Trente et un dossiers pour lire le poème à partir de ses séquences décisives : colère, assemblées, duels, serments, aristies, ambassade, mort de Patrocle, retour d’Achille, corps d’Hector et supplication de Priam.
Méthode. MYTHOS distingue le récit reconstruit, le texte antique précis, les pratiques cultuelles et l’interprétation moderne. Lorsqu’une tradition diverge, la divergence est traitée comme une donnée à analyser et non comme une erreur à corriger.
Le proème : la colère avant la guerre
Le premier mot du poème, mênis, place la colère d’Achille au-dessus de la chronologie de la guerre de Troie. L’Iliade ne raconte ni l’enlèvement d’Hélène ni la chute de la ville : elle sélectionne quelques semaines de la dixième année et en fait un laboratoire de l’honneur, de la perte et du deuil.
Lire le proème comme un contrat narratif permet de comprendre la concentration du poème. La guerre fournit le cadre ; l’objet véritable est la chaîne d’effets provoquée par une rupture entre Achille et Agamemnon, jusqu’à la restitution du corps d’Hector à Priam.
Sources / repères : Homère, Iliade I, 1-7.
Chant I : peste, assemblée et rupture
Apollon frappe le camp achéen parce qu’Agamemnon a humilié Chrysès. Achille convoque l’assemblée, Calchas révèle la cause de la peste, et la restitution de Chryséis provoque une nouvelle offense : Agamemnon exige Briséis, part d’honneur d’Achille.
La querelle n’est pas un conflit privé moderne. Le retrait de Briséis signifie que la timê d’Achille peut être publiquement diminuée. Athéna retient sa main au moment où il envisage de tuer Agamemnon : la parole injurieuse remplace alors le coup, et le héros se retire du combat.
Sources / repères : Iliade I ; comparer les notions de geras et timê.
Chant I : Thétis et le signe de Zeus
Thétis monte auprès de Zeus afin d’obtenir que les Achéens souffrent en l’absence de son fils. Zeus consent par un mouvement de tête qui engage sa souveraineté, malgré l’opposition attendue d’Héra.
La scène déplace la querelle humaine sur l’Olympe. Le poème ne décrit pas des dieux extérieurs à l’action : leurs rapports de force, leurs préférences et leurs signes structurent la guerre. La souveraineté de Zeus n’abolit pas les tensions du polythéisme.
Sources / repères : Iliade I, 493-611.
Chant II : le songe trompeur et l’épreuve de l’armée
Zeus envoie à Agamemnon un Songe qui lui fait croire que la prise de Troie est proche. Le roi teste alors l’armée en proposant le retour ; l’épreuve manque de réussir, et Ulysse doit rétablir l’ordre.
Cette séquence met en doute la transparence du commandement. Le chef reçoit un signe divin mais l’interprète mal, puis applique une stratégie qui produit presque l’effet contraire. Le Catalogue des vaisseaux qui suit transforme ensuite l’armée en géographie mémorielle du monde achéen.
Sources / repères : Iliade II.
Chant III : Pâris, Ménélas et le serment
Pâris accepte un duel avec Ménélas afin de régler la guerre autour d’Hélène. Un sacrifice et un serment engagent les deux camps ; Aphrodite sauve toutefois Pâris au moment décisif.
Le chant associe combat singulier, rituel et intervention divine. La guerre pourrait théoriquement être close par une procédure réglée, mais l’action d’Aphrodite et la rupture ultérieure du serment montrent que l’ordre rituel reste vulnérable.
Sources / repères : Iliade III ; voir aussi les cours 2025-2026 du Collège de France sur sacrifice et serment.
Chant III : Hélène sur les remparts
Priam demande à Hélène d’identifier les chefs achéens qu’il aperçoit depuis les remparts. Cette « teichoscopie » présente les héros par le regard d’une femme à la fois cause narrative de la guerre et étrangère aux décisions militaires.
La scène produit un effet de distance : l’épopée guerrière est momentanément décrite depuis Troie. Hélène nomme et interprète ceux qui sont absents de la ville, tout en réfléchissant à sa propre culpabilité.
Sources / repères : Iliade III, 121-244.
Chant IV : la flèche de Pandare
Athéna pousse Pandare à tirer sur Ménélas. Le serment conclu au chant III est rompu et la guerre reprend.
Le poème montre que la parole jurée possède une dimension religieuse et politique, mais ne constitue pas une garantie mécanique. La rupture devient elle-même un fait moral et rituel dont les conséquences pèsent sur les Troyens.
Sources / repères : Iliade IV.
Chant V : l’aristie de Diomède
Diomède, soutenu par Athéna, domine le champ de bataille et va jusqu’à blesser Aphrodite puis Arès.
Une aristeia est un moment où un guerrier occupe le centre de la narration par une série d’exploits. Le chant V explore aussi la frontière entre hommes et dieux : elle peut être franchie provisoirement, mais jamais abolie.
Sources / repères : Iliade V.
Chant VI : Hector et Andromaque
Hector retourne brièvement dans Troie et rencontre Andromaque près des portes. Elle lui rappelle la mort de sa famille et l’avenir qui attend leur fils si Hector périt.
Cette scène donne à la guerre sa mesure domestique. Hector connaît le risque et imagine déjà l’esclavage d’Andromaque, mais la honte devant les Troyens et la recherche de kleos l’empêchent de se soustraire au combat.
Sources / repères : Iliade VI, 390-502.
Chant VII : Ajax contre Hector
Ajax et Hector s’affrontent dans un duel interrompu par la nuit. Ils échangent ensuite des présents.
L’hostilité guerrière coexiste avec une forme de reconnaissance réciproque. Les présents sont toutefois ironiques : certains objets échangés seront plus tard associés à la mort des héros, rappelant que la valeur symbolique d’un don peut changer avec le récit.
Sources / repères : Iliade VII.
Chants VII-VIII : le mur achéen et la pression troyenne
Les Achéens construisent une défense autour des navires. Zeus interdit aux dieux d’intervenir librement et donne l’avantage aux Troyens.
L’espace du camp se resserre. La bataille n’est plus autour de Troie mais près des navires, ce qui matérialise la conséquence du retrait d’Achille : les Achéens sont progressivement repoussés jusqu’à leur point de départ maritime.
Sources / repères : Iliade VII-VIII.
Chant IX : l’ambassade auprès d’Achille
Agamemnon propose une immense compensation. Ulysse, Phénix et Ajax plaident successivement auprès d’Achille, qui refuse encore de reprendre les armes.
La scène est centrale pour comprendre la valeur héroïque. Achille ne nie pas la richesse des présents ; il conteste la possibilité qu’ils effacent automatiquement l’offense. Son discours oppose même la gloire brève au retour vivant, formulation exceptionnelle du dilemme héroïque.
Sources / repères : Iliade IX.
Chant X : espionnage nocturne
Diomède et Ulysse partent de nuit, capturent Dolon puis attaquent le camp thrace de Rhésos.
La nuit modifie l’éthique et la visibilité de la guerre. La ruse, l’interrogatoire et l’attaque surprise remplacent le duel public. Le chant, parfois discuté dans l’histoire de la composition du poème, élargit le spectre des conduites guerrières.
Sources / repères : Iliade X.
Chant XI : les chefs blessés
Agamemnon mène une grande offensive mais les principaux chefs achéens sont successivement blessés. Nestor pousse Patrocle à envisager une intervention.
Le poème fabrique une crise systémique : ce ne sont plus seulement quelques guerriers qui souffrent. La défaillance cumulative prépare l’entrée de Patrocle et rend la présence d’Achille indirectement sensible alors qu’il reste absent.
Sources / repères : Iliade XI.
Chant XII : les Troyens franchissent le mur
Hector et ses alliés attaquent les fortifications achéennes. Sarpédon joue un rôle majeur dans la percée.
Le mur devait protéger les navires ; sa rupture dramatise l’échec d’une sécurité construite par les hommes. Le récit rappelle aussi que les monuments humains sont temporaires : le narrateur annonce leur destruction future par les dieux et les fleuves.
Sources / repères : Iliade XII.
Chants XIII-XIV : Poséidon et la tromperie de Zeus
Poséidon soutient secrètement les Achéens. Héra séduit Zeus avec l’aide d’Aphrodite et du Sommeil pour détourner momentanément sa surveillance.
L’Olympe fonctionne ici comme un champ stratégique parallèle. Le pouvoir de Zeus est supérieur mais pas synonyme de contrôle continu ; les autres dieux disposent de leurs propres compétences, alliances et ruses.
Sources / repères : Iliade XIII-XIV.
Chant XV : Hector atteint les navires
Zeus se réveille, rétablit son plan et les Troyens poussent jusqu’aux vaisseaux. Le feu menace directement la flotte.
Le navire est plus qu’un objet militaire : il est la possibilité même du retour. Le danger touche donc le nostos de toute l’armée, ce qui rend l’intervention de Patrocle inévitable.
Sources / repères : Iliade XV.
Chant XVI : Patrocle revêt l’armure
Patrocle obtient d’Achille l’autorisation de combattre avec les Myrmidons et de porter son armure, mais Achille lui ordonne de ne pas poursuivre jusqu’à Troie.
L’échange d’armure brouille l’identité héroïque. Les Troyens croient d’abord voir Achille ; Patrocle reçoit une puissance de représentation qui excède son propre statut. La transgression de la limite fixée par Achille conduit vers sa mort.
Sources / repères : Iliade XVI.
Chant XVI : la mort de Sarpédon
Sarpédon, fils de Zeus, affronte Patrocle et meurt. Zeus hésite à sauver son fils mais Héra lui rappelle l’ordre général auquel les autres dieux doivent se conformer.
La scène est capitale pour le rapport entre divinité et destin. Être fils de Zeus ne garantit pas l’immortalité. Zeus peut honorer le corps de Sarpédon et organiser son retour en Lycie, mais il ne supprime pas la condition mortelle du héros.
Sources / repères : Iliade XVI.
Chant XVI : la mort de Patrocle
Apollon frappe Patrocle par derrière, Euphorbe le blesse et Hector porte le coup fatal. Patrocle annonce toutefois la mort prochaine d’Hector.
La mort n’est pas réduite à un duel simple : elle résulte d’une chaîne d’actions divines et humaines. Le poème distribue causalité et responsabilité, ce qui évite de transformer la guerre en simple compétition individuelle.
Sources / repères : Iliade XVI.
Chant XVII : bataille autour du corps
Achéens et Troyens se battent longuement pour le corps de Patrocle tandis qu’Hector s’empare de l’armure d’Achille.
Le corps mort devient un centre stratégique et symbolique. Le posséder signifie contrôler les funérailles, l’honneur et la mémoire. L’Iliade accorde ainsi aux cadavres une importance comparable à celle des guerriers vivants.
Sources / repères : Iliade XVII.
Chant XVIII : Achille apprend la mort
Antiloque annonce la mort de Patrocle. Achille se couvre de poussière et Thétis vient entendre son deuil. Il sait désormais que tuer Hector entraînera rapidement sa propre mort.
La décision de revenir n’est pas un simple regain de courage. Achille accepte consciemment une trajectoire mortelle. Le kleos devient inséparable d’une perte désormais comprise.
Sources / repères : Iliade XVIII.
Chant XVIII : le bouclier d’Achille
Héphaïstos fabrique une nouvelle armure. Le bouclier porte le ciel, la terre, deux cités, des scènes de justice, de guerre, de travail agricole, de danse et l’Océan.
L’ekphrasis élargit brusquement l’horizon du poème. La guerre de Troie apparaît dans un monde plus vaste où existent procès, mariages, moissons et fêtes. Le bouclier ne « résume » pas la Grèce historique ; il construit un cosmos poétique en contraste avec la concentration guerrière de l’intrigue.
Sources / repères : Iliade XVIII, 478-608.
Chant XIX : réconciliation et serment
Agamemnon rend Briséis et prête serment qu’il ne l’a pas touchée. Achille accepte les dons mais veut combattre immédiatement.
La querelle est rituellement et matériellement réparée, sans que le passé soit annulé. Le serment, les dons et la restitution réinscrivent Achille dans le collectif. Cette scène est un excellent dossier pour articuler poésie et pratiques rituelles sans supposer un reportage ethnographique direct.
Sources / repères : Iliade XIX ; voir le cours de V. Pirenne-Delforge du 26 mars 2026.
Chant XX : retour d’Achille
Achille revient au combat. Zeus permet désormais aux dieux d’intervenir ouvertement, et le champ de bataille devient aussi confrontation des puissances divines.
Le retour du héros ne ramène pas simplement l’ordre initial. Il déclenche une intensification. Achille est désormais orienté par le deuil et la mort à venir, ce qui donne à sa puissance une coloration presque inhumaine.
Sources / repères : Iliade XX.
Chant XXI : Achille contre le Scamandre
Après avoir rempli le fleuve de cadavres, Achille provoque la colère du Scamandre, qui tente de le submerger. Héphaïstos intervient par le feu.
Le fleuve rappelle qu’un élément du paysage peut être une puissance divine et un acteur. La violence d’Achille atteint un seuil où le milieu lui-même se retourne contre lui.
Sources / repères : Iliade XXI.
Chant XXII : la mort d’Hector
Hector reste seul devant Troie, fuit d’abord autour des murs puis affronte Achille après la tromperie d’Athéna. Il meurt et Achille attache son corps au char.
Le duel clôt la vengeance de Patrocle mais ouvre une nouvelle crise : la mutilation et l’exposition du corps d’Hector suspendent les rites funéraires. La victoire militaire ne suffit pas à achever le récit ; il faut encore rétablir un rapport humain au mort.
Sources / repères : Iliade XXII.
Chant XXIII : funérailles et jeux pour Patrocle
Achille organise la crémation de Patrocle puis des jeux funèbres : course de chars, boxe, lutte, course à pied et autres épreuves.
Les jeux transforment la compétition meurtrière en compétition réglée. Les disputes autour des prix montrent néanmoins que la logique de l’honneur n’a pas disparu : elle est institutionnalisée par la distribution, l’arbitrage et la parole.
Sources / repères : Iliade XXIII.
Chant XXIV : Priam dans la tente d’Achille
Guidé par Hermès, Priam vient supplier Achille et embrasse les mains qui ont tué son fils. Achille pense à son propre père, pleure avec Priam puis restitue le corps d’Hector.
La scène finale ne réconcilie pas politiquement Grecs et Troyens et ne met pas fin à la guerre. Elle crée un intervalle de reconnaissance par le deuil. Achille retrouve la capacité de partager la condition humaine en voyant dans Priam une image de Pélée et dans Hector un mort qui doit recevoir ses rites.
Sources / repères : Iliade XXIV.
Le temps de l’Iliade : quelques semaines, une guerre de dix ans
Le poème condense une phase brève de la guerre et multiplie pourtant les références au passé et au futur : exploits antérieurs, généalogies, prophéties, mort d’Achille, chute de Troie.
Cette technique donne au récit une profondeur qui dépasse son cadre chronologique. Pour un dossier, il faut donc distinguer ce que l’Iliade raconte directement, ce qu’elle présuppose et ce qu’elle annonce.
Sources / repères : [‘chronologie’, ‘prolepse’, ‘mémoire’]
La guerre homérique : violence, valeur et vulnérabilité
L’Iliade décrit minutieusement blessures, morts et dépouillement des armes, tout en donnant une valeur centrale à la bravoure. Elle n’est ni un manifeste pacifiste moderne ni une célébration univoque de la guerre.
Son efficacité tient à la coexistence de plusieurs régimes : admiration pour la performance, douleur des familles, fragilité des corps, désir de gloire et conscience du prix de cette gloire. La lecture gagne à maintenir ces tensions plutôt qu’à réduire le poème à une « position » unique.
Sources / repères : Iliade I-XXIV.
Atelier narratologique — Comment l’Iliade raconte
Problématique. L’Iliade ne tire pas seulement sa puissance des événements racontés. Elle organise les regards, retarde certaines informations, anticipe des morts, délègue la parole aux personnages et fait entrer dans quelques semaines de récit le passé et l’avenir de Troie. La narratologie étudie ces opérations. Elle ne remplace ni la philologie ni l’histoire de la tradition orale : elle demande comment le texte transmis produit ses effets.
Vocabulaire de travail. Le narrateur est l’instance qui raconte ; la focalisation désigne le point de vue à travers lequel une information est présentée ; une analepse revient sur un événement antérieur ; une prolepse annonce un événement à venir ; un récit enchâssé est confié à un personnage à l’intérieur du récit principal. Ces catégories sont modernes. Elles décrivent des effets du poème sans prétendre correspondre à la terminologie de l’aède archaïque.
1. Corpus antique : six passages stratégiques
- Iliade I, 1–7 : le proème nomme la colère, ses victimes et la réalisation du dessein de Zeus avant de demander à la Muse de reprendre « depuis le point où » Achille et Agamemnon se séparèrent. Texte intégral et traduction anglaise, Center for Hellenic Studies.
- Iliade III, 121–244 : Hélène regarde depuis le rempart et identifie Agamemnon, Ulysse, Ajax et Idoménée pour Priam. L’armée achéenne est vue depuis Troie.
- Iliade VI, 390–502 : Hector, Andromaque et Astyanax. Les discours font surgir le passé d’Andromaque et l’asservissement futur qu’Hector imagine.
- Iliade XII, 3–35 : au moment même où les héros défendent le mur achéen, le narrateur annonce que Poséidon et Apollon le détruiront après la guerre. L’objet présent devient ruine future.
- Iliade XVIII, 478–608 : description du bouclier d’Achille. Le récit suspend la vengeance et parcourt un cosmos d’images : villes, procès, guerre, travaux, troupeaux et danse.
- Iliade XXIV, 468–676 : entrée de Priam, supplication, lamentation partagée, repas et préparation du retour. Traduction anglaise ancienne consultable dans Perseus, à partir du vers 468.
Statut documentaire. Le grec transmis est le résultat d’une longue histoire textuelle. Les traductions liées ci-dessus sont des instruments de consultation et non des autorités définitives. Les termes narratologiques sont des outils d’interprétation modernes ; la performance archaïque et la composition dans une tradition orale nécessitent des modèles spécifiques, discutés plus bas.
2. Le proème : révéler l’issue, construire l’attente
Le premier mot, mênis, ne présente ni Troie, ni Hélène, ni l’armée. Il sélectionne une force affective et divine : la colère d’Achille. Les vers suivants en donnent déjà les conséquences — souffrances, morts, corps abandonnés — puis rattachent l’ensemble au dessein de Zeus. Le public n’attend donc pas de savoir si la colère sera désastreuse ; il attend de comprendre comment la rupture initiale produira la chaîne annoncée.
La formule qui demande de commencer au moment de la querelle découpe l’histoire. La guerre dure depuis près de dix ans, mais le récit principal commence avec une crise de distribution et d’honneur. Cette entrée in medias res suppose un monde déjà connu, tout en donnant au poème une unité : l’affrontement entre les deux chefs conduit au retrait d’Achille, à la mort de Patrocle, au retour du héros et finalement à la restitution d’Hector.
Le narrateur invoque la Muse parce que son savoir excède celui d’un témoin humain. Au chant II, avant le Catalogue, il distingue les Muses, qui savent parce qu’elles ont assisté aux événements, et les hommes, qui n’entendent qu’une renommée. L’omniscience narrative est donc poétiquement motivée ; elle n’est pas une neutralité sans voix.
3. Focalisation : voir les Achéens avec Hélène
Dans la teichoscopie du chant III, le narrateur pourrait présenter directement les chefs. Il choisit un dispositif plus complexe : Priam interroge Hélène, qui reconnaît et caractérise chaque guerrier. Le regard part de Troie vers la plaine. Les Achéens deviennent pour un moment des figures lointaines, offertes au regard d’une femme dont la place dans la guerre reste instable.
Cette focalisation a plusieurs fonctions. Elle fournit un catalogue incarné ; elle permet à Priam d’admirer les ennemis ; elle fait entendre la honte et la mémoire d’Hélène ; elle rappelle enfin que certains chefs, visibles pour elle et pour le public, sont absents de Priam depuis dix années de guerre. L’invraisemblance apparente — pourquoi Priam ne les connaît-il pas ? — importe moins que la scène de reconnaissance et de distance construite par le poème.
Au chant VI, le mouvement est inverse : Hector quitte le champ de bataille et entre dans Troie. Le point de vue domestique reconfigure l’héroïsme. Andromaque ne voit pas une carrière de gloire ; elle voit la dernière protection de sa maison. Hector imagine son futur esclavage. La prolepse appartient ici au personnage : elle révèle ce qu’il redoute et sait vraisemblable, sans devenir une narration détaillée de la prise de Troie.
4. Temps : annoncer une mort sans supprimer le suspense
L’Iliade annonce très tôt des événements que le poème ne racontera pas directement : mort d’Achille, chute de Troie, retour ou disparition de certains héros. Le suspense homérique porte donc rarement sur la simple ignorance du résultat. Il naît du chemin, du moment, des responsabilités et de la manière dont chaque personnage avance vers une issue partiellement connue.
Le mur achéen du chant XII fournit un exemple spectaculaire. Avant de poursuivre la bataille, le narrateur explique que l’ouvrage sera effacé après le départ des Achéens. La prolepse réduit le prestige de la construction humaine et place la guerre sous un horizon cosmique. Le public contemple simultanément le mur défendu dans le présent du récit et le terrain rendu aux fleuves dans un futur sans héros.
Les analepses sont souvent confiées aux personnages. Phénix raconte Méléagre au chant IX pour persuader Achille ; Glaucos retrace sa généalogie au chant VI ; Andromaque rappelle la destruction de sa famille par Achille. Ces retours en arrière ne sont pas des parenthèses gratuites. Chaque orateur sélectionne un passé utile à sa situation présente. Un récit enchâssé est donc à analyser comme action persuasive autant que comme information mythologique.
| Procédé | Exemple | Effet | Précaution |
|---|---|---|---|
| Prolepse du narrateur | Destruction future du mur, XII, 3–35 | Fragilise l’œuvre humaine et élargit l’échelle temporelle | Ne pas confondre annonce narrative et scène racontée |
| Prolepse d’un personnage | Hector imagine Andromaque captive, VI, 447–465 | Révèle sa lucidité et le coût familial du combat | C’est une vision située, non une chronique complète de l’avenir |
| Analepse persuasive | Phénix raconte Méléagre, IX, 529–599 | Transforme un précédent héroïque en argument pour Achille | Le choix et la version du mythe servent l’orateur |
| Focalisation intégrée | Hélène identifie les chefs, III, 161–244 | Déplace le regard vers Troie et colore le catalogue d’émotion | Le point de vue du personnage ne se confond pas avec celui du narrateur |
| Pause descriptive | Bouclier, XVIII, 478–608 | Ouvre un monde social et cosmique au seuil de la vengeance | L’objet est une fabrication poétique, pas une photographie ethnographique |
5. Les comparaisons : sortir du champ de bataille
Les comparaisons développées transportent l’auditeur hors de la mêlée : lions, sangliers, tempêtes, incendies, bergers, mères, artisans ou enfants. Elles mesurent la violence héroïque par des expériences animales, naturelles et quotidiennes. Elles peuvent épouser la perception d’un personnage, commenter implicitement une scène ou offrir au public un contre-espace de quelques vers.
Une comparaison n’est pas un code fixe. Le lion peut figurer la puissance, la faim, l’isolement ou le danger. Il faut relever précisément le comparant, les détails développés et le point de retour vers la bataille. La tradition formulaire rend possibles des motifs répétés ; leur emplacement et leur expansion leur donnent une fonction locale.
6. Le bouclier : une description qui raconte
L’ekphrasis du bouclier n’immobilise pas réellement l’action. Les images contiennent des processus : mariage, procès, siège, embuscade, labour, moisson, vendange, danse. Le narrateur raconte ce qu’Héphaïstos est en train de fabriquer et anime les figures comme de petites scènes. La frontière entre description et narration devient poreuse.
La position de l’épisode est essentielle. Achille vient d’apprendre la mort de Patrocle et va revenir tuer. L’arme destinée à cette vengeance contient pourtant un monde qui excède le combat : production, justice, fête et transmission. Les deux cités du bouclier ne proposent pas un programme politique simple ; elles donnent forme à la pluralité de la vie humaine enfermée dans l’objet de guerre.
Parler de « microcosme » est une reconstruction savante utile si elle reste contrôlée par les vers. Le bouclier ne reproduit pas une carte réelle du monde grec et ne permet pas de dater directement chaque pratique représentée. Il articule cosmos, technique divine et imagination sociale.
7. Chant XXIV : Priam focalisateur et clôture sans victoire
Le voyage de Priam reçoit une expansion considérable. Le narrateur montre les préparatifs, les objections d’Hécube, le choix des présents, la peur du vieillard et l’aide d’Hermès. Cette durée oriente le public vers un but : atteindre Achille et reprendre Hector. Jonathan Ready analyse comment le récit peut susciter une « identification motivationnelle » avec Priam en concentrant l’attention sur sa décision et les obstacles qu’il accepte. J. L. Ready, « Identification with Mortals and Gods », Oxford University Press, 2023.
Lorsque Priam entre, le récit passe de l’invraisemblable au visible : le vieillard embrasse les mains meurtrières. Son discours invoque Pélée, puis demande le corps. Cette stratégie ne nie pas Hector ; elle cherche dans la mémoire filiale d’Achille un passage vers la pitié. Les deux hommes pleurent des morts différents dans le même espace. La reconnaissance n’efface ni la guerre ni l’inégalité de leur situation.
Le repas, le sommeil, le lavage du corps et la trêve funéraire réintroduisent des rythmes ordinaires après l’excès de violence. Louise Pratt souligne dans son guide du chant XXIV les liens entre deuil, soin, purification, relation parent-enfant et structure de clôture. L. Pratt, « Book 24 », dans The Oxford Critical Guide to Homer’s Iliad, 2024. L’épopée se ferme sur les funérailles d’Hector : la clôture narrative n’est pas la fin chronologique de la guerre.
8. Débat historiographique : oralité et narratologie
Les études de l’oralité ont montré que la diction homérique travaille avec formules, scènes-types et thèmes traditionnels. La narratologie a ensuite décrit avec précision les voix, les perspectives et le temps du récit. Il serait erroné d’opposer mécaniquement ces approches. Une technique traditionnelle peut produire un effet narratif local ; une analyse du point de vue ne suppose pas nécessairement un auteur écrivant comme un romancier moderne.
Irene de Jong a joué un rôle majeur dans cette articulation. Son étude distingue le narrateur-focalisateur principal, les focalisations intégrées et les discours de personnages ; elle montre comment le narrateur et les voix héroïques proposent parfois des évaluations différentes. I. J. F. de Jong, Narrators and Focalizers: The Presentation of the Story in the Iliad, 2e éd., 2004.
Elizabeth Minchin a de son côté analysé la scène de Priam dans le cadre de l’épopée orale : l’expansion du chant, la répétition et les renversements construisent l’attente jusqu’à la réponse d’Achille. E. Minchin, « The Interpretation of a Theme in Oral Epic: Iliad 24.559–70 », Greece & Rome 33, 1986, p. 11–19. Le débat ne consiste donc plus à choisir entre « formulaire » et « littéraire », mais à expliquer comment une tradition de performance rend possibles des architectures complexes.
La narratologie classique évolue également : les travaux récents étudient immersion, identification, émotion, espace et cognition. Le vocabulaire change, mais la règle demeure : partir d’un passage précisément délimité, décrire le procédé, puis seulement proposer son effet. I. de Jong, Narratology and Classics: A Practical Guide, Oxford University Press, 2014.
9. Exercices universitaires corrigés
Exercice 1 — Pourquoi le proème révèle-t-il déjà les conséquences de la colère ?
Corrigé. Le poème déplace l’intérêt du résultat vers la chaîne causale. Le public sait que la colère fera mourir des Achéens ; il doit découvrir comment une querelle d’honneur produit le retrait d’Achille, la pression troyenne, l’intervention de Patrocle et le retour meurtrier du héros. L’annonce donne aussi une unité à une matière guerrière beaucoup plus vaste.
Exercice 2 — Analyser la teichoscopie comme scène de focalisation
Corrigé. Le regard est situé sur les remparts de Troie. Priam demande, Hélène identifie, l’armée achéenne devient objet lointain. Les descriptions livrent des informations au public mais sont colorées par la honte, la mémoire et la position ambiguë d’Hélène. La scène ne se réduit donc pas à un catalogue de héros.
Exercice 3 — Comparer la prolepse du mur et celle d’Hector
Corrigé. La destruction future du mur est annoncée par le narrateur, dont le savoir dépasse les personnages ; elle relativise le présent guerrier. L’asservissement d’Andromaque est imaginé par Hector : cette anticipation révèle son point de vue, sa peur et sa décision de combattre malgré ce savoir. Les deux passages orientent vers l’avenir, mais leur autorité et leur fonction diffèrent.
Exercice 4 — Le bouclier interrompt-il l’action ?
Corrigé. Il la ralentit, mais ne devient pas statique. Héphaïstos fabrique, les scènes représentées se déroulent et le narrateur anime les images. Cette pause élargit l’horizon au moment où Achille se concentre sur la vengeance. L’objet de guerre contient ainsi les activités civiles que la guerre menace.
Exercice 5 — Dissertation : « La fin de l’Iliade est-elle une réconciliation ? »
Corrigé proposé. I. Priam et Achille partagent le deuil et reconnaissent une vulnérabilité commune. II. Le corps est rendu, les repas et funérailles restaurent provisoirement des normes. III. La guerre, la mort prochaine d’Achille et la chute de Troie restent à venir : la reconnaissance est locale et fragile. La conclusion parlera d’une clôture éthique et funéraire, non d’une paix politique.
Bibliographie vérifiée
- I. J. F. de Jong, Narrators and Focalizers: The Presentation of the Story in the Iliad, 2e éd., Bristol Classical Press, 2004. Notice et sommaire de l’éditeur.
- I. J. F. de Jong, Narratology and Classics: A Practical Guide, Oxford University Press, 2014, DOI : 10.1093/acprof:osobl/9780199688692.001.0001.
- J. L. Ready, Immersion, Identification, and the Iliad, Oxford University Press, 2023, notamment le chapitre « Identification with Mortals and Gods ».
- L. Pratt, « Book 24 », dans J. L. Ready (dir.), The Oxford Critical Guide to Homer’s Iliad, 2024, DOI : 10.1093/oso/9780198869870.003.0025.
- E. Minchin, « The Interpretation of a Theme in Oral Epic: Iliad 24.559–70 », Greece & Rome 33, 1986, p. 11–19, DOI : 10.1017/S0017383500029910.
Parcours MYTHOS : Narratologie de l’Odyssée · L’Iliade chant par chant · Achille · Hector · Le grand livre de la guerre de Troie.
Conclusion. L’Iliade produit sa profondeur en racontant une action brève depuis plusieurs positions et plusieurs temps. Le narrateur sait la fin ; les personnages n’en saisissent que des fragments ; le public entend les annonces tout en demeurant attaché aux décisions. La narration homérique ne supprime pas la fatalité : elle montre ce que les mortels font de ce qu’ils savent, craignent ou ignorent.