MYTHOS — Les tragédies perdues, cahier XII. Nouvelle reconstitution dramatique française des Bassarides d’Eschyle, suivie d’un commentaire critique. Toutes les répliques, les chants et l’organisation des scènes ci-dessous sont des créations originales. Ils ne constituent ni des vers grecs retrouvés ni des traductions de fragments authentiques.

I. Le dossier philologique : Orphée entre Apollon et Dionysos

Les Bassarides ou Bassarai appartiennent à la tétralogie traditionnellement dite Lycurgie, qui comprendrait Les Édoniens, Les Bassarides, Les Jeunes Gens et un drame satyrique associé à Lycurgue. Il ne nous reste que de très faibles témoignages de la pièce. Un récit conservé dans les Catastérismes attribués à Ératosthène raconte qu’Orphée honore Hélios, qu’il identifie à Apollon, plutôt que Dionysos. Il monte avant l’aube sur le mont Pangée afin d’y voir le Soleil. Dionysos, irrité, lance contre lui les Bassarides, femmes de son cortège qui le mettent en pièces ; les Muses recueillent ensuite ses membres et leur donnent une sépulture.

La source affirme que cette histoire était racontée par Eschyle, sans transmettre la pièce elle-même. Le degré de conservation ne permet pas de restituer les interventions chorales, le cadre exact du débat religieux ni même la succession complète des épisodes. La recherche moderne signale en outre que plusieurs expansions du récit tardif, imprimées comme témoignages eschyléens, sont contestées. Notre version traite donc le conflit de cultes comme une possibilité dramaturgique majeure, mais non comme la preuve d’une théologie personnelle d’Eschyle.

Le nom des Bassarides renvoie au costume et au monde des cultes dionysiaques ; il ne permet pas, à lui seul, de fixer la composition du chœur. Il faut également éviter d’opposer mécaniquement un Apollon rationnel à un Dionysos irrationnel : cette lecture a une histoire moderne, notamment après Nietzsche, qu’il faut distinguer des témoins antiques.

II. Reconstitution dramatique — Le chant au sommet du Pangée

Personnages proposés : Orphée, une prêtresse de Dionysos, un jeune Thrace, une Muse, le coryphée et le chœur des Bassarides. Le mont Pangée est suggéré par des gradins sombres ; la musique est un motif dramaturgique moderne et non une partition grecque restituée.

Prologue — Deux musiques dans la montagne

LE CHŒUR DES BASSARIDES. Il existe des chants qu’on apprend dans les maisons et d’autres qu’on entend venir des arbres, lorsque les femmes quittent le foyer pour honorer la puissance qui délivre leurs corps de l’immobilité. Le dieu connaît notre fatigue et notre joie.

UNE BASSARIDE. Sur la hauteur marche un chanteur. Il s’arrête avant le lever du soleil et ne tourne jamais son regard vers nos rites. Les animaux l’écoutent, les voyageurs cherchent son nom, mais il refuse de reconnaître ce qui nous rassemble.

LA PRÊTRESSE. On l’appelle Orphée. Sa lyre a la douceur d’un refuge. Il prétend néanmoins que la lumière seule mérite le premier hommage de l’homme.

LE CHŒUR. Pourquoi les voix qui peuvent rassembler les êtres deviennent-elles les frontières de leurs croyances ? Le chant peut réconcilier le monde ; il peut aussi révéler l’intolérance de celui qui s’en croit maître.

Premier épisode — Orphée et le jeune Thrace

LE JEUNE THRACE. Ils ont dansé toute la nuit. Pourquoi ne descends-tu pas entendre leur fête ?

ORPHÉE. Je connais les lamentations qui rendent le monde supportable et les hymnes qui l’ouvrent au matin. Je crains les rites qui demandent à un homme d’oublier son propre jugement.

LE JEUNE THRACE. Ils disent que Dionysos leur apporte une joie que le travail et la guerre leur refusent. Leur chant ne détruit pas le tien.

ORPHÉE. Je ne condamne pas leur joie. Je refuse qu’on exige de moi de donner au même dieu le nom de mon salut.

LE JEUNE THRACE. Mais si chacun refuse d’écouter la musique de l’autre, quel pouvoir te restera-t-il pour convaincre ?

ORPHÉE. Ma lyre n’est pas une armée. C’est ce qui lui donne sa limite et sa valeur. Je ne peux ordonner à personne de croire ce que je chante.

Premier stasimon — La lyre et le tambour

LE CHŒUR. La corde tendue fait entendre la mesure ; le tambour dénoue les pas retenus. L’une n’est pas le bien, l’autre n’est pas le mal. Tous deux peuvent devenir instruments de domination, lorsque les hommes oublient que le rythme doit faire place à celui qui n’y entre pas.

LA PRÊTRESSE. Que les chants montent donc ensemble et non comme deux armées ennemies. Mais celui qui refuse nos rites ne se contente plus de chanter : il nous juge depuis sa montagne.

Deuxième épisode — La prêtresse interpelle Orphée

LA PRÊTRESSE. Tes mots attirent les animaux et émeuvent les rochers. Pourquoi n’arrivent-ils jamais jusqu’aux hommes et aux femmes qui célèbrent un autre dieu ?

ORPHÉE. Je ne demande pas que l’on interdise votre culte. Je demande que personne ne m’oblige à y participer.

LA PRÊTRESSE. Tu as pourtant nommé notre puissance une erreur. Les jeunes qui t’écoutent se détournent de la fête.

ORPHÉE. Les jeunes hommes doivent pouvoir choisir leur chant. Une foi qui a besoin d’empêcher ce choix avoue qu’elle ne se suffit pas.

LA PRÊTRESSE. Tu parles de choix avec une assurance que tous ne possèdent pas. Les femmes du cortège sont venues ici parce que la cité ne leur laissait aucune autre voix.

ORPHÉE. Alors elles savent ce que signifie être réduit au silence. Qu’elles ne le fassent pas subir à autrui.

LE CHŒUR. Nos voix se rencontrent et ne se mêlent pas. La colère commence au moment où chacune croit devoir faire taire l’autre pour demeurer vraie.

Troisième épisode — Le matin d’Hélios

La nuit touche à sa fin. Le chant d’Orphée monte vers une lumière discrète. Le texte de MYTHOS imagine son invocation : aucun hymne authentique des Bassarides ne nous est parvenu.

ORPHÉE. Je cherche dans le lever du jour non le commandement d’un maître, mais la possibilité de voir les choses sans les transformer aussitôt en possession. Le soleil passe au-dessus de ceux qui le prient et de ceux qui le maudissent.

LE JEUNE THRACE. Tu parles d’une lumière qui n’exige rien. Mais ta présence sur la montagne est devenue un défi pour ceux qui vivent en bas.

ORPHÉE. Je n’ai pas voulu être leur ennemi. Pourtant ils viendront peut-être parce qu’un homme seul leur paraît une offense.

LE CHŒUR. La montagne reçoit un hymne. D’autres voix montent du vallon. Les dieux peuvent-ils être jaloux d’une mélodie qui ne leur est pas adressée ?

Deuxième stasimon — Les dieux et leurs fidèles

LE CHŒUR. Il est des hommes qui se donnent le nom de serviteurs des dieux afin d’exercer sans responsabilité la violence qu’ils désirent. Et il est des hommes qui affirment ne servir qu’une vérité pour ne plus entendre les prières de leurs voisins. Quand la certitude devient une arme, quelle voix pourra lui résister ?

Quatrième épisode — La colère du cortège

Les Bassarides encerclent symboliquement la hauteur. La violence contre Orphée n’est pas montrée ; les gestes et le son indiquent une catastrophe hors scène.

LA PRÊTRESSE. Tu t’es élevé au-dessus de nous et tu nous as fait paraître aveugles. Descends, Orphée, et reconnais celui dont nos fêtes portent le nom.

ORPHÉE. Je descendrai si vous ne m’ordonnez pas de renier ce que j’ai choisi. Je ne vous interdirai pas la danse. Ne faites pas de ma lyre une raison de me frapper.

UNE BASSARIDE. Le dieu se venge de celui qui ne l’honore pas.

LE JEUNE THRACE. Vous dites le dieu et vous le faites parler avec vos propres cris. Qui répondra des mains qui frappent ?

LA PRÊTRESSE. Le cortège ne m’entend plus. Je croyais conduire un rite ; je vois une foule qui s’est donné la permission de ne plus choisir.

ORPHÉE. Si mon chant doit finir, qu’il ne soit pas dit qu’il enseignait à tuer ceux qui le contredisaient.

La lyre tombe hors de vue. Un silence absolu remplace les percussions.

Cinquième épisode — La voix après la mort

LE JEUNE THRACE. Le chanteur est mort. Les femmes sont parties. Je regarde la place où la lyre reposait, et je ne sais pas quel dieu nous avons honoré.

LA PRÊTRESSE. Je voulais que la ville reconnaisse la puissance de Dionysos. Je vois un homme détruit et un groupe incapable d’entendre le bruit de son propre acte.

LE JEUNE THRACE. Tu diras que le dieu l’a voulu. D’autres diront que les femmes l’ont fait. Je veux seulement qu’un jour quelqu’un accepte de répondre pour ce qui fut commis.

LE CHŒUR. La voix qui charmait les bêtes ne peut plus se défendre. La foule avait une musique pour marcher ensemble ; elle n’avait plus de mesure pour s’arrêter.

Exodos — Les Muses rassemblent

Une Muse arrive devant les objets du chanteur. La réunion et l’ensevelissement des membres sont rapportés par un récit sobre, sans description graphique.

LA MUSE. Nous recueillerons ce que la violence a dispersé. La mémoire d’un homme ne se rassemble pas comme un corps, mais il faut commencer par lui rendre une demeure dans la terre.

LA PRÊTRESSE. Un tombeau fera-t-il oublier la faute de ceux qui l’ont tué ?

LA MUSE. Non. Il empêchera seulement que leur violence demeure son dernier nom.

LE CHŒUR. La lumière du soleil revient sur le Pangée. Un chanteur manque désormais au monde. Que les mortels ne confondent jamais la puissance d’un dieu avec le droit de détruire une voix.

III. Appareil critique et historiographie

Attesté ou fortement transmis : le titre, son association à la Lycurgie, le récit du choix religieux d’Orphée, la référence au mont Pangée, la mort par les Bassarides et la collecte des restes par les Muses dans la tradition attribuée à Eschyle.

Conjectural : le rôle de la prêtresse, la durée du débat et les détails des rencontres entre Orphée et le cortège. L’opposition des instruments et des modes de vie est une lecture, pas la restitution d’un véritable dialogue de la tragédie.

Nietzsche et les catégories apollinienne/dionysiaque : le contraste entre harmonie lyrique et possession collective peut rappeler La Naissance de la tragédie. Il serait cependant anachronique de transformer cette opposition moderne en plan conscient du drame eschyléen.

Le problème des sources : l’étude moderne de Classical Quarterly discute les témoignages des Catastérismes et la validité des parties ajoutées à certaines versions de leur résumé. Les indications du récit tardif ne suffisent pas à récupérer la scène originale.

Comparaison avec Les Édoniens : les deux pièces du cycle mettent en présence un pouvoir, une coutume et l’arrivée d’un dieu. Mais rapprocher Lycurgue et Orphée n’autorise pas à en faire deux personnages identiques ni à inventer un enseignement officiel de la tétralogie.

IV. Sources académiques

« Mousikê and Mysteries: A Nietzschean Reading of Aeschylus’ Bassarides », Classical Quarterly : étude de l’opposition Orphée–Dionysos et des problèmes textuels du résumé attribué aux Catastérismes.

Eschyle, fragments, dossier Bassarai : transcription et traduction de la notice d’Ératosthène. Édition critique : S. Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta, III.

Lire également le dossier MYTHOS sur Les Édoniens et la rencontre entre Lycurgue et Dionysos.