MYTHOS — Étude universitaire, 28 octobre 2026. Collection : Égypte ancienne, littérature religieuse et histoire de l’au-delà. Le « Livre des morts » est le nom moderne d’un ensemble de formules funéraires égyptiennes dont les exemplaires varient selon la période, le propriétaire et les ateliers de scribes. Son titre antique se rapporte aux « formules pour sortir au jour ». L’un des témoins les plus célèbres est le papyrus réalisé pour Ani, scribe ayant vécu à l’époque de la XIXe dynastie, vers le XIIIe siècle avant notre ère, trouvé dans une tombe thébaine et aujourd’hui conservé au British Museum. Ce document permet d’étudier ensemble les textes, les images, la mémoire personnelle et la construction rituelle d’une destinée après la mort.

Papyrus d’Ani, pesée du cœur : Anubis ajuste une balance entre le cœur d’Ani et la plume de Maât, près de Thot et Ammout.
Reproduction d’une vignette égyptienne antique. Livre des morts du scribe Ani, XIXe dynastie, British Museum EA10470,3. Pesée du cœur et jugement divin. Source, reproduction fidèle d’une œuvre du domaine public. Ne pas confondre ce papyrus avec celui de Hunefer.

Problématique. Comment un ensemble de récitations et de vignettes organisait-il le passage du défunt dans le monde divin ? Comment la « pesée du cœur » articule-t-elle vérité, conduite sociale, savoir rituel et reconnaissance par les dieux ? Le dossier distingue les représentations religieuses des Égyptiens, l’objet archéologique réel, les versions manuscrites et les interprétations parfois anachroniques des études modernes.

1. Un corpus de formules plutôt qu’un livre unique

Les manuscrits désignés aujourd’hui comme « Livres des morts » sélectionnent des compositions dans un répertoire d’environ cent soixante-quinze chapitres selon la synthèse de l’UCL, étendu ensuite par les éditions égyptologiques. Ils ne reproduisent pas tous les mêmes chapitres ni dans le même ordre. Les noms de chapitres et leur numérotation sont en grande partie des conventions d’édition modernes, associées notamment à Karl Richard Lepsius et à Édouard Naville.

Il faut donc résister à l’image d’un ouvrage canonique comparable aux livres religieux modernes. Un papyrus funéraire est un objet composé pour un propriétaire précis, dans le cadre d’une tradition qui avait déjà connu de longues transformations. UCL, Digital Egypt — Book of the Dead, présentation du corpus.

2. De l’Ancien Empire aux papyrus du Nouvel Empire

Les Textes des pyramides sont les premiers grands recueils funéraires royaux conservés sur des murs, à partir d’Ounas à la fin de la Ve dynastie. Une partie de leurs traditions et de nouveaux ensembles se retrouvent dans les Textes des sarcophages du Moyen Empire. Plusieurs compositions qui figureront dans le Livre des morts sont déjà attestées avant le Nouvel Empire, mais la généralisation des rouleaux de papyrus personnalisés appartient à une phase plus tardive.

La formule linéaire « pyramides, sarcophages, papyrus » est utile pour l’enseignement mais ne signifie pas qu’un genre chasse immédiatement tous les précédents. Les textes circulent, se transforment et se superposent ; il faut établir les filiations chapitre par chapitre. MYTHOS — Textes des pyramides.

3. Le papyrus d’Ani : date, provenance et statut de l’objet

Le British Museum classe le papyrus d’Ani à la XIXe dynastie. Le document provient de la tombe d’Ani à Thèbes et est aujourd’hui connu sous les numéros de collection EA10470, répartis entre de nombreux cadres de conservation. Le nom du propriétaire et celui de son épouse Tutu apparaissent dans plusieurs sections. Les notices du musée fournissent des numéros par cadre, des descriptions des scènes et les conditions matérielles des fragments.

Il ne faut pas confondre les cadres modernes de montage et la composition originale du rouleau. Les photographies actuelles montrent des segments conservés, parfois séparés ou remontés selon l’histoire des collections. L’édition d’un détail doit préciser son numéro d’inventaire et sa place dans le manuscrit plutôt que citer indifféremment « le papyrus d’Ani ».

4. La procession funéraire et les rites de séparation

Une vignette du papyrus décrit l’acheminement du cercueil vers la tombe, avec des porteurs, des animaux de traction, des offrandes et des prêtres. Cette scène permet d’étudier la manière dont la cérémonie des vivants donne naissance à un statut nouveau du défunt. La composition figurée appartient à un programme de représentation idéal, et ne garantit pas que tous les gestes aient été accomplis exactement dans l’ordre dessiné.

L’inventaire EA10470,5 du British Museum décrit la procession, le traîneau et les objets rituels qui accompagnent Ani. British Museum, papyrus d’Ani, cadre 5.

5. Le chapitre 125 : « salle des Deux Vérités » et tribunal divin

Le chapitre 125 rassemble des déclarations d’innocence et la représentation du jugement du défunt. Selon les manuscrits et les éditions, le texte est subdivisé en parties A et B. L’individu s’adresse à Osiris et à des puissances judiciaires, en affirmant ne pas avoir commis diverses injustices. La scène est souvent accompagnée d’une balance où le cœur est comparé à la plume de Maât.

L’UCL présente la déclaration liminaire et les confessions dites négatives comme des compositions dont la mise en forme connue appartient au Nouvel Empire, tout en signalant des antécédents dans les déclarations de rectitude morale et de pureté rituelle. UCL, chapitre 125A ; chapitre 125B.

6. Les quarante-deux juges et la confession négative

Une série de déclarations devant quarante-deux évaluateurs divins constitue la caractéristique la plus connue du chapitre 125B. Elles mettent en scène des interdits touchant la violence, l’appropriation injuste, la fraude ou les obligations rituelles. Ce langage associe ordre social, intégrité du comportement et droit d’accéder au monde des dieux. Les formulations varient selon les manuscrits et les traditions de traduction.

Il serait inexact d’y lire une liste codifiée de « quarante-deux commandements » universellement enseignés à tous les Égyptiens. Il s’agit de formules placées dans un contexte rituel et funéraire, dont la fonction performative importe autant que la teneur morale. La discussion doit distinguer l’idéal proclamé, la pratique sociale réelle et la personnalisation du texte.

7. Maât : plume, justice et ordre du monde

Maât désigne un principe complexe de rectitude, de justice et d’ordre cosmique, aussi personnifié comme une déesse. La plume associée à Maât apparaît sur le plateau de la balance comme mesure symbolique de la rectitude du cœur. Réduire Maât à la « vérité » au sens d’un simple énoncé factuel est trop étroit ; elle embrasse aussi les relations justes, les devoirs sociaux et la stabilité de l’ordre du monde.

Le principe de Maât joue un rôle dans l’idéologie de la royauté dès des périodes antérieures au papyrus d’Ani. Sa mobilisation dans une scène funéraire individuelle montre une autre configuration : la survie après la mort est placée sous le signe d’un examen divin, que le manuscrit doit contribuer à faire réussir.

8. La pesée du cœur et les acteurs de la vignette

Dans la célèbre vignette du jugement, Anubis surveille le dispositif de pesée, le cœur d’Ani est comparé à la plume et Thot intervient comme scribe divin pour enregistrer le résultat. Des figures supplémentaires, dont certaines liées au destin ou à la naissance, complètent la scène. Le dispositif transforme une action quotidienne de pesée en épreuve religieuse qui mesure l’intégrité du défunt.

Le British Museum donne une description détaillée de la scène, enregistrée sous le numéro d’image 821217001. Les particularités d’une vignette doivent être vérifiées dans leur manuscrit : d’autres exemplaires peuvent déplacer certains personnages ou modifier l’iconographie. British Museum — Pesée du cœur d’Ani.

9. Ammout et le destin du défunt déclaré fautif

La figure monstrueuse souvent appelée Ammout ou « Dévoreuse » associe des traits de crocodile, de lion et d’hippopotame. Elle est placée à proximité de la balance, prête à sanctionner l’échec de l’épreuve. Le risque qui se dessine est celui de la disparition ou de la privation de la vie bienheureuse, plus qu’une scène conçue sur le modèle d’un enfer chrétien.

Dans la plupart des papyrus funéraires personnalisés, la représentation montre ou prépare le succès du propriétaire. La fonction de la vignette est protectrice : elle contribue à construire rituellement la destinée souhaitée, et non à raconter impartialement le résultat d’un procès historique.

10. Osiris, Isis, Nephtys et le statut de « juste de voix »

Le jugement mène le défunt vers Osiris, souverain du monde des morts, souvent entouré d’Isis et de Nephtys. La déclaration de justification désignée par l’expression égyptienne conventionnellement rendue « juste de voix » ou « véridique » est un élément de la condition posthume recherchée. Elle ne constitue pas la transcription d’un jugement réellement enregistré par une autorité humaine.

Le cadre EA10470,4 du British Museum présente l’issue du jugement avec Ani introduit devant Osiris. Cette continuité narrative entre l’épreuve de la balance et l’accès au dieu montre le rôle des images dans l’efficacité du manuscrit. British Museum, Ani devant Osiris.

11. Le ba, le ka, le nom et la personne après la mort

Les conceptions funéraires égyptiennes mobilisent plusieurs aspects de l’être : corps préservé, nom, capacité d’action, ba souvent représenté par un oiseau à tête humaine, et ka lié à la vitalité et à l’offrande. Ces catégories ne correspondent pas terme à terme au corps, à l’âme et à l’esprit de traditions philosophiques plus récentes. Elles sont associées à des pratiques et des textes situés, et leur importance varie dans le temps.

Les vignettes du papyrus d’Ani permettent de suivre plusieurs représentations de la survie, de la liberté de mouvement et de la participation aux mondes divins. Il serait excessif d’imposer une anthropologie égyptienne unifiée aux différentes formules du corpus.

12. La sortie au jour, les champs de l’au-delà et le travail

Le titre égyptien du corpus met l’accent sur la capacité du défunt à sortir au jour et à franchir des espaces. Les formules concernent la mobilité, la transformation en êtres divers, la protection contre des dangers et l’accès à des territoires idéalisés. Le chapitre 110 est associé à des champs de l’au-delà, souvent rendus comme « champs des Roseaux » : ils ne sont pas à confondre avec un paradis universel inchangé sur trois millénaires.

Les figurines funéraires chaouabtis ou oushebtis, liées à des traditions de travail dans l’au-delà, fournissent un dossier matériel parallèle. Leur présence dans les tombes varie selon les périodes et les ressources. Le corpus des papyrus, les objets déposés et l’architecture doivent être étudiés ensemble.

13. Copies, ateliers de scribes et personnalisation

La production d’un papyrus funéraire impliquait des compétences de calligraphie, de mise en page et d’enluminure. Certaines formules pouvaient être préparées selon des modèles, avec des emplacements destinés au nom du commanditaire. L’existence d’un tel procédé dans la tradition ne signifie pas que chaque exemplaire serait une reproduction industrielle identique. Les études comparées révèlent des sélections, erreurs, ajouts et adaptations.

La relation entre ressources économiques et qualité matérielle est importante : tous les Égyptiens n’avaient pas les mêmes moyens d’acquérir un rouleau élaboré. Les manuscrits conservés surreprésentent les milieux capables d’investir dans les équipements funéraires et ceux dont les tombes ont été accessibles aux archéologues.

14. La découverte moderne et les problèmes de restitution

Le papyrus d’Ani entra dans les collections du British Museum à la fin du XIXe siècle, lié aux activités de l’égyptologue Ernest Wallis Budge. Son histoire moderne comprend découpage, montage, documentation et restauration, autant d’étapes qui ont modifié les conditions dans lesquelles les chercheurs et le public voient l’objet. L’édition ancienne de Budge reste historiquement importante, mais elle doit être confrontée aux catalogues et traductions contemporains.

Pour MYTHOS, chaque image reproduite doit renvoyer au cadre et au numéro d’inventaire du British Museum et préciser les autorisations de réemploi. La comparaison d’un fac-similé historique et d’une photographie moderne peut aider à distinguer l’état ancien, les retouches et les pertes.

15. Comparaisons raisonnées avec les autres traditions antiques

Le jugement d’Ani peut être rapproché des traditions grecques de la vie posthume, par exemple certaines représentations du tribunal des morts, ou des lamelles d’or associées à des groupes religieux particuliers. De même, la justice divine de Maât peut être comparée aux discours perses sur la vérité. Mais une analogie de thème ne constitue pas une preuve de transmission directe, ni une équivalence entre divinités ou conceptions de l’âme.

Les travaux de l’histoire comparée gagnent à étudier la chronologie des sources, les modalités de contact entre régions et la nature de la preuve : texte, image, inscription ou objet. L’Atlas comparatif MYTHOS organise ces questions sans réduire les religions antiques à une doctrine unique.

16. État des connaissances : faits, hypothèses et interprétations

  • Établi : Livre des morts comme tradition à variantes ; papyrus d’Ani de la XIXe dynastie ; scènes de jugement, chapitres 125 et vignettes documentés au British Museum.
  • Contenu religieux attesté : déclaration d’innocence, poids symbolique du cœur, plume de Maât, présence d’Anubis, Thot, Ammout et Osiris.
  • Interprétation historique : les papyrus construisent rituellement le succès attendu du défunt et manifestent des ressources sociales et scribales.
  • À discuter selon les manuscrits : ordre des chapitres, sélection du corpus et transformation des conceptions de l’au-delà.
  • Non démontré : liste universelle de quarante-deux commandements, modèle égyptien inchangé de l’enfer ou preuve factuelle de l’existence d’un tribunal posthume.

17. Bibliographie et archives numériques

Conservation et droit des images. Les illustrations du British Museum sont à consulter via les notices de collection ; aucune licence de reproduction ouverte n’est présumée. Une image obtenue par recherche ne doit pas être intégrée automatiquement au site sans statut de droits, numéro de collection et légende.

MYTHOS — Séminaire complémentaire : Papyrus d’Ani — pesée du cœur, jugement et fabrication d’une image d’efficacité

Protocole documentaire : chaque témoignage est évalué par son genre, sa date, son support et son état de conservation. Les traditions comparées ne sont pas présumées identiques et les arguments historiographiques restent discutables.

La vignette du jugement : une scène réglée, et non le compte rendu d’un décès

La célèbre vignette du papyrus d’Ani met en scène le défunt et son épouse Tutu pénétrant dans un espace de jugement présidé par des dieux. Anubis règle les plateaux de la balance ; le cœur y est confronté à la plume de Maât ; Thot est prêt à enregistrer le résultat. La dévoreuse Ammout attend à proximité. Cette image est un assemblage graphique et rituel destiné à assurer au défunt une issue favorable, non la photographie d’une salle de tribunal qui aurait matériellement existé. Le British Museum insiste sur ce point : un manuscrit conçu pour garantir la poursuite de l’existence ne montre pas normalement l’échec de la procédure. L’issue positive participe donc d’une efficacité recherchée par le texte et l’image.

La plume de Maât : juste mesure plutôt que dualisme moral simpliste

Maât renvoie à un ensemble de valeurs d’ordre, de vérité et de justice dont la plume constitue un symbole visuel puissant. Le poids du cœur ne se réduit pas à une addition mécanique de « bonnes actions » au sens d’une comptabilité moderne. Les déclarations de la formule 125, souvent appelées « confession négative », énumèrent des actes que le défunt affirme ne pas avoir commis et se situent dans un contexte rituel. Elles doivent être expliquées par la syntaxe et les circonstances de leur emploi, non assimilées à un code pénal ou à la théorie d’un péché originel. Le ba figuré au-dessus de la balance et les personnages liés au destin élargissent la notion de personne au-delà de notre opposition moderne corps/âme.

Les images et leurs différences : Ani n’est pas Hunefer

Les papyrus d’Ani et de Hunefer, conservés au British Museum, présentent tous deux des scènes de jugement et de pesée du cœur, mais leur composition et leurs sélections iconographiques ne doivent pas être fusionnées. Une illustration très largement reprise sur internet provient du papyrus de Hunefer, tout en étant parfois présentée comme « Ani ». Pour un site universitaire, chaque image doit porter le nom du papyrus, la cote précise de l’institution et, si possible, le numéro de cadre ou de feuille. Cette précaution montre comment la culture visuelle contemporaine peut fabriquer un modèle d’Égypte unifiée qui ne correspond pas à la diversité des manuscrits funéraires.

Le manuscrit comme objet : collection, découpe, édition et photographie

Le rouleau d’Ani a été acquis au XIXe siècle et conservé en sections dans les collections du British Museum. Ses photographies, fac-similés et reproductions imprimées appartiennent à l’histoire de la réception savante du papyrus. La disposition originale des colonnes et des vignettes, les couleurs, l’état des fibres et les interventions de conservation influencent la manière de lire l’œuvre. Un détail isolé de la pesée est pédagogiquement utile, mais il risque d’effacer la continuité des formules adjacentes et le parcours complet du défunt. La bonne pratique consiste à lier le détail à la notice de collection et à signaler lorsqu’une reproduction est une photographie, un dessin ancien ou une réinterprétation moderne.

Source / objetDatation / genreApportLimite de preuve
Papyrus d’Ani, scène du jugementXIXe dynastieAnubis, balance, Maât, Ammout, ThotImage performative, pas procès-verbal
Chapitre 125Formules funérairesDéclarations et justificationPas un code législatif moderne
Papyrus de HuneferManuscrit distinct du British MuseumComparaison iconographiqueNe pas confondre avec Ani
Reproduction de musée / fac-similéPhotographie ou édition moderneAccès public aux détailsRéférence à l’original indispensable
Tableau critique : faits matériels, œuvres narratives et interprétations sont distingués.

Bibliographie et notices de collections

Exercice de niveau master. Choisir une affirmation transmise par le poème ou le texte religieux et deux documents indépendants. Décrire ce que les fragments, les objets et les éditions modernes prouvent effectivement. Identifier au moins une restitution et une interprétation débattue. Une œuvre littéraire ou une image rituelle ne doit pas être traitée comme le compte rendu d’un événement historique.