MYTHOS — Cahier XIII, nouvelle reconstruction du théâtre fragmentaire de Sophocle. Le Nauplios incendiaire (Nauplios Pyrkaeus) est perdu ; toutes les scènes dialoguées ci-dessous sont des créations contemporaines.
I. Deux Nauplios distincts dans le dossier de Sophocle
Sophocle composa deux pièces liées à Nauplios : Nauplios Katapleôn, « Nauplios arrivant par mer », et Nauplios Pyrkaeus, « Nauplios allumeur de feux ». Le premier drame est généralement rattaché à la venue du père de Palamède au camp achéen après la condamnation injuste de son fils. Le second met en rapport Nauplios avec des signaux trompeurs allumés sur la côte d’Eubée afin de perdre les navires grecs à leur retour de Troie.
La documentation est fragmentaire ; plusieurs citations sont attribuées simplement à « Nauplios » sans préciser laquelle des deux pièces était visée. Alan H. Sommerstein a contesté l’hypothèse que les drames de Palamède et de Nauplios formaient une trilogie représentée ensemble. La juxtaposition de leurs intrigues dans une bibliothèque moderne ne doit donc pas être prise pour la preuve d’une unité de production antique.
La tradition mythique situe la vengeance de Nauplios au cap Capharée, près de l’Eubée. Il aurait allumé sur les récifs de faux feux de guidage pendant la nuit, provoquant des naufrages. L’existence de ce motif ne permet pas d’affirmer quels personnages Sophocle mettait en scène, ni comment était montré l’incendie des signaux. MYTHOS propose une dramaturgie de la responsabilité collective et du passage de la vengeance juste à la violence contre des innocents.
II. Reconstruction — Les feux du cap Capharée
Personnages proposés : Nauplios, un navigateur eubéen, une femme du rivage, un marin grec rescapé, un serviteur de Nauplios, un messager, le chœur des gens de la côte. Les rôles sont conjecturaux, et les violences restent hors scène.
Prologue — Un père attend des voiles
LE CHŒUR . La mer reçoit tous les navires sans apprendre le nom de leurs maîtres. Chaque nuit, les pêcheurs guettent une lumière sur la côte. Elle peut sauver le voyageur ou le conduire là où la roche tranche la coque.
LE NAVIGATEUR . Le vent descend des hauteurs et pousse vers les récifs les vaisseaux qui rentrent de Troie. Les guetteurs demandent qu’on prépare des feux sûrs.
NAUPLIOS . J’ai traversé la mer à la recherche d’une réponse sur mon fils. Les chefs de l’armée savaient prononcer le mot justice. Aucun n’a su dire pourquoi Palamède devait mourir.
LE CHŒUR . Un père vient demander le corps de son fils. S’il reçoit seulement le silence, la mer deviendra-t-elle le lieu où son accusation cherchera enfin une réponse ?
Premier épisode — Le souvenir du jugement
LE SERVITEUR . Ils accusaient Palamède d’avoir trahi les Achéens. Ceux qui lui devaient leurs provisions et leurs inventions ont tourné le dos quand les chefs ont voulu le condamner.
NAUPLIOS . Je ne demande pas que l’on oublie la guerre. Je demande pourquoi un homme devenu utile à tous fut déclaré ennemi sur une accusation dont personne ne voulut examiner la fabrication.
LE SERVITEUR . Ulysse fut nommé parmi les responsables dans les récits de sa perte. Mais combien d’hommes ont laissé commettre ce que d’autres avaient préparé ?
NAUPLIOS . Voilà ce qui me poursuit. Un seul homme a pu inventer un mensonge ; tous ont profité de la puissance qui a permis de le faire croire.
LE NAVIGATEUR . Tu veux donc punir une armée entière pour une décision que beaucoup n’ont pas prise ?
NAUPLIOS . Je veux qu’aucun chef ne puisse croire le mal terminé dès qu’on a jeté la terre sur le corps de sa victime.
Premier stasimon — Les noms de la justice
LE CHŒUR . Le roi parle de discipline, le juge de nécessité, le père de vengeance. La mort ne change pas lorsqu’on change son nom. Pourtant une injustice peut être réelle même lorsque celui qui la dénonce finit par vouloir une autre injustice.
Deuxième épisode — La côte trompeuse
LA FEMME DU RIVAGE . Ces rochers prennent chaque hiver des hommes qui n’ont offensé personne. Les pêcheurs connaissent les passages, et nos torches montrent aux étrangers le port le plus proche.
NAUPLIOS . Un feu placé plus haut ressemble de loin à une invitation. Les pilotes croiront y trouver un passage et donneront eux-mêmes à leur vaisseau la direction de la roche.
LA FEMME DU RIVAGE . Tu voudrais transformer la lumière dont nous nous servons pour sauver des hommes en arme contre ceux qui ignorent nos côtes ?
NAUPLIOS . C’est précisément leur confiance dans les signes qui les perdra. Mon fils a péri parce que les hommes avaient donné leur confiance à une parole mensongère.
LA FEMME DU RIVAGE . Ainsi tu te serviras du même crime pour le dénoncer. Ceux qui tomberont ne seront pas les hommes qui ont prononcé la condamnation.
NAUPLIOS . Ils appartiennent à l’armée qui l’a acceptée.
LA FEMME DU RIVAGE . On appartient aussi à une maison où l’on attend le retour. Aucun de ceux qui t’ont offensé n’a le droit de faire oublier cela.
Troisième épisode — Le gardien refuse
LE NAVIGATEUR . Je connais les criques. Je pourrais t’indiquer où allumer les bûchers. Mais j’ai vu les hommes que la mer rejette, et je sais qu’ils ne portent pas sur le visage la faute de leur commandant.
NAUPLIOS . Tu refuses de m’aider parce que tu te crois meilleur que celui qui souffre ?
LE NAVIGATEUR . Je refuse parce que ta souffrance ne peut devenir la mesure de mon devoir. Je te crois lorsque tu dis qu’on a tué ton fils injustement. Je ne te suivrai pas lorsque tu veux perdre des hommes qui ne le connaissaient pas.
NAUPLIOS . Il faut une force que les rois ne puissent ignorer.
LE NAVIGATEUR . La force peut attirer leur regard, mais elle ne leur apprendra pas nécessairement à voir le crime qui l’a fait naître.
NAUPLIOS . Alors pars. Je trouverai d’autres hommes pour disposer mes feux.
LE CHŒUR . Le navigateur s’éloigne. Le père demeure devant le rivage, avec une raison de se plaindre et une décision qui ne lui donnera peut-être jamais raison.
Deuxième stasimon — La flamme et le signe
LE CHŒUR . Le feu ne sait pas ce que l’homme promet en le levant. Il indique une maison, un sanctuaire, une entrée, un piège. Il est juste de demander aux signes d’être fidèles à ce qu’ils annoncent. Lorsqu’ils mentent, le mensonge devient une force plus grande que celui qui l’a conçu.
Quatrième épisode — Les voiles reviennent
LE MESSAGER . Les premiers navires approchent. Le vent les pousse de l’ouest. On voit leurs torches, puis des réponses sur le rivage. Les pilotes croient reconnaître une entrée ouverte.
NAUPLIOS . Qu’on entretienne les bûchers jusqu’à ce que le dernier vaisseau ait changé de route. Qu’aucun homme ne puisse dire que la mer les a perdus toute seule.
LA FEMME DU RIVAGE . Je te supplie d’éteindre ce qui n’indique aucun refuge. Les hommes que tu vois ne sont plus une armée au combat. Ils rentrent vers leurs enfants.
NAUPLIOS . Palamède voulait lui aussi rentrer. On a décidé qu’il ne reverrait pas la côte où je l’attendais.
LA FEMME DU RIVAGE . Tu viens de prononcer la raison pour laquelle tu devrais savoir ce que les autres parents éprouveront.
Un bruit de bris monte du large. La scène reste vide, sans représentation de corps ni de navires détruits.
Cinquième épisode — Un rescapé
LE MARIN . Nous avons suivi les feux comme ceux du port. Le pilote criait qu’une terre familière s’ouvrait devant nous. J’ai entendu le bois frapper la pierre ; les hommes sont tombés dans une eau qu’ils croyaient déjà quittée.
NAUPLIOS . Tu viens du camp achéen ?
LE MARIN . Oui. Je n’ai jamais pris part au jugement de Palamède. J’étais rameur, et l’on me tenait loin des conseils où les chefs prononçaient les sentences.
NAUPLIOS . Tes officiers y participaient, et tu combattais sous leurs ordres.
LE MARIN . J’ai porté une rame pour retourner auprès des miens. Si un chef fut injuste, avais-je le pouvoir de l’arrêter ?
NAUPLIOS . Le fils que j’ai perdu n’avait pas non plus le pouvoir de faire cesser ceux qui l’accusaient.
LE MARIN . Alors pourquoi nous rendre semblables en nous faisant subir la même impuissance ?
Sixième épisode — Le prix d’une vengeance
LE SERVITEUR . Les hommes qui ont vu les récifs se souviendront de tes feux. Ils ne se souviendront peut-être pas du nom de Palamède.
NAUPLIOS . Ils prononceront son nom quand je le leur dirai.
LE SERVITEUR . Ils auront d’abord prononcé ceux des marins qu’ils ont perdus. Leur douleur n’effacera pas la tienne, mais elle peut la couvrir d’un récit différent.
NAUPLIOS . Je voulais que les responsables de sa mort sentent un instant qu’ils n’étaient plus protégés par leur puissance.
LA FEMME DU RIVAGE . Certains d’entre eux ont peut-être survécu. Ceux qui étaient sans puissance sont morts pour eux.
NAUPLIOS . Ne me demande pas de regretter le fils que je cherchais à venger.
LA FEMME DU RIVAGE . Je ne te demande pas cela. Je te demande de ne pas faire de son souvenir la permission de tuer encore.
Exodos — Les faux phares
LE CHŒUR . Le jour révèle les rochers, et le rivage porte les débris de ceux qui croyaient le reconnaître. Le père voulait punir une armée pour une condamnation injuste. Il a frappé ceux dont il ne connaissait même pas les noms.
LE MARIN . Que les morts de Palamède et de notre flotte ne soient pas employés l’un contre l’autre. Ils demandent tous qu’on se souvienne de ce qu’une parole mensongère peut accomplir.
NAUPLIOS . J’ai allumé une lumière pour que mon fils ne demeure pas invisible. Je vois maintenant les ténèbres qu’elle a produites.
LE CHŒUR . Les feux se consument. La mer recommence à passer entre les rochers. Ce n’est pas elle qui mentait aux hommes. Ce sont ceux qui s’étaient servis de sa nuit.
III. Dossier critique : les deux Nauplios et la responsabilité
Nauplios Katapleôn et Nauplios Pyrkaeus sont deux œuvres distinctes. La venue au camp achéen après la mort de Palamède constitue un problème dramatique différent de la vengeance par les faux feux. Même si les deux pièces s’inscrivent dans le même cycle de récits, Sommerstein oppose des objections importantes à l’idée qu’elles aient formé avec Palamède une trilogie représentée d’un seul bloc.
Les fragments attribués seulement à « Nauplios » ne peuvent être répartis sans discussion entre les deux pièces. Les dialogues de cette adaptation, notamment avec un rameur innocent, ne sont pas documentés. Ils servent à interroger la différence entre dénoncer une responsabilité collective et confondre tous les membres d’une armée avec les auteurs d’un crime.
Le motif des signaux trompeurs est central : un phare est un signe auquel un navigateur accorde sa confiance. Nauplios détourne un instrument de salut pour transformer cette confiance en perte. La scène offre un parallèle avec le faux témoignage contre Palamède. Cette correspondance dramaturgique est proposée par MYTHOS ; elle ne constitue pas un fragment retrouvé.
La tradition de Palamède comme inventeur, notamment de jeux et de pratiques utiles aux combattants, rend sa mise à mort particulièrement ironique. Son père finit par employer lui aussi une technique contre ceux qui lui font confiance.
IV. Bibliographie
Alan H. Sommerstein, « Sophocles’ Palamedes and Nauplius plays: no trilogy here », The Tangled Ways of Zeus, Oxford University Press, 2010 : https://academic.oup.com/book/10137/chapter-abstract/157658574 .
Alan H. Sommerstein et Thomas H. Talboy, Sophocles: Selected Fragmentary Plays, volume II, 2011, chapitres Palamedes, Nauplios Katapleôn et Nauplios Pyrkaeus : https://www.jstor.org/stable/jj.38238619 .
Édition critique des fragments : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta IV, Sophocles. Le récit mythographique des faux feux et du cap Capharée doit rester distinct des scènes réellement attestées.
Lire également la reconstitution de Palamède sur MYTHOS et le volume II — Sophocle : https://bobmythos.fr/tragedies/mythos-theatre-perdu-volume-ii-sophocle-edition-vii/ .
