MYTHOS — Édition XII, théâtre perdu de Sophocle. Nouvelle reconstitution moderne d’un épisode du mythe de Phinée. Les dialogues et les chants sont entièrement composés pour MYTHOS. Aucun n’est attribué aux fragments antiques de Sophocle.

I. Deux Phinée : ne pas fabriquer une œuvre unique

Sophocle a écrit deux pièces intitulées Phinée, fait généralement admis dans les listes de titres, et une autre œuvre nommée Les Tympanistes se rattache au même domaine mythique. Il subsiste des témoignages sur les fils du devin, aveuglés après des accusations mensongères de leur belle-mère Idaia ou Idothéa. Le fragment 704 Radt, transmis par une scholie à Apollonios de Rhodes, évoque Phinée persuadé par la calomnie ; le fragment 705 renvoie à la propre cécité du père et à ses violences familiales. Le fragment 710 évoque un retour de la vue accordé aux fils, associé dans la tradition à Asclépios.

Un autre grand ensemble narratif fait de Phinée le devin aveugle tourmenté par des Harpyes qui dérobent ou souillent sa nourriture, et secouru par les Argonautes et les fils ailés de Borée. Apollonios de Rhodes développe ce récit dans les Argonautiques, beaucoup plus tardives ; il ne saurait être transféré directement à l’une des deux pièces sophocléennes. Des fragments sont rapprochés de l’épreuve des Harpyes, mais l’affectation exacte des épisodes aux deux pièces reste discutée.

La présente reconstruction choisit donc un noyau familial — l’aveuglement des enfants et la responsabilité du père — puis un épilogue choral qui évoque, sans le représenter comme épisode assuré du même drame, les traditions de la cécité de Phinée et de la délivrance par les Argonautes. La distinction fait partie de la méthode éditoriale de MYTHOS.

II. Reconstruction dramatique — Le devin qui refusa de voir

Personnages proposés : Phinée, Idaia, un fils de Cléopâtre, son frère, un vieux serviteur, un messager, le chœur des hommes de la côte. La violence contre les yeux est racontée, jamais montrée.

Prologue — Dans la maison du devin

La demeure de Phinée domine le rivage. Des oiseaux passent au-dessus des collines. Les fils de Cléopâtre ont été convoqués devant le palais.

LE CHŒUR. Les marins viennent vers notre roi pour qu’il leur dise où se cachent les rochers. Les jeunes hommes lui demandent ce qu’il doit advenir des villes ; les vieillards, combien de temps ils pourront supporter la douleur. Mais qui annoncera au devin les dangers de sa propre maison ?

LE VIEUX SERVITEUR. Il connaît le vol des oiseaux, et pourtant il ne reconnaît plus les gestes de ses fils. Depuis que sa seconde épouse est entrée dans le palais, chaque mot de ceux qui étaient enfants ici reçoit un nouveau sens.

LE PREMIER FILS. Nous avons appris à craindre de parler devant notre père. Lorsque nous nous taisons, il dit que nous cachons une faute. Lorsque nous expliquons, il dit que nous cherchons à nous défendre avant l’accusation.

LE SECOND FILS. Nous pensions que voir l’avenir pouvait empêcher l’injustice. Il semble que cela n’ait pas appris au roi à nous écouter.

Premier épisode — La calomnie d’Idaia

Idaia rejoint Phinée. Les fils attendent à distance.

IDAIA. J’ai supporté longtemps leur mépris. Ils me regardent comme une étrangère et font de cette maison la propriété de leur mère disparue. Aujourd’hui ils ont dépassé ce qu’une épouse doit accepter.

PHINÉE. Accuses-tu mes fils d’un acte ou de ne pas t’avoir honorée comme ils auraient dû ?

IDAIA. Je t’accuse de préférer toujours leur parole à la mienne. Lorsqu’un homme protège ceux qui lui ressemblent, la femme qui ne possède pas son sang reste seule.

PHINÉE. Je ne te demande pas de prouver ton affection. Je te demande ce qui est arrivé.

IDAIA. Tu sais prédire la mer, et tu feins d’ignorer l’humiliation que je vis dans ton palais. Si tu veux m’entendre, commence par croire que j’ai pu souffrir.

PHINÉE. Je t’entendrai. Mais je dois entendre les deux autres aussi.

IDAIA. Alors déjà tu me condamnes à être une voix parmi trois, lorsque ma parole devrait suffire à te rappeler la dignité de ton épouse.

LE CHŒUR. Le roi croit pouvoir distinguer l’offense et le témoignage. Mais la force d’une accusation ne garantit pas sa vérité, pas plus que le rang de celui qui la prononce.

Premier stasimon — Les yeux des pères

LE CHŒUR. Celui qui regarde au loin voit les oiseaux quitter le rivage, mais ne voit pas toujours la peur de son enfant debout devant lui. Le devin sait annoncer un naufrage ; il peut lui-même conduire sa maison contre les récifs d’un jugement précipité.

Deuxième épisode — Les fils demandent audience

Les deux fils s’avancent. Phinée est assis sur le siège du jugement.

LE PREMIER FILS. Nous sommes prêts à répondre à chacune de tes questions. Ne rends pas une sentence à partir des mots que nous avons appris d’une autre bouche.

PHINÉE. Votre belle-mère affirme que vous avez voulu la déshonorer et la faire expulser.

LE SECOND FILS. Elle sait que tu redoutes d’avoir moins d’autorité sur nous depuis que nous pouvons porter les armes. Elle donne le nom de complot à notre désir de demeurer les fils de Cléopâtre.

IDAIA. Tu vois : même devant toi ils font de mon arrivée une offense. Ils ne veulent pas d’une autre épouse dans ta maison.

LE PREMIER FILS. Nous ne te demandons pas de chasser celle que tu as choisie. Nous te demandons de ne pas lui donner le droit d’effacer notre mère et notre histoire.

PHINÉE. Je dois préserver l’ordre du palais. Si chacun réclame une loi particulière à sa mémoire, il n’y aura plus de royaume.

LE SECOND FILS. Un royaume qui exige d’un enfant qu’il renonce à sa mère pour plaire au roi n’est pas une maison.

Troisième épisode — La sentence

Le chœur se retire. Les actes de violence sont rapportés par un serviteur au retour de la nuit.

LE MESSAGER. Le roi a ordonné une peine que je ne peux répéter sans trembler. Les fils ont été privés de la vue. Ils étaient déjà impuissants devant son commandement ; désormais ils devront chercher la main d’autrui pour traverser leur propre palais.

LE VIEUX SERVITEUR. Des hommes ont accompli ce qu’ils appelaient une décision royale. Aucun n’a voulu entendre les enfants demander qu’on diffère la peine jusqu’au retour d’un témoin.

PHINÉE. J’ai voulu défendre ma maison.

LE VIEUX SERVITEUR. Tu as condamné ceux qui avaient le plus besoin qu’elle les protège.

IDAIA. Je ne pensais pas que tu irais jusqu’à cette peine.

PHINÉE. Tu m’avais demandé de prouver que je te croyais.

IDAIA. Et tu as confondu croire une femme avec donner à une accusation la force d’une arme.

LE CHŒUR. Les paroles ont quitté les hommes et sont devenues des gestes irréversibles. Le roi pouvait ordonner une enquête. Il a choisi de faire du corps de ses enfants le lieu de sa certitude.

Deuxième stasimon — La connaissance et la faute

LE CHŒUR. Phinée, tu sais où les oiseaux construiront leurs nids après la tempête. Tu ne sais pas encore quel homme tu es devenu en fermant les yeux des tiens. La connaissance des signes ne donne pas la sagesse ; celle-ci commence quand l’on accepte de réviser son propre jugement.

Quatrième épisode — La voix des enfants

Les deux fils reviennent guidés par le serviteur. Aucun détail graphique n’accompagne leur cécité.

LE PREMIER FILS. Père, tu m’as demandé de te regarder pour répondre. Je ne pourrai plus le faire. Tu ne m’as pas seulement privé de la vue ; tu as détruit le signe par lequel je cherchais ta confiance.

LE SECOND FILS. Je ne veux pas que ma souffrance devienne la preuve de ma vertu. Je veux que tu reconnaisses qu’elle n’a pas été nécessaire.

PHINÉE. Je ne peux rétablir ce que j’ai fait.

LE PREMIER FILS. Alors cesse de chercher un nom qui rende ton acte plus léger. Il n’était ni la justice ni le devoir d’un père.

PHINÉE. Que puis-je vous offrir maintenant ?

LE SECOND FILS. D’abord une vérité prononcée devant ceux qui savent ce qui s’est passé.

LE CHŒUR. La réparation commence par une parole, mais aucune parole ne recrée les heures qu’on a imposées à des enfants sans les entendre.

Cinquième épisode — Le devin face à sa propre nuit

Le chœur rappelle les traditions où Phinée devient aveugle en conséquence de ses propres actes. Cette transition est une proposition moderne, non une scène attestée d’une des deux pièces.

LE VIEUX SERVITEUR. Le peuple murmure que tu seras privé de la vue à ton tour. Certains attribuent cette peine aux dieux ; d’autres aux proches de ceux que tu as blessés.

PHINÉE. Si le malheur revient sur moi, croiront-ils enfin que mes fils étaient innocents ?

LE PREMIER FILS. Notre innocence n’a pas besoin que tu souffres. Elle avait besoin que tu écoutes.

PHINÉE. J’ai appris à interpréter les signes d’un dieu et j’ai cru pouvoir juger avec la même certitude les paroles humaines.

LE SECOND FILS. Les oiseaux ne peuvent se défendre lorsque tu lis leur vol. Nous pouvions parler. Tu n’as pas voulu nous entendre.

LE CHŒUR. Le châtiment d’un père ne rend pas la vue à ses fils. La justice qui se contente de reproduire le mal risque d’oublier ceux qu’elle prétend servir.

Exodos — Les Harpyes dans l’horizon du mythe

Le chœur évoque un temps mythique ultérieur où le devin, privé de la vue, subit les Harpyes ; leur arrivée n’est pas ici présentée comme appartenant nécessairement au même Phinée de Sophocle.

LE CHŒUR. Les récits disent qu’un roi qui voyait trop loin perdit ses yeux et que les Harpyes vinrent le tourmenter à chaque repas. Ils disent aussi que des navigateurs furent conduits jusqu’à lui et qu’il leur transmit des paroles nécessaires pour franchir des rochers.

PHINÉE. Si un jour d’autres hommes me demandent d’éclairer leur route, je leur dirai d’abord le mal que j’ai fait en croyant voir le cœur de mes fils.

LE PREMIER FILS. Nous ne demandons pas que les dieux fassent de nous les récompenses de ton repentir. Nous demandons une vie que notre père ne gouvernera plus par la peur.

LE CHŒUR. Les hommes feront de Phinée une figure de la divination. Que le souvenir des enfants aveuglés accompagne celui des oiseaux et des prophéties : l’avenir ne rend juste aucune violence contre ceux qui vivent aujourd’hui.

Fin de la reconstruction littéraire MYTHOS.

III. Analyse comparative : les deux Phinée

Deux pièces sous un même titre. L’existence de deux tragédies de Sophocle intitulées Phinée est mentionnée dans la tradition philologique. La distribution des fragments entre les deux compositions n’est pas entièrement résolue. La présentation de MYTHOS évite de prétendre que la trame de la cécité des enfants et celle des Harpyes formaient nécessairement les actes successifs d’une unique pièce.

Le fragment 704. Le témoignage d’une scholie à Apollonios de Rhodes attribue à Sophocle le motif du père qui aveugle ses fils, trompé par Idaia. Cette donnée est beaucoup plus spécifique que le simple thème de Phinée tourmenté par les Harpyes ; elle mérite d’être traitée séparément.

Le fragment 710. Un passage fait allusion à la restauration de la vue des enfants, en relation avec Asclépios dans les traditions du mythe. Sa place dans l’architecture dramatique ne peut être assurée. La reconstruction moderne ne le transforme pas en miracle final garanti.

La justice du père. La scène inventée met au premier plan l’erreur judiciaire d’un souverain devant une accusation mensongère. Le problème de la confiance n’est pas résolu par l’opposition simpliste entre mari et épouse : c’est l’absence d’enquête qui transforme une parole en peine irréversible.

Les Harpyes et l’épopée. Les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes relatent l’aide apportée à Phinée par les Boréades. La matière épique enrichit l’étude du personnage, mais le poème hellénistique demeure extérieur au texte perdu de Sophocle.

IV. Bibliographie

« Phinée ou le père aveugle et la marâtre aveuglante », Revue belge de philologie et d’histoire, 1983 : étude de la réécriture familiale du mythe chez Sophocle.

Timothy Gantz, Early Greek Myth, dossier « Phineus and the Harpuiai » : sources antiques, fragments de Sophocle et variantes du mythe.

A. C. Pearson, The Fragments of Sophocles, volume II, notice « Phineus », discussion des deux pièces et des fragments. Édition critique : S. Radt, TrGF, IV.

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