MYTHOS — Édition IX, théâtre perdu d’Euripide. Andromède a été représentée en 412 av. J.-C., dans le même ensemble que l’Hélène. Son ouverture a été parodiée par Aristophane. Les scènes et dialogues qui suivent sont des créations actuelles explicitement distinctes des fragments.
I. Le dossier antique : Andromède, Écho et la scène du rocher
L’Andromède d’Euripide fut jouée en 412 av. J.-C. et, d’après les scholies anciennes, partageait la même production que l’Hélène. Dès 411, Aristophane exploite les effets de la tragédie nouvelle dans les Thesmophories. La scène parodique où une figure enchaînée se plaint sur le rocher, tandis qu’Écho lui répond, demeure l’un des principaux témoignages pour restituer son commencement.
Le mythe raconte qu’Andromède, fille de Céphée et de Cassiopée, est exposée à un monstre marin à la suite d’une faute attribuée à sa mère. Persée vient à sa rencontre et la sauve. La matière mythographique est vaste, mais on ne doit pas tenir chacun de ses détails pour une scène euripidéenne. Les fragments permettent de discuter l’ouverture et l’issue, tandis que le milieu du drame reste très incertain.
L’œuvre paraît avoir donné au lien amoureux entre Persée et Andromède une place remarquable. Les reconstructions modernes débattent du traitement des parents, des conditions du mariage, de la scène du monstre et des éventuelles résistances à l’union. MYTHOS choisit de rendre ces problèmes visibles plutôt que de combler silencieusement toutes les lacunes.
II. Reconstruction dramatique — L’écho d’une prisonnière
Personnages proposés : Andromède, Écho (voix), Persée, Cassiopée, Céphée, un messager, le chœur des femmes de la côte. Une paroi rocheuse à l’avant-scène, la mer en fond sonore ; aucune mécanique antique n’est revendiquée par cette mise en scène moderne.
Prologue — La voix qui revient
Andromède est attachée à une paroi. La lumière monte lentement sur la mer. Le chœur n’est pas encore visible ; une voix invisible répète parfois un mot.
ANDROMÈDE. Je n’ai ni frappé le dieu qui m’accuse, ni insulté les puissances de la mer. Pourtant c’est mon corps que l’on a porté jusqu’à cette roche, comme si une faute pouvait quitter celui qui l’a commise pour chercher une autre demeure.
ÉCHO. Une autre demeure…
ANDROMÈDE. Qui m’entend ? Si tu es une femme, approche. Si tu es une pierre, cesse de rendre ma plainte comme une moquerie.
ÉCHO. Ma plainte…
ANDROMÈDE. Il reste donc au moins une voix pour répondre à celle qu’on a condamnée. Elle ne peut me délier. Elle peut rappeler que je ne suis pas encore devenue le silence.
LE CHŒUR. La côte tremble devant les vagues. Une enfant de roi porte la peine d’une maison, et ceux qui l’ont livrée au monstre attendent de leur sacrifice que la mer devienne paisible.
Premier épisode — Les parents et le décret
Céphée et Cassiopée viennent près du rocher. Leur présence dans cette place et leur dialogue ne sont pas établis pour l’original.
CASSIOPÉE. Je voudrais rompre ces liens de mes mains. L’orgueil dont on m’accuse n’avait pas ton visage, et c’est toi qu’on a choisie pour le punir.
ANDROMÈDE. Tu dis qu’on t’accuse. Je demande qui a décidé que je devais mourir.
CÉPHÉE. La cité attendait un secours. Les prêtres ont annoncé qu’aucune autre voie ne restait.
ANDROMÈDE. Alors ma vie est devenue une voie par laquelle les autres pouvaient s’échapper.
CÉPHÉE. Je n’ai pas cessé de t’aimer lorsque j’ai prononcé l’ordre.
ANDROMÈDE. C’est ce qui me fait le plus peur. On peut donc aimer quelqu’un et lui refuser le droit de vivre, pour donner un nom honorable à la peur des autres.
CASSIOPÉE. Si la mer ne se calmait pas, tu verrais mourir ceux que tu connais.
ANDROMÈDE. Je sais. Mais aucun de ces hommes ne porterait volontiers mes chaînes. Pourquoi appelez-vous nécessaire ce que vous n’accepteriez pas pour vous-mêmes ?
Premier chant choral — Le prix de la paix
LE CHŒUR. Les villes veulent un avenir et offrent parfois le présent de ceux qui n’ont pas décidé. Le roi nomme salut ce que la fille nomme abandon. Les dieux ne parlent pas toujours assez clairement pour que l’on sache si les hommes ont entendu une loi ou une excuse.
Deuxième épisode — Un homme venu du ciel
Persée approche. La scène suggère son arrivée aérienne par les mots et le regard des personnages, non par une reproduction hypothétique des machines du théâtre antique.
PERSÉE. Je cherchais une route à travers ce pays et je trouve une femme qui parle à la mer comme à un juge. Pourquoi tes mains sont-elles attachées ?
ANDROMÈDE. Si tu viens demander ce que j’ai fait, tu trouveras une longue histoire dont je suis le dernier personnage et non la cause.
PERSÉE. Je ne te demande pas de mériter mon regard. Je veux savoir si je peux te délivrer sans te livrer à une autre menace.
ANDROMÈDE. Ils disent que le monstre viendra. Ils disent qu’en me prenant il laissera la ville tranquille.
PERSÉE. Je sais ce qu’est un monstre. J’ai appris aussi qu’il prend parfois le visage d’un serment que personne n’ose contredire.
ANDROMÈDE. Tu portes des armes et parles comme si ta décision pouvait changer celle d’un peuple. Les autres avaient des armes lorsqu’ils m’ont enchaînée.
PERSÉE. Je ne te demande pas de leur ressembler. Je te demande seulement de me laisser combattre ce qui arrive par la mer.
Troisième épisode — Écho et l’amour incertain
Persée examine les liens. La voix d’Écho se mêle aux personnages. Le thème de l’amour est attesté de façon générale par la tradition de la pièce, non par cet échange inventé.
PERSÉE. Je voudrais connaître ton nom.
ANDROMÈDE. Andromède. On m’a donné ce nom avant de savoir que le porter me conduirait au bord de la mer.
ÉCHO. Au bord de la mer…
PERSÉE. Je croyais chercher un chemin. Je découvre que ma vie pourrait changer à cause d’une rencontre qui n’en était pas une pour toi, mais une condamnation.
ANDROMÈDE. Tu arrives au moment où j’ai besoin de secours. Ne confonds pas ma gratitude future avec une promesse que je ne peux faire librement.
PERSÉE. Alors je combattrai sans te demander d’engagement. Si nous survivons, nous déciderons si cette rencontre peut devenir autre chose.
ANDROMÈDE. C’est la première parole qu’on m’adresse depuis ce matin sans m’assigner un destin.
ÉCHO. Un destin…
Deuxième chant choral — Le désir et la liberté
LE CHŒUR. La compassion peut se changer en amour, et l’amour en nouveau pouvoir. Celui qui délivre ne devient pas le propriétaire de la personne sauvée. Que les dieux donnent à l’affection le temps où la peur n’exerce plus son empire.
Quatrième épisode — La bête de mer
Le monstre est signifié par le grondement de l’eau et une ombre mobile. La bataille de Persée se déroule hors du plateau ; il n’existe pas de témoignage suffisant pour assurer ce dispositif dans la pièce antique.
LE MESSAGER. La mer s’est soulevée. Nous avons vu un corps immense avancer sous l’écume. Persée a quitté le rocher et s’est porté contre la bête avant qu’elle n’atteigne les pieds d’Andromède.
CÉPHÉE. A-t-il vaincu ?
LE MESSAGER. Il est encore dans la lutte. Les hommes de la côte reculent ; nul ne peut dire quelle force le soutient.
ANDROMÈDE. Je suis restée enchaînée pendant que d’autres décidaient de mon sacrifice. Voici qu’un homme risque sa vie pour me rendre ce que j’avais déjà : le droit de vivre.
CASSIOPÉE. Ne maudis pas ta mère. Elle a pensé sauver ceux qui restaient.
ANDROMÈDE. Je ne demande pas qu’on renonce à sauver la ville. Je demande qu’on cesse de faire d’une personne le prix dont on dispose sans elle.
LE CHŒUR. Un seul combat rassemble tous les regards. Mais l’acte le plus difficile était déjà accompli lorsque l’étranger refusa d’appeler justice l’abandon d’une femme.
Cinquième épisode — La victoire et la condition
Persée revient. La mer est redevenue calme ; il n’y a ni triomphe militaire ni démonstration spectaculaire.
PERSÉE. La bête ne reviendra pas. Les liens peuvent être défaits.
CÉPHÉE. Tu as sauvé notre cité. Dis quelle récompense tu souhaites.
PERSÉE. Ne traite pas ta fille comme la récompense dont disposerait un roi. Si je souhaite lui parler encore, il faut qu’elle puisse répondre autrement que par obligation.
CÉPHÉE. Tu as plus de prudence que certains de ceux qui portaient ici une couronne.
ANDROMÈDE. Je voudrais marcher sur le sol avant qu’on prononce un nouvel accord à mon sujet. Cela fait si longtemps que tous me regardent de la même place.
PERSÉE. Alors marche. Nous parlerons lorsque tu seras descendue.
Exodos — Une constellation n’efface pas la peur
Le ciel s’assombrit. Une rumeur évoque les constellations auxquelles la tradition associe Persée et Andromède. Il ne s’agit pas d’une restitution assurée de l’exodos antique.
ANDROMÈDE. Ils diront peut-être un jour que j’ai été portée au ciel parmi les étoiles. Je voudrais qu’ils se souviennent d’abord de celle qui a eu peur ici, sur cette roche, et qui a reçu une réponse.
PERSÉE. Je ne veux pas que la fin de ton histoire soit seulement la victoire que j’ai remportée. Ton histoire commence au moment où tu peux choisir le chemin devant toi.
LE CHŒUR. La mer n’est plus menaçante, la pierre demeure. Les chaînes ont cessé de retenir le corps, mais la mémoire conserve l’heure où l’homme voulut payer la paix d’une cité avec la vie d’une fille.
ÉCHO. La vie d’une fille…
ANDROMÈDE. Cette fois je t’entends, Écho. Et cette fois ce n’est pas une plainte que tu répètes.
Fin de l’adaptation littéraire MYTHOS.
III. Analyse dramaturgique et critique des fragments
Une ouverture largement récupérable. La parodie d’Aristophane rend probable une scène spectaculaire d’Andromède attachée à la roche, avec le jeu de la voix d’Écho. Cependant, une parodie ne restitue pas automatiquement toutes les répliques originales, et il serait abusif de traiter ses modifications comiques comme des mots d’Euripide.
La rencontre amoureuse. Le dossier d’Andromède est remarquable parmi les tragédies conservées et perdues par la place qui semble donnée à l’amour et à l’issue heureuse des amants. La version proposée traite cet amour comme une relation qui ne peut être décidée pendant la captivité. Cette perspective est contemporaine, distincte des reconstructions philologiques.
La faute de la mère et la peine de la fille. Le mythe expose une dissociation tragique : la prétendue offense de Cassiopée est punie sur le corps d’Andromède. La pièce peut ainsi être lue en rapport avec les sacrifices d’enfants et le pouvoir des pères, mais la lecture de MYTHOS ne doit pas transformer le texte fragmentaire en plaidoyer moral assuré d’Euripide.
Le monstre comme épreuve de mise en scène. L’arrivée du monstre marin soulève la question des moyens matériels du théâtre grec, notamment la peinture du décor, les effets sonores et la machinerie. Aucune documentation ne permet de déterminer sûrement comment Euripide représentait l’affrontement. Le choix de la narration est une solution moderne.
Les transformations parodiques. Les Thesmophories d’Aristophane reprennent des procédés associés à la tragédie d’Euripide et modifient leur situation afin de produire l’effet comique. Ce passage est précieux pour l’histoire des effets scéniques, mais implique une critique des sources particulièrement stricte.
La fin incertaine. Les remarques érudites issues des Catastérismes attribués à Ératosthène peuvent éclairer des éléments du dénouement, sans donner l’ordre complet de l’action. Le dialogue final avec Écho est une invention de MYTHOS, non un témoignage sur l’original.
IV. Bibliographie scientifique
Collard et Cropp, Euripides: Selected Fragmentary Plays, vol. II, chapitre « Andromeda (412 B.C.) » : étude des témoignages, de l’ouverture parodiée et des incertitudes centrales de la reconstruction.
E. Petersen, « Andromeda », Journal of Hellenic Studies 24 (1904), p. 99–112 : histoire des problèmes de distinction entre les versions de Sophocle et d’Euripide.
Herman Van Looy, compte rendu de Frank Bubel, Euripides, Andromeda, L’Antiquité classique 62 (1993) : synthèse des difficultés de reconstruction au-delà des premières scènes.
Éditions antiques et commentaires : R. Kannicht, TrGF V ; Aristophane, Thesmophories, v. 1009–1135, en particulier les échanges avec Écho ; scholies anciennes sur les pièces de 412/411 av. J.-C.
