MYTHOS — Cahier XI. Nouvelle reconstruction littéraire de Bellérophon, tragédie perdue d’Euripide. Les personnages parlent ici avec des mots contemporains ; aucun dialogue original d’Euripide n’a été retrouvé dans cette forme.
I. Une tragédie de la justice divine et du désenchantement
Bellérophon est le héros associé à Pégase, le cheval ailé, et à la victoire sur la Chimère. Les témoignages de la tragédie perdue d’Euripide laissent entrevoir un homme qui, après ses exploits et des malheurs, interroge la justice des dieux et tente de gagner le ciel sur Pégase. Sa chute laisse supposer un retour mutilé ou accablé. Le dénouement exact ne peut être affirmé.
Un fragment célèbre, traditionnellement numéroté 286, formule une interrogation radicale sur l’existence des dieux, en s’appuyant sur la prospérité des tyrans et l’infortune des hommes pieux. Son attribution précise, son contexte scénique et son interprétation sont discutés. Le discours d’un personnage dramatique ne peut être attribué directement aux convictions philosophiques personnelles d’Euripide.
La recherche moderne, notamment l’étude Reconsidering Euripides’ Bellerophon, souligne les risques de reconstruction à partir de paroles sorties de leur contexte et la possibilité d’une articulation différente entre le doute théologique, l’ascension et le désastre. Notre version prend pour axe la différence entre exiger une réponse à l’injustice et prétendre juger les dieux du haut de leur propre demeure.
II. Reconstruction — Le cavalier qui cherchait justice
Personnages proposés : Bellérophon, un vieil ami, une jeune servante, un messager, le chœur des Corinthiens et une voix divine non identifiée. La distribution ne prétend pas reconstituer celle de la tragédie antique.
Prologue — Après les exploits
LE CHŒUR. Nous l’avons célébré lorsqu’il revint de la Chimère. Les villes ont gravé son nom, les hommes ont raconté Pégase et le feu du monstre. Nous avions besoin qu’un seul vainqueur rende le monde compréhensible. Puis sa maison a connu le malheur, et nos chants n’ont pas su répondre à ce qui lui arrivait.
BELLÉROPHON. Les hommes racontent mes exploits comme s’ils ne regardaient plus ce que je suis devenu. Il paraît que j’ai vaincu un monstre ; je ne peux vaincre la question qui revient chaque matin : pourquoi la justice se détourne-t-elle de ceux qui l’appellent ?
LE VIEIL AMI. Tu as vécu assez longtemps pour comprendre que la vie ne distribue pas les récompenses comme un juge distribue les prix.
BELLÉROPHON. Alors pourquoi les prêtres affirment-ils que les dieux gouvernent justement ? Ils ne peuvent réclamer notre confiance et se retrancher ensuite derrière le silence lorsque nous demandons un compte.
Premier épisode — La cité des tyrans
Une servante apporte la nouvelle d’une autre cité ravagée par un souverain impuni. Le récit sert de motif rhétorique moderne, non de fragment restitué.
LA SERVANTE. Des hommes sont venus demander refuge. Leur prince a pris leurs terres ; ceux qui ont résisté ont perdu les leurs ou la liberté. On dit pourtant que les sacrifices se poursuivent dans les temples et que le souverain prospère.
BELLÉROPHON. Voilà donc le monde dont les poètes célèbrent l’ordre. Celui qui respecte les serments peut tomber dans la misère, et celui qui les rompt peut garder sa couronne.
LE VIEIL AMI. Tu prends l’injustice des hommes pour une preuve contre le ciel.
BELLÉROPHON. Ce sont les hommes qui ont appris à donner au ciel le nom de justice parfaite. Je demande seulement pourquoi leur définition ne résiste pas à ce qu’ils voient.
LE CHŒUR. Il existe des questions que la piété ne suffit pas à faire disparaître. On peut craindre l’impiété, mais craindre davantage le jour où l’on n’oserait plus interroger le malheur.
Premier stasimon — La justice introuvable
LE CHŒUR. Dans les marchés on pèse les métaux et les mesures, dans les tribunaux on entend les parties et les témoins. Mais qui pèse la peine d’un enfant contre la prospérité d’un puissant ? Les hommes donnent au ciel le nom de juge parce qu’ils ne savent plus vers qui se tourner sur terre.
Deuxième épisode — Pégase
Pégase est évoqué au fond de la scène sans apparition mécanique obligatoire. La possibilité d’une ascension est au centre du dossier mythique ; les choix scéniques ci-dessous demeurent hypothétiques.
LE VIEIL AMI. J’ai vu le cheval ailé lorsque tu pensais partir. Son souffle emplissait la cour comme si une partie du ciel était descendue sur la terre. Que souhaites-tu encore lui demander ?
BELLÉROPHON. Je veux monter jusqu’au séjour des dieux. Non pour devenir l’un d’eux, mais pour leur demander de regarder ce qu’ils gouvernent.
LE VIEIL AMI. La distance qui nous sépare de leurs demeures n’est pas seulement celle des nuages.
BELLÉROPHON. Alors qu’ils la traversent pour répondre. Si le pouvoir refuse toute parole à ceux qui en subissent les décisions, il ressemble aux tyrans que nous condamnons.
LE VIEIL AMI. Tes questions peuvent être justes et ta route impossible. N’appelle pas lâcheté celui qui te demande de rester vivant pour les poser.
BELLÉROPHON. Je ne veux plus seulement une réponse d’homme à la plainte d’un homme. Je veux savoir si les puissances elles-mêmes entendent le mot injustice.
Troisième épisode — La contradiction du héros
LE CHŒUR. Nous avons vu Bellérophon dompter ce que nul autre ne montait. Maintenant il parle de justice avec la même assurance qu’il employait à dompter une bête. Est-ce la même force qui pose des questions et qui exige de ne plus rencontrer de limite ?
BELLÉROPHON. J’ai combattu lorsque les hommes voulaient se débarrasser de moi par des épreuves impossibles. Je suis revenu. Pourquoi serais-je condamné à accepter l’injustice alors que j’ai appris à refuser tant de choses ?
LA SERVANTE. Tu avais vaincu la Chimère parce qu’elle détruisait des vies. Tu veux aujourd’hui monter contre ce que tu ne peux même pas identifier. Qui protégeras-tu pendant que tu seras dans le ciel ?
BELLÉROPHON. Tu me demandes de faire du bien là où je suis. Mais si le monde est gouverné injustement, combien de temps ce bien durera-t-il ?
LA SERVANTE. Peut-être pas longtemps. Cela ne le rend pas moins nécessaire pour ceux qui le reçoivent aujourd’hui.
Deuxième stasimon — Le cheval et la hauteur
LE CHŒUR. Des ailes donnent au cavalier de la hauteur ; elles ne lui donnent pas une raison de plus. La mer paraît petite vue d’en haut, mais les naufragés y souffrent autant. La grandeur du regard peut faire oublier la taille de ceux que l’on prétend défendre.
Quatrième épisode — L’ascension
BELLÉROPHON. Pégase, tu as porté mes armes contre la Chimère. Porte maintenant ma question vers ceux que les hommes disent immortels. Je ne veux pas leur voler leur lumière. Je veux savoir pourquoi ils la répandent sur des maisons qu’ils laissent mourir.
LE VIEIL AMI. Reviens avant que l’air ne t’ôte le souffle. Les hommes ne sont pas faits pour n’avoir plus de terre sous leurs pieds.
BELLÉROPHON. Celui qui n’essaie jamais d’atteindre ce qu’il juge inaccessible finit par traiter toutes les injustices comme des lois de la nature.
LE CHŒUR. Le cheval s’élève. Nous distinguons encore son ombre entre les nuages ; puis elle disparaît. Il ne reste au sol qu’une assemblée incapable de savoir si elle a vu un acte de liberté ou une catastrophe en marche.
Cinquième épisode — La chute
Le messager annonce la chute hors scène, sans prétendre savoir comment elle était présentée chez Euripide.
LE MESSAGER. Le cheval est revenu sans son cavalier. Nous avons retrouvé Bellérophon à la lisière des terres arides. Son corps porte la trace de la chute. Il respire, mais il ne peut plus marcher comme avant.
LA SERVANTE. Les dieux l’ont-ils frappé parce qu’il voulait leur parler ?
LE MESSAGER. Je n’ai vu que sa chute. Ceux qui prétendent connaître l’intention des dieux ont vu moins que moi et disent davantage.
LE VIEIL AMI. Qu’on le transporte avec soin. Il n’a pas cessé d’être un homme parce que sa tentative a échoué.
LE CHŒUR. Les ailes ont traversé les airs ; le corps connaît de nouveau la pesanteur. L’homme qui demandait justice revient au monde où cette demande avait commencé.
Sixième épisode — Le débat après le ciel
BELLÉROPHON. On m’a retrouvé vivant. Ceux qui riaient de ma tentative diront que le ciel m’a puni. Pourtant personne n’a répondu à ma question.
LE VIEIL AMI. C’est peut-être elle qui devra rester parmi nous, au lieu d’être portée au-dessus de nous comme une arme.
BELLÉROPHON. Tu voudrais que je renonce à juger la violence des puissants ?
LE VIEIL AMI. Je voudrais que tu distingues deux choses : refuser l’injustice, et croire que tu dois posséder toute la vérité pour avoir le droit de la refuser.
LA SERVANTE. Des hommes attendent encore un secours que ta colère ne leur a pas apporté. Tu ne peux plus chevaucher Pégase ; tu peux encore leur parler.
BELLÉROPHON. J’étais parti chercher des dieux qui répondraient pour le monde. Je reviens vers des hommes qui ne peuvent répondre que de leurs actes. Ce n’est pas assez ; c’est pourtant le seul lieu où je peux commencer.
Exodos — L’homme qui ne devient pas un dieu
LE CHŒUR. Les dieux n’ont pas parlé. Peut-être n’existent-ils pas comme nous les racontons, peut-être leur justice échappe-t-elle à nos mesures. La chute ne résout pas cette question. Elle nous montre seulement qu’un homme peut la poser sans pouvoir devenir la réponse.
BELLÉROPHON. Si les dieux existent, qu’ils apprennent à entendre la plainte des mortels. S’ils n’existent pas, que personne n’invoque leur nom pour couvrir les actes des tyrans. Je ne sais pas lequel de ces chemins est vrai. Je sais que la souffrance de ceux qui vivent n’attend pas cette certitude.
LE CHŒUR. Le cavalier demeure sur terre. Son désir de justice doit désormais trouver des mains humaines. La tragédie n’a pas donné une doctrine ; elle laisse une question ouverte.
III. Commentaire : l’impiété, la connaissance et la scène
Le fragment dit « athée », habituellement numéroté 286, doit être lu avec rigueur. Son attribution et sa position dans la pièce ont été discutées. Il serait méthodologiquement erroné de le citer comme une confession personnelle d’Euripide, ou d’affirmer qu’il correspond exactement au moment précédant l’ascension.
L’idée d’une montée vers l’Olympe peut être comprise comme un acte de démesure, mais elle porte aussi une interrogation sur la distribution injuste des destins humains. Une lecture uniquement punitive — l’homme a voulu devenir un dieu, donc il tombe — risque d’effacer la force intellectuelle des objections qu’il formule.
Le cheval ailé est double : compagnon des exploits héroïques et instrument de la tentative philosophique. La même technique de l’exploit semble promettre au héros la résolution de problèmes qui ne se laissent pas combattre comme la Chimère.
L’issue exacte du drame reste débattue. Les études supposent parfois un retour de Bellérophon estropié, et la mort du protagoniste au dénouement n’est pas établie. Cette reconstruction le laisse vivant et désabusé afin de développer une interprétation moderne, non pour prétendre restaurer la fin antique.
IV. Bibliographie
Collard, Cropp et Lee, Euripides: Selected Fragmentary Plays, volume I, chapitre Bellerophon, Liverpool University Press : https://academic.oup.com/liverpool-scholarship-online/book/40102/chapter-abstract/341287351 .
« Reconsidering Euripides’ Bellerophon », Classical Quarterly, discussion critique des fragments et de leur attribution : https://www.cambridge.org/core/journals/classical-quarterly/article/abs/reconsidering-euripides-bellerophon/46C4167C44149597327F2365B4BA0F6B .
Richard Kannicht, Tragicorum Graecorum Fragmenta, volume V, Euripides ; Anthology of Classical Myth, « Bellerophontes on the Gods » : https://icc.swu.edu.cn/__local/5/46/42/45D8B42C682817BE26B1A37710B_95F1A04C_6D1990.pdf .
Revenir au volume III de MYTHOS : https://bobmythos.fr/tragedies/mythos-theatre-perdu-volume-iii-euripide-edition-vii/ .
