparaison avec Hésiode : convergences remarquables, différences décisives
Les deux dossiers présentent une succession de souverains divins, un acte violent dirigé contre la génération précédente, des naissances extraordinaires et l’affirmation d’un dieu de l’orage. Ces correspondances, étudiées depuis le XXe siècle, sont trop précises pour être ignorées. Amir Gilan propose en particulier de réexaminer les circonstances sociales et cultuelles qui auraient favorisé la connaissance grecque de traditions syro-anatoliennes dans les régions côtières de contact.
Mais les différences restent essentielles : les noms, le détail des naissances, la place de la figure maternelle, les relations entre les générations et l’issue du cycle ne se superposent pas exactement. Aucun manuscrit grec ne contient une traduction identifiable du Chant de l’Émergence. Un scénario d’influence doit donc être évalué comme hypothèse historique sur des circulations de récits, non comme une filiation textuelle matériellement démontrée.
9. Mont Hazzi, Kasios et routes de transmission
Le mont Hazzi, sur la côte syro-anatolienne, identifié au Kasios des Grecs, est un espace de première importance pour le dieu de l’orage. Les travaux sur le contexte religieux des chants envisagent des performances lors de fêtes dans cette région. La circulation de marchands, marins et communautés de langues différentes offre un cadre plausible de diffusion des traditions. L’existence de réseaux d’échanges est bien attestée, mais la rencontre précise d’un poète grec avec un récitant hourrite ne nous est pas documentée.
La recherche gagne à penser la transmission comme un processus pluriel : reformulations orales, traditions de cours princières, traductions savantes et métamorphoses des motifs. La question n’est pas seulement « qui a copié qui ? » ; elle porte sur les conditions qui rendent un récit intelligible et utile dans un autre univers culturel.
10. Comparaison avec Baal et Marduk
Le conflit de Teššub avec des puissances monstrueuses rappelle des combats de dieux de l’orage dans d’autres traditions, en particulier Baal face à Yamm et Mot, ou Marduk face à Tiamat. La comparaison permet de définir un répertoire régional de combats de souveraineté, de crises cosmiques et de rapports au monde aquatique. Elle ne permet pas de poser sans autre preuve que Kumarbi serait la source textuelle directe du Cycle de Baal ou d’Enūma eliš.
Dans chaque cas, le type de document importe. Le récit de Kumarbi est un ensemble de chants fragmentaires transmis par des scribes hittites ; le Cycle de Baal est copié en ougaritique alphabétique ; Enūma eliš est un poème akkadien babylonien en sept tablettes. Les contextes linguistiques, politiques et religieux doivent être décrits avant les analogies.
11. Les limites d’une reconstruction « complète »
Le travail philologique ne donne pas à tous les chants une continuité garantie. Il faut distinguer les portions traduites directement, les passages où un doublon permet une restitution, les lacunes reconnues et les hypothèses narratologiques. Un site encyclopédique doit respecter ces niveaux de certitude, car l’apparence d’un récit fluide peut être trompeuse lorsqu’elle masque une tablette très brisée.
La diversité des hypothèses n’est pas un obstacle à l’étude ; elle est une dimension constitutive du savoir sur les littératures anciennes. On évitera ainsi les synthèses attribuant d’autorité au « Cycle » un programme philosophique unifié, une chronologie invariable ou des doctrines religieuses non attestées par ses témoins.
12. Grille d’évaluation des preuves
- Établi : existence de compositions hourro-hittites sur Kumarbi, Teššub et Ullikummi conservées principalement à Hattuša.
- Établi à partir du récit : succession d’Alalu, d’Anu et de Kumarbi ; conflits de génération ; apparition du dieu de l’orage ; menace du monstre de pierre.
- Reconstruction philologique : ordre de certains épisodes et jointures des tablettes ; lien précis entre plusieurs chants.
- Hypothèse historique argumentée : circulation vers le monde grec par les réseaux religieux et commerciaux de Syrie du Nord et de l’Égée.
- Non démontré : existence d’une épopée canonique absolument continue ou traduction directe du corpus par Hésiode.
13. Textes, traductions et bibliographie critique
- Amir Gilan, « Let Those Important Primeval Deities Listen: The Social Setting of the Hurro-Hittite Song of Emergence », Cambridge University Press, 2021.
- Hans Gustav Güterbock, « The Hittite Version of the Hurrian Kumarbi Myth », American Journal of Archaeology, 1948, republication de l’Institute for the Study of Ancient Cultures, Chicago.
- « The Epic of Kumarbi and the Theogony of Hesiod », Journal of Hellenic Studies 65, 1945.
- Harry A. Hoffner Jr., Hittite Myths, 2e édition, Society of Biblical Literature, 1998 : traductions commentées et introduction aux traditions.
- Volkert Haas, Die hethitische Literatur: Texte, Stilistik, Motive, De Gruyter, 2006.
- Gary Beckman, « Primordial Obstetrics: The Song of Emergence », dans un volume collectif d’études sur les textes et religions de l’Anatolie ancienne.
- Alfonso Archi, « The Heptad in Anatolia », Studia Asiana / articles sur les traditions hourrites et les cycles divins.
- Adrian Kelly et Christopher Metcalf (dir.), Gods and Mortals in Early Greek and Near Eastern Mythology, Cambridge University Press, 2021.
Pour prolonger sur MYTHOS : Hésiode et la Théogonie · Le Cycle de Baal · Enūma eliš · Collection Mésopotamie. Les comparaisons sont des problèmes de transmission, pas des tableaux d’équivalence automatique entre divinités.
Séminaire comparatif MYTHOS — Kumarbi : fragments hourrites, royauté céleste et lecture comparée
Problématique. Les textes sont replacés dans leur langue, leur chronologie et leur histoire matérielle. Les rapprochements entre religions sont des questions documentées et non des identifications automatiques.
Une « théogonie » attestée par fragments, pas une œuvre continue reconstituée avec certitude
L’ensemble nommé conventionnellement « cycle de Kumarbi » réunit plusieurs compositions mythologiques hourrites transmises en hittite, dont les copies furent découvertes dans les archives de Ḫattuša. La succession Alalu, Anu, Kumarbi et Teššub est souvent rapprochée de la succession Ouranos, Cronos et Zeus chez Hésiode. Cependant, la « Royauté au ciel » ne nous est pas parvenue dans un manuscrit intact : certaines colonnes sont fortement lacunaires et l’ordre de plusieurs compositions demeure discuté. L’éditeur Hans Gustav Güterbock signalait déjà ces difficultés dans son étude fondatrice. Les rapprochements entre récits de succession sont féconds pour l’histoire des motifs, mais la datation et la médiation linguistique doivent rester visibles, sans postuler un livre hourrite canonique qui aurait circulé sous une forme unique.
Kumarbi et Anu : la souveraineté ne se limite pas à une généalogie familiale
L’épisode où Kumarbi attaque Anu et avale sa puissance génératrice inscrit la conquête du ciel dans une violence corporelle. Il fait émerger une interrogation sur la transmission de la royauté : le vainqueur risque d’engendrer le dieu qui à son tour le dépossédera. Cette scène possède un air de famille remarquable avec la mutilation d’Ouranos par Cronos et avec l’absorption de Métis par Zeus chez Hésiode, mais les personnages n’occupent pas exactement les mêmes positions et l’agencement des grossesses divines diffère. Une comparaison rigoureuse relève les séquences narratives, les termes de parenté, la manière dont se transmet le pouvoir et l’état de conservation de chaque passage. Elle ne transforme pas les figures en équivalences terme à terme.
Ullikummi et le mont Hazzi : un combat cosmique situé dans un paysage politique
Le chant d’Ullikummi raconte la croissance d’un adversaire minéral du dieu de l’Orage. Ce corps de pierre s’accroît depuis la mer, devient un danger pour les puissances du ciel et impose une réponse qui mobilise savoir ancien et intervention d’Ea. Dans une version, l’outil de séparation entre ciel et terre est réemployé pour neutraliser le géant. Les montagnes et les domaines des dieux rapprochent le récit du nord de la Syrie et des territoires anatoliens, mais ne permettent pas de tracer un itinéraire événementiel du monstre. Le mont Hazzi (mont Casios) joue également un rôle dans les représentations ougaritiques du dieu de l’Orage : les ressemblances signalent un univers de contacts, sans dater à elles seules l’emprunt de telle scène à tel poète.
Le piège du mot « influence » dans les comparaisons avec Hésiode
Les chants hittites de traditions hourrites furent copiés au IIe millénaire avant notre ère ; la Théogonie grecque est beaucoup plus tardive. Une antériorité ne prouve pas une chaîne de transmission continue et parfaitement reconstruisible. Les intermédiaires possibles comprennent les réseaux de Syrie et d’Anatolie, les traditions de performance et des milieux multilingues. Il faut distinguer analogie thématique, relation historique plausible et emprunt textuel démontré. Les thèmes les plus frappants — renversement des générations, déglutition, adversaire cosmique, royauté de l’orage — sont donc des objets d’enquête, non une démonstration suffisante d’une traduction directe du récit de Kumarbi par Hésiode.
| Témoignage / comparaison | Source ou contexte | Apport | Limite documentaire |
|---|---|---|---|
| « Royauté au ciel » | Tablettes hittites fragmentaires | Alalu, Anu, Kumarbi, Teššub | Colonnes lacunaires, titre conventionnel |
| Chant d’Ullikummi | Fragments et copies hittites | Adversaire de pierre et intervention d’Ea | Séquences partiellement reconstruites |
| Hésiode, Théogonie | Poésie grecque archaïque | Ouranos, Cronos, Zeus, Typhon | Pas une traduction avérée |
| Cycle de Baal, Ougarit | Textes ougaritiques | Dieu de l’Orage et souveraineté | Relations à historiciser |
Corpus et bibliographie à consulter
- H. G. Güterbock, « The Hittite Version of the Hurrian Kumarbi Myth », ISAC, PDF
- MYTHOS — Hésiode
- MYTHOS — Atlas des mythes grecs
Exercice de séminaire. Comparer deux témoins au minimum. Pour chacun, citer la langue, le genre, l’état de conservation, la datation du témoin et la date supposée du texte ; distinguer le récit original de la traduction moderne ; expliciter une ressemblance, une différence et une hypothèse de transmission qu’on ne peut pas encore prouver.
