MYTHOS — Dossier universitaire, 28 octobre 2026. Collection : Perse achéménide, architecture et images du pouvoir. Persépolis, au pied du Kuh-e Rahmat dans l’actuelle province iranienne du Fars, est l’un des ensembles palatiaux les plus spectaculaires de l’Empire achéménide. Sa grande terrasse, ses édifices à colonnes et ses reliefs monumentaux ont été développés à partir du règne de Darius Ier, puis sous Xerxès et Artaxerxès Ier. Le grand bâtiment appelé Apadana, souvent décrit comme salle des audiences royales, permet de comprendre comment l’art achéménide organisait visuellement la diversité des peuples sous la souveraineté du Grand Roi.


Problématique. Les processions sculptées sont-elles des représentations réalistes de cérémonies annuelles, une image idéalisée de la cour ou une affirmation symbolique de l’empire ? Comment les dépôts de fondation et les archives de Persépolis permettent-ils de relier la représentation impériale à l’administration quotidienne ? L’étude confronte vestiges, inscriptions royales, historiographie et documents de gestion.

1. La terrasse de Persépolis : un chantier dynastique
Le programme monumental débute sous Darius Ier, autour de 518 avant notre ère selon la chronologie retenue par l’UNESCO. Une immense terrasse partiellement taillée dans le terrain et partiellement construite reçoit palais, salles, portiques, escaliers et dépendances. L’agencement reflète plusieurs règnes et chantiers successifs : il serait erroné de dater tout l’ensemble de la seule année de fondation.
Persépolis n’était pas le centre exclusif de l’empire. Les rois achéménides disposaient de plusieurs pôles de résidence et de gouvernement, dont Suse et Babylone. Le site exprimait cependant de façon particulièrement forte la royauté impériale. UNESCO — Persépolis, notice patrimoniale.
2. L’Apadana : plan, colonnes et salle de réception
L’Apadana comprend une salle carrée d’environ soixante mètres de côté et trente-six colonnes intérieures, distribuées en six rangées de six, selon la documentation synthétisée par l’université d’Oxford. De grands portiques se développaient sur plusieurs faces, avec des colonnes à chapiteaux zoomorphes. Le bâtiment était conçu pour la monumentalité, le contrôle des perspectives et la visibilité des délégations et dignitaires.
Son interprétation comme salle d’audience est largement retenue, mais l’ensemble des usages du bâtiment ne se réduit pas à une fonction unique démontrée dans une inscription technique. Les dimensions des édifices et la disposition des accès constituent des données matérielles ; la reconstitution d’un rituel précis reste une proposition de recherche. University of Oxford, The Apadana at Persepolis.
3. Le chantier de Darius et les achèvements sous Xerxès
Les inscriptions de fondation et les études des séquences architecturales situent l’initiative sous Darius. La décoration des escaliers a cependant pu être exécutée sous Xerxès, alors que les intentions d’ensemble remontaient à une phase antérieure. L’Encyclopaedia Iranica souligne cette distinction entre conception et réalisation, essentielle pour éviter une attribution simplificatrice de toutes les sculptures à un seul roi.
Les palais impériaux constituent un chantier évolutif, dans lequel des générations de commanditaires prolongent et modifient le programme d’image. L’archéologie de la construction et les inscriptions doivent primer sur la datation par simple style ou sur les légendes modernes de photographies.
4. La procession des délégations : vingt-trois ensembles de peuples
Les escaliers sculptés célèbres de l’Apadana comportaient, dans leur programme originel, vingt-trois groupes de représentants de peuples de l’empire selon les reconstructions classiques. Des personnages sont conduits par des guides perses ou mèdes et apportent des objets, des étoffes, des animaux ou des biens précieux. La répétition des cortèges constitue une grammaire de la diversité ordonnée : les groupes gardent des vêtements distinctifs tout en appartenant à une même composition impériale.
Le mot « tribut » est fréquent dans la littérature de présentation, mais il ne résout pas le débat sur le sens précis des images. Des cadeaux cérémoniels peuvent exprimer reconnaissance, obligation et inclusion dans un ordre politique sans correspondre un pour un à des recettes fiscales enregistrées. Encyclopaedia Iranica, « Apadāna ».
5. Costumes, animaux et gestes : une ethnographie de cour ?
Les coiffes, cheveux, vêtements, récipients, chevaux, chameaux et autres objets permettent de distinguer des groupes ethno-géographiques dans la logique du programme iconographique. Cette diversité est volontairement lisible. Elle ne constitue pourtant pas une ethnographie neutre : les artistes opèrent des choix, standardisent des positions et organisent les figures dans une succession qui valorise le centre souverain.
Il serait méthodologiquement fragile de transformer chaque vêtement sculpté en preuve directe de l’habillement quotidien de l’ensemble d’une population. Les identifications précises des délégations dépendent de comparaisons avec les inscriptions impériales et les travaux d’historiens de l’art ; certaines restent débattues.
6. Le roi, la cour et l’idéologie de l’accueil
L’architecture palatiale définit un espace de pouvoir où les dignitaires contrôlent l’accès au souverain. Les reliefs d’audience, notamment ceux retrouvés et déplacés du Trésor, donnent à voir un roi trônant, son entourage et les hiérarchies de la cour. La composition n’est pas le compte rendu photographique d’une journée donnée : c’est une représentation normative de la majesté royale et du protocole.
Les termes grecs décrivant la monarchie et les audiences doivent être rapprochés des traditions perses et élamites. La recherche récente insiste sur la nécessité de lire la représentation achéménide selon ses conventions propres, et non seulement à travers des jugements grecs sur les « barbares ».
7. Les inscriptions de fondation : DPh et l’espace impérial
Sous les fondations de l’Apadana furent placés des coffres de pierre renfermant des plaques de métal précieux portant l’inscription trilingue dite DPh. Deux des quatre dépôts prévus ont été retrouvés. Ces textes, en vieux perse, élamite et babylonien, permettent de rapprocher la construction des proclamations royales sur l’étendue du pouvoir et le rôle des dieux.
Le dépôt n’était pas un panneau explicatif destiné aux visiteurs. Il s’agissait d’une inscription de fondation intégrée au monument, liée à la permanence du règne, à la propriété symbolique du bâtiment et à sa mise sous protection. L’archéologie du dépôt est distincte de celle de la façade visible. Oxford — objets et inscription de fondation de l’Apadana.
8. Ahura Mazdā et l’autorité royale
Les inscriptions achéménides associent fréquemment Darius et ses successeurs à Ahura Mazdā. Cette référence religieuse participe à la légitimation de la royauté et à la représentation du bon ordre impérial. Mais l’existence d’une invocation à Ahura Mazdā ne prouve pas à elle seule une parfaite identité entre les convictions de la cour et le zoroastrisme moyen-perse des siècles ultérieurs.
À Behistun, Darius présente la lutte contre les rebelles comme une victoire sur le mensonge. À Persépolis, la monumentalité et les délégations mettent au premier plan l’ordre des peuples. L’union des deux documents permet d’étudier plusieurs formes complémentaires de légitimation, sans les réduire à un unique programme de propagande répétant les mêmes phrases. MYTHOS — dossier Behistun.
9. Les archives des fortifications : l’envers administratif de l’image
Des milliers de tablettes de l’archive des fortifications furent découvertes en 1933. Datées pour l’essentiel d’environ 509–494 avant notre ère, elles documentent les distributions de denrées et les mouvements de personnes, de travailleurs, de responsables et de membres de l’élite dans le système administratif du Fars. Elles sont rédigées principalement en élamite cunéiforme, avec d’autres documents et annotations en araméen ou dans des systèmes graphiques variés.
Leur importance est considérable : elles éclairent l’empire depuis les pratiques concrètes de travail, de déplacement et de comptabilité. Elles permettent d’éviter de ne voir à Persépolis que la mise en scène aristocratique des reliefs. University of Southern California, Persepolis Fortification Archive.
10. Travailleurs, femmes et rationnements
Les documents administratifs permettent d’observer des allocations et des déplacements, y compris pour des femmes occupant différents statuts. Ils nuancent les représentations contemporaines d’une administration impériale exclusivement faite d’hommes de cour. Mais une ration inscrite n’équivaut pas immédiatement à un salaire au sens moderne, et les archives disponibles ne couvrent pas l’intégralité des populations de l’empire.
Une analyse sociale doit comparer la quantité et le type de produits, les fonctions des bénéficiaires, les sceaux, la localisation et la date des déplacements. Le nombre de tablettes découvertes ne donne pas le nombre exact de travailleurs : certaines pièces sont fragmentaires, d’autres se rapportent à une opération collective.
11. Techniques et styles : un art de cour multiculturel
La sculpture, les chapiteaux à avant-trains animaux et les méthodes de couverture mobilisent des traditions architecturales que l’on peut comparer à celles d’Élam, de Mésopotamie, d’Anatolie et d’Égypte. La composition achéménide n’est pourtant pas une simple collection de copies étrangères. Elle combine des compétences et des formes dans un langage spécifiquement impérial.
Attribuer à une population particulière chaque détail architectural exigerait des arguments archéologiques ou administratifs précis. Les analogies formelles seules ne démontrent pas le trajet d’un artisan ni une relation de dépendance culturelle.
12. Les destructions de 330 et les récits d’Alexandre
La conquête macédonienne de 330 avant notre ère conduit à la destruction d’une partie des palais par un incendie. Les auteurs antiques transmettent plusieurs explications, notamment la vengeance des guerres médiques et la responsabilité des décisions d’Alexandre ou de son entourage. Ces récits, souvent postérieurs, doivent être lus comme des constructions historiographiques où se mêlent morale politique et interprétation de la conquête.
L’incendie a joué un rôle paradoxal dans l’histoire du site, en favorisant par endroits la conservation ou l’enfouissement de matériaux et d’archives. Il serait néanmoins abusif de réduire tous les états de destruction du complexe à un seul événement documenté de la même façon.
13. Fouilles modernes, conservation et histoire de la recherche
Les travaux de la mission de l’Oriental Institute de Chicago au XXe siècle, puis les recherches et conservations iraniennes, ont éclairé l’architecture et les archives. Ernst Herzfeld et Erich Schmidt figurent parmi les noms majeurs de l’archéologie ancienne du site, tandis que Richard T. Hallock, Matthew Stolper et de nombreux chercheurs ont contribué à l’étude des tablettes.
Les restitutions numériques de Persépolis doivent séparer vestiges conservés, fragments replacés, hypothèses de toiture et couleurs restituées. Les photographies d’archives peuvent être précieuses pour documenter l’évolution de l’état du site et les choix anciens de restauration.
14. Tableau des certitudes
- Établi : terrasse monumentale commencée sous Darius, grand Apadana à colonnes, reliefs des délégations, inscriptions de fondation, archives administratives.
- Interprétation largement admise : fonction d’audience et de représentation impériale de l’Apadana.
- Débattu : rapport exact des processions sculptées à une cérémonie déterminée ; nature de tribut, de don ou de représentation idéale.
- Prudence : ne pas attribuer à chaque image un peuple identifiable sans réserve ni déduire d’un relief des taux de fiscalité.
- Non démontré : un protocole annuel complètement reconstituable à partir des seuls escaliers sculptés.
15. Sources de recherche et bibliographie
- UNESCO, Persépolis, dossier 114.
- Encyclopaedia Iranica, « Apadāna ».
- Encyclopaedia Iranica, « Persepolis ».
- Oxford, Cabinet, The Apadana at Persepolis : plan, dépôts de fondation et commentaire.
- University of Southern California, archives des fortifications de Persépolis.
- University of Chicago, programme de numérisation des archives.
- Erich F. Schmidt, Persepolis I: Structures, Reliefs, Inscriptions, University of Chicago Press, 1953.
- Margaret Cool Root, The King and Kingship in Achaemenid Art, Leiden, Brill, 1979.
- Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Fayard, 1996.
- Richard T. Hallock, Persepolis Fortification Tablets, University of Chicago Press, 1969.
- MYTHOS — Perse et Iran ancien · Gāthās.
Note éditoriale. Cette synthèse privilégie les sources institutionnelles et les éditions de fouilles. Les scènes sculptées doivent être décrites avec leur emplacement et leur degré de restauration ; une photographie non datée ou non légendée ne suffit pas pour établir une attribution ethnique.
MYTHOS — Étude critique complémentaire : Persépolis — reliefs, archives et histoire sociale de l’empire
Méthode. Documenter les témoins matériels, les récits et les reconstructions savantes à partir de leurs dates, supports et contextes. Une ressemblance religieuse ne constitue pas à elle seule une preuve de transmission historique.
Vingt-trois délégations : lire un programme royal, pas un recensement ethnique
Les escaliers de l’Apadana montrent des séries de délégations apportant des objets ou animaux, accompagnées de personnages de cour. L’identification des vingt-trois groupes est traditionnellement fondée sur le costume, les coiffures, les objets et les rapprochements avec les listes de peuples des inscriptions achéménides ; l’attribution de certains groupes demeure incertaine. Le dispositif du relief n’est donc pas un registre statistique des populations de l’empire. La succession des figures, les arbres séparateurs et les gestes d’accueil constituent un langage politique qui montre la diversité soumise à l’ordre du roi. Le fait de présenter des dons peut être associé à la domination impériale, mais la relation précise entre les scènes de l’Apadana et un cérémonial de Nouvel An prétendument reconstruit ne peut pas être tenue pour démontrée. L’historienne Margaret Cool Root et les synthèses de Pierre Briant constituent de bons points de départ pour ce débat.
La tablette complète le bas-relief : économie, rations et mouvements des travailleurs
Les archives des fortifications de Persépolis, découvertes en 1933, forment une très vaste documentation administrative surtout datée d’environ 509–494 avant notre ère. Les documents en élamite enregistrent notamment la distribution de denrées, les déplacements et les ressources affectées à des personnes ou à des groupes. Richard T. Hallock a publié plus de 2 100 textes dans Persepolis Fortification Tablets (OIP 92), tandis que d’autres ensembles continuent d’être édités. L’intérêt de ces textes est de faire apparaître un empire agissant par documents, sceaux, responsables et réseaux d’approvisionnement. Pourtant, les catégories de ration ne sont pas automatiquement des salaires monétaires, et la nature exacte du travail de chaque bénéficiaire doit être interprétée en contexte. Les textes ne sauraient être utilisés comme preuve du statut uniforme de tous les habitants de l’empire.
Femmes et familles dans les archives : éviter deux généralisations opposées
La présence de femmes nommées, de groupes féminins et de rations liées à la maternité oblige à dépasser l’image d’une cour exclusivement masculine. Certains documents attestent aussi des femmes d’élite en position de gérer des ressources, mais les rôles et les niveaux de pouvoir varient. Il serait également erroné de tirer de ces indices que toutes les femmes de l’empire bénéficiaient d’une égalité juridique ou économique mesurable : l’archive est celle d’une administration particulière. Une analyse universitaire croisera la terminologie élamite, la fonction des sceaux, la localisation des groupes de travail et les transformations politiques de l’époque de Darius. Les images de délégations sur l’Apadana et les noms de femmes inscrits sur tablette relèvent de deux registres documentaires distincts.
Plan de terrasse : l’Apadana ne résume pas Persépolis
Un plan de Persépolis permet de situer l’Apadana, les portiques, le palais de Darius, celui de Xerxès, la Porte des Nations, la salle des Cent Colonnes et les secteurs de la Trésorerie. La terrasse fut développée sur plusieurs règnes ; on doit donc identifier les phases plutôt que dessiner une capitale achevée en une fois. Le plan publié dans l’Encyclopaedia Britannica en 1911 est un témoignage de la connaissance archéologique de son temps. La photographie du relief des délégations, elle, est un document de la sculpture achéménide ; aucune des deux sources ne suffit à identifier toutes les fonctions des pièces. Confronter un plan ancien, une publication récente de fouilles et une tablette inventoriée doit devenir la norme du dossier.
Déchiffrement, fouilles et restitution : une histoire moderne de l’Antiquité
Les campagnes de terrain des XIXe et XXe siècles ont modifié la compréhension de la ville impériale, tandis que l’étude des archives de Persépolis a déplacé l’attention des seuls souverains vers les mécanismes d’administration. La mémoire de la destruction lors de l’expédition d’Alexandre, transmise par plusieurs auteurs grecs et romains, doit être confrontée aux traces d’incendie et à la chronologie des bâtiments plutôt qu’être racontée comme un seul épisode incontesté. Les travaux sur les polychromies et les aménagements complètent l’image de reliefs de pierre aujourd’hui privés d’une partie de leur finition originelle. Le dossier doit montrer au lecteur ce que l’archéologie du XXIe siècle peut ajouter aux récits anciens, mais aussi ce qui demeure discuté.
| Document | Genre / datation | Apport | Limites |
|---|---|---|---|
| Escaliers de l’Apadana | Reliefs achéménides | 23 groupes de porteurs de dons | Identifications de peuples parfois incertaines |
| Archive des fortifications | Env. 509–494 av. n. è. | Gestion des denrées, voyages, travailleurs | Échantillon d’une administration régionale |
| Hallock, OIP 92 | Édition épigraphique moderne | Plus de 2 100 textes publiés | Corpus toujours complété |
| Plan de Persépolis (1911) | Cartographie historique | Disposition de la terrasse | État daté de la connaissance |
| Traditions sur 330 av. n. è. | Textes grecs et romains | Mémoire de la destruction | Récits rédigés après les faits |
Bibliographie sélective et instruments de travail
- Oxford — commentaire des reliefs de l’Apadana
- ISAC Chicago — Richard Hallock, Persepolis Fortification Tablets, OIP 92
- West Semitic Research Project — archives de Persépolis
- Encyclopaedia Iranica — Archives administratives de Persépolis
- Plan ancien de Persépolis, Encyclopaedia Britannica 1911
Question de séminaire. Choisir un texte et un objet appartenant à deux registres documentaires différents. Présenter la datation, la provenance, la nature des sources et une hypothèse qu’elles ne permettent pas de prouver. Conclure en explicitant la différence entre témoignage contemporain, mémoire tardive et restitution moderne.
