MYTHOS — Édition X, étude et reconstruction moderne de Térée. Ce dossier complète la version développée du volume II. Toutes les répliques et indications de scène ci-dessous sont modernes ; il ne s’agit pas d’une traduction de la tragédie sophocléenne perdue. Le récit inclut des violences sexuelles et familiales évoquées sans représentation graphique.
I. Les sources : un drame fragmentaire mais mieux éclairé
Térée de Sophocle possède un ensemble de fragments transmis par citations et deux documents papyrologiques majeurs, P.Oxy. 3013 et P.Oxy. 5292. La trame que l’on reconstruit généralement comporte le mariage de Procné, fille du roi athénien Pandion, avec Térée, roi de Thrace ; la venue de Philomèle ; la violence sexuelle commise par Térée contre sa belle-sœur, suivie de la mutilation destinée à empêcher son témoignage ; le récit communiqué par un ouvrage tissé ; puis le meurtre d’Itys, fils de Procné et de Térée, et les métamorphoses des protagonistes en oiseaux.
Le fragment 583 de Radt, connu notamment par Stobée, porte sur la condition des femmes mariées, éloignées de leur famille et de leur cité. Il est généralement associé à Procné. Un passage ornithologique transmis par Aristote, traditionnellement attribué au fragment 581 et consacré à la huppe, fait l’objet d’une controverse d’attribution : Aristote nomme Eschyle et plusieurs critiques ont discuté sa réattribution sophocléenne.
Ces sources éclairent la situation dramatique sans restituer des scènes complètes. Le texte qui suit met au centre le tissage comme preuve, la parole féminine confisquée et la transformation tragique de la plainte en vengeance. Sa composition et ses arguments demeurent une invention contemporaine.
II. Reconstruction dramatique — La maison et le fil
Personnages de MYTHOS : Procné, Térée, Philomèle, une nourrice, Itys, un messager et le chœur des femmes thraces. La violence sexuelle et le meurtre de l’enfant ont lieu hors scène et ne sont pas décrits.
Prologue — La femme qui vit loin d’Athènes
Devant le palais du roi de Thrace, Procné contemple une étoffe aux couleurs de sa maison natale. Le chœur s’approche après une longue marche.
PROCNÉ. Quand j’étais jeune, les chemins conduisaient toujours vers la maison de mon père. On m’a conduite un jour vers une autre terre, et ce fut comme si l’on avait fermé derrière moi toutes les routes sauf une : celle de mon mariage.
LE CORYPHÉE. On dit pourtant que tu es reine. Les femmes des villages prononcent ton nom quand elles parlent du pouvoir.
PROCNÉ. La reine appartient à la maison du roi. Elle commande parfois aux servantes ; elle ne commande pas à la distance qui la sépare des siens. Je peux demander mille objets précieux, mais non la voix de ma sœur lorsque je désire l’entendre.
LE CHŒUR. La cité donne à une fille un nom, puis la donne à un autre foyer. On dit qu’elle a gagné un mari ; qui compte les lieux qu’elle a perdus ?
PROCNÉ. Si Philomèle venait ici, je me souviendrais que je suis aussi la fille d’une maison qui existait avant mon mariage.
Premier épisode — La promesse de Térée
Térée paraît. Il revient d’une assemblée des chefs. Procné lui demande d’aller chercher Philomèle à Athènes.
TÉRÉE. Les alliances demandent toujours une présence. Les rois savent les inscrire sur des tablettes, mais leurs femmes en portent la séparation.
PROCNÉ. Alors accomplis ce que tu peux, plutôt que de m’expliquer le fonctionnement des royaumes. Va chercher ma sœur. Qu’elle séjourne auprès de moi avant que nous ayons oublié nos visages.
TÉRÉE. Je la ramènerai si Pandion le permet.
PROCNÉ. Il le permettra. Je lui ferai parvenir ma parole. Ce que je redoute n’est pas le refus de mon père, mais la facilité avec laquelle chacun accepte qu’une femme vive loin de celles qui la connaissent.
TÉRÉE. Tu veux que je traverse les terres pour te rendre quelques journées d’enfance.
PROCNÉ. Je veux que notre maison cesse d’être une frontière.
Premier chant choral — Les routes du mariage
LE CHŒUR. Les rois donnent et reçoivent les épouses comme s’ils transportaient des présents entre leurs cités. Mais chaque épouse a laissé des noms derrière elle et apprend une langue nouvelle pour demander de l’eau, du pain, de la tendresse. Les palais possèdent des portes ; nul n’y mesure le prix de l’éloignement.
Deuxième épisode — Le retour sans Philomèle
Térée rentre seul. Ses serviteurs portent des présents destinés à Procné. Il prétend que Philomèle ne reviendra pas.
PROCNÉ. Où est-elle ? Tu m’as dit que tu la ramènerais.
TÉRÉE. Le voyage a été frappé par un malheur. Elle n’entrera pas dans cette maison.
PROCNÉ. Je veux savoir ce qui est arrivé, non entendre une parole qui ressemble à une porte fermée.
TÉRÉE. Elle est morte. Je n’ai pas le courage de dire davantage.
PROCNÉ. Si elle est morte, où se trouve son corps ? Qui l’a pleurée ? Qui a porté à mon père la nouvelle ?
TÉRÉE. Tu fais d’une douleur un procès.
PROCNÉ. Ce n’est pas la douleur qui cherche des preuves. C’est le mensonge qui m’interdit de pleurer sans comprendre.
LE CHŒUR. La parole du roi fait loi dans le palais. Pourtant une seule question peut découvrir qu’elle ne contient pas ce que son ton promet.
Troisième épisode — La servante et l’étoffe
Une servante apporte un textile dont les fils dessinent des figures irrégulières. La lecture du tissu est une scène hypothétique composée pour MYTHOS, à partir d’un élément fermement présent dans le récit antique.
LA NOURRICE. Une femme détenue loin des portes a travaillé cet ouvrage sans prononcer de mots. Elle m’a fait signe de le porter à la reine, puis s’est éloignée avant que les gardes l’aperçoivent.
PROCNÉ. Pourquoi ces figures ? Ici un char, plus loin un navire. Là, une maison de notre enfance. Et dans cette zone sombre un homme dont le visage ressemble à celui de Térée.
LA NOURRICE. Je ne sais pas lire ce qui se tisse. Je sais seulement qu’elle me demandait de le porter sans le montrer.
PROCNÉ. Il y a des fils qui disent la violence mieux que ceux qui ordonnent de la taire. La dernière image n’est pas une mort. C’est une femme vivante qui se couvre le visage sans pouvoir appeler.
LA NOURRICE. Est-ce ta sœur ?
PROCNÉ. Je reconnais sa main. Elle a fait de son travail un chemin jusqu’à moi.
Deuxième chant choral — Parole sans voix
LE CHŒUR. Les mains peuvent parler lorsque la bouche a été réduite au silence. Un signe demeure là où le tyran croyait avoir fermé toute issue. Mais un signe ne suffit pas à rendre le corps intact. Ceux qui découvrent la vérité doivent décider ce qu’ils feront d’une souffrance qu’on a voulu rendre invisible.
Quatrième épisode — Philomèle paraît
Philomèle est conduite sur scène. Elle ne parle pas. Son témoignage passe par ses gestes, l’étoffe et les paroles prudentes de Procné.
PROCNÉ. Je croyais connaître toutes les façons dont une sœur pouvait souffrir. Je n’avais pas imaginé qu’on lui prendrait jusqu’au moyen de demander secours.
PHILOMÈLE. Elle pose sa main sur l’étoffe, puis sur le bras de Procné ; ses gestes forment une question.
PROCNÉ. Oui, je t’ai comprise. Je ne dirai pas aux autres que ton silence était un consentement. Il est l’œuvre de celui qui avait peur de ce que tu pourrais raconter.
LA NOURRICE. Les femmes du palais regardent la toile. Certaines sont effrayées et voudraient la cacher.
PROCNÉ. Qu’elles la regardent. Le récit n’a pas rendu ma sœur intacte ; il lui a rendu le droit d’être crue.
PHILOMÈLE. Elle se détourne vers la chambre d’Itys et demeure immobile.
PROCNÉ. Je vois ce que tu regardes. Ne laisse pas notre haine choisir à la place de ce qui nous reste d’amour.
Cinquième épisode — La décision impossible
La vengeance contre Itys, attestée dans la tradition de Térée, est évoquée sans représentation. Ce dialogue est entièrement moderne.
PROCNÉ. Mon fils est né dans cette maison. Il m’a appelée avant de comprendre le pouvoir de son père. Si je fais de sa vie une arme contre Térée, j’aurai laissé le crime pénétrer jusqu’à la seule chose qu’il ne touchait pas.
LA NOURRICE. Alors ne le fais pas.
PROCNÉ. Je sais ce que tu dis. Pourtant une pensée revient comme une fièvre : prendre à celui qui m’a détruite ce qu’il croit posséder.
LA NOURRICE. Tu ne lui prendrais pas seulement un héritier. Tu arracherais la vie d’un enfant qui ne sait rien du crime.
PHILOMÈLE. Elle saisit la toile, la déchire à moitié, puis laisse tomber les fils.
PROCNÉ. Nous avons découvert la vérité et nous ne trouvons pas la justice. Les hommes raconteront ensuite que la vengeance nous appartenait comme si nous avions jamais été libres de la violence qui nous entourait.
La scène s’obscurcit. Un chant éloigné annonce qu’un acte irréversible vient d’être commis. Le texte ne décrit pas l’infanticide.
Troisième chant choral — Le crime qui se transmet
LE CHŒUR. Une maison peut devenir un lieu où chacun commet contre les autres ce dont il a souffert. La vengeance affirme rendre une justice que la loi a refusée ; elle peut aussi détruire celui qui n’avait commis aucun crime. Le chant des femmes ne rachète pas ce qui est arrivé.
Sixième épisode — Le père apprend
Térée arrive ; un messager lui apprend la mort de son fils et la responsabilité des sœurs. La révélation de l’acte est représentée par la parole, non par un objet sanglant.
TÉRÉE. Je croyais avoir réduit ma maison au silence. Je découvre qu’elle possède une voix capable de me perdre.
PROCNÉ. Ce que tu appelles ta maison contient des vies que tu as cru pouvoir détruire sans qu’elles témoignent.
TÉRÉE. Tu as tué notre fils. Il n’avait rien fait.
PROCNÉ. Je sais. Il ne suffit pas de le prononcer pour alléger ce qui nous reste. Je voulais te faire sentir une perte que tu ne pourrais pas nier. J’ai créé une perte que personne ne pourra réparer.
TÉRÉE. Je ne te laisserai pas vivre après cela.
LE CHŒUR. L’homme poursuit les femmes, et les femmes fuient un foyer devenu inhabitable. Les malheurs sont trop nombreux pour que l’un efface l’autre.
Exodos — Les oiseaux et le nom du malheur
Une voix divine peut raconter les métamorphoses, mais la présence exacte d’un dieu au dénouement sophocléen reste hypothétique. Les trois personnages regardent une lumière qui descend du ciel.
LE CORYPHÉE. Le récit dit que leurs formes changèrent : l’une reçut la plainte du rossignol, l’autre le vol de l’hirondelle, l’homme la silhouette d’une huppe. Les versions de ce partage divergent selon les auteurs.
PROCNÉ. Si l’on m’appelle un jour le rossignol, qu’on n’entende pas seulement une belle voix. Qu’on sache qu’elle pleure celui qu’elle a tué.
TÉRÉE. Si mon nom passe à l’oiseau des forêts, qu’on ne fasse pas de cette transformation l’oubli de mes actes.
LE CHŒUR. Ni le chant ni le silence ne sont innocents à eux seuls. La vérité fut cousue dans une étoffe, puis noyée dans la vengeance. Puissent les hommes se souvenir que la parole pouvait être entendue avant la catastrophe.
Fin de l’adaptation moderne MYTHOS.
III. Étude critique : la voix, l’exil et les violences
Le fragment de Procné. Les lignes connues par Stobée et attribuées à Térée sont centrales pour l’étude de la condition féminine dans la tragédie. Elles confrontent l’éloignement, le mariage et les relations de pouvoir qui unissent deux cours. Il serait cependant artificiel d’y rechercher un manifeste homogène formulé par l’auteur.
Le tissage comme preuve. Philomèle fait du travail assigné à son genre un moyen de produire un récit de violence, là où l’agresseur avait cru détruire la possibilité du témoignage. La scène engage donc une véritable réflexion sur le médium de la parole : voix, texte, image, perception de l’objet et confiance.
Le fragment ornithologique contesté. Le passage décrivant la huppe et un oiseau semblable à l’épervier, traditionnellement numéroté 581, a été transmis par Aristote sous le nom d’Eschyle. Plusieurs études discutent son rattachement à Sophocle. MYTHOS mentionne ces alternatives plutôt que de produire une traduction inventée d’un dénouement censé être sûr.
La représentation du viol. Le crime est une donnée essentielle du mythe ; sa représentation graphique n’est pas nécessaire à la reconstruction. Cette version privilégie la perception de la victime, les obstacles à son témoignage et la manière dont le palais cherche à imposer une version officielle.
Le chœur et la maternité. La vengeance de Procné frappe son fils. Aucun discours sur la domination masculine ne suffit à la justifier. Le rôle du chœur est ici de soutenir la recherche de vérité sans effacer la responsabilité de la mère dans un crime contre un innocent.
Les métamorphoses. La transformation des protagonistes possède une fonction étiologique : rendre intelligibles les cris et les noms de certains oiseaux. Les identifications de Procné et de Philomèle au rossignol ou à l’hirondelle ont connu des permutations. Les divergences sont un objet de recherche, non une simple erreur de transmission.
IV. Sources et bibliographie
« The Frenzied Swallow: Philomela’s Voice in Sophocles’ Tereus », Classical Quarterly : discussion du dossier papyrologique et des problèmes de voix et de métamorphose.
Miryam Librán Moreno, « Hoopoes, cuckoos and birds of prey: the authorship of Sophocles, fr. 581 R. », Emerita, 2015 : remise en question de l’attribution d’un fragment d’Aristote.
P. J. Finglass, « Rhetoric », dans New Surveys in the Classics: Sophocles, discussion de la plainte de Procné, fragment 583.
Édition de base : S. Radt, TrGF, IV, Sophocles, fragments 581–595b ; P.Oxy. 3013 et 5292.
