MYTHOS — Cahier XIII. Reconstruction dramatique originale d’Ino, tragédie perdue d’Euripide, enrichie par les papyrus publiés en 2012 et en 2024. Le texte de cette page n’est pas une traduction du papyrus : les dialogues sont intégralement modernes.

I. Un dossier profondément renouvelé par la papyrologie

Ino, fille de Cadmos et d’Harmonie, est l’épouse du roi Athamas. Selon le résumé ancien conservé sous le nom d’Hygin, Athamas la croit morte alors qu’elle a disparu pour participer aux rites dionysiaques. Il prend une autre femme, Thémisto, dont il a également deux fils. Lorsque Ino revient, le roi la cache sous une identité servile. Thémisto, persuadée que sa rivale menace l’avenir de ses enfants, prépare la mort des fils d’Ino et prend pour confidente celle qu’elle ne reconnaît pas.

Ino déjoue le projet en échangeant les vêtements destinés à identifier les enfants : Thémisto tue alors ses propres fils. En découvrant ce qu’elle a fait, elle se donne la mort. Les malheurs ne s’arrêtent pas à cette vengeance : Athamas, frappé de folie pendant la chasse, tue Léarque, fils d’Ino ; Ino se jette à la mer avec Mélicerte et devient, dans la tradition, une divinité marine. L’ordre exact des scènes, les motivations et les versions du dénouement sont discutés.

La découverte de P. Phil. Nec. 23, lors de fouilles égyptiennes en novembre 2022, a fourni des vers anciens publiés en 2024 par Basem Gehad, John Gibert et Yvona Trnka-Amrhein. Le papyrus transmet au total environ 97 lignes provenant d’Ino et de Polyidos. Pour Ino, le nouveau document éclaire notamment une confrontation entre les deux épouses après la catastrophe. Il ne faut toutefois pas traiter les lignes conservées comme une scène continue sans lacunes : des études postérieures, notamment celles de P. J. Finglass, examinent la possibilité que le support réunisse plusieurs extraits.

II. Reconstruction — Les deux femmes du palais

Personnages proposés : Ino, Thémisto, Athamas, une nourrice, un messager, deux enfants entendus hors scène et le chœur des femmes du palais. Les violences contre les enfants ne sont ni montrées ni détaillées.

Prologue — Une seconde épouse

LE CHŒUR . Dans cette maison, on a prononcé deux fois le mot épouse. La première avait disparu et personne ne savait si elle était morte. La seconde est entrée avec ses propres enfants et a appris à prendre soin d’un palais où d’autres noms demeuraient sur les murs.

THÉMISTO . Chaque objet conserve la mémoire d’une femme que je n’ai jamais rencontrée. On me dit que je suis reine ; on me rappelle cependant que le roi a aimé avant moi.

LA NOURRICE . Les maisons ne recommencent jamais entièrement. Les enfants qui y naissent reçoivent des histoires dont ils ne comprennent pas encore la violence.

THÉMISTO . Je veux que mes fils puissent y vivre sans être considérés comme les héritiers d’une place provisoire.

Premier épisode — Le retour caché

Athamas introduit Ino dans la maison sous les vêtements d’une servante. La reconstitution ne suppose pas que le retour ait été représenté sous cette forme chez Euripide.

ATHAMAS . Je t’ai cherchée jusqu’à croire ta vie terminée. Les hommes m’ont conseillé de me remarier, et la maison a reçu deux autres enfants.

INO . Tu as prononcé ma mort sans voir mon corps. Il m’a fallu revenir comme une étrangère dans une demeure où les miens m’appellent encore mère.

ATHAMAS . Si Thémisto apprend que tu es ici, elle craindra que je ne lui retire tout ce que je lui ai promis.

INO . Tu veux protéger deux femmes en empêchant chacune de connaître la vérité. Les murs n’ont jamais rendu un mensonge juste.

ATHAMAS . Je te demande un peu de temps.

INO . C’est le temps que les puissants réclament souvent lorsqu’ils ne veulent pas encore répondre de leurs actes.

Premier chant — L’habit et le nom

LE CHŒUR . Les vêtements disent qui commande et qui sert. Il suffit pourtant qu’une reine porte le manteau d’une servante pour que les hommes cessent de reconnaître son passé. La maison croit connaître ses habitants ; elle ne sait reconnaître que les places qu’elle leur a données.

Deuxième épisode — Deux femmes se rencontrent

THÉMISTO . On dit que la première femme d’Athamas pourrait être vivante. Tu viens d’arriver et tu parles peu : peut-être as-tu vu des femmes chassées d’une maison par le retour d’une autre.

INO . J’ai vu des femmes perdre tout ce que les hommes leur avaient promis. J’en ai vu aussi qui pensaient que la place de l’autre ne pouvait être garantie que par sa disparition.

THÉMISTO . Tu me juges comme si tu possédais une histoire que tu ne veux pas raconter.

INO . Je te demande simplement de ne pas faire de ta peur un ordre auquel les enfants auraient à obéir.

THÉMISTO . Les enfants n’obéissent pas à leur destin : ce sont les mères qui doivent le préserver.

INO . Il est possible de vouloir protéger les siens et de devenir le danger dont on voulait les sauver.

Troisième épisode — Les vêtements

Thémisto révèle à la femme qu’elle croit être servante le projet de tuer les fils d’Ino. Le choix des couleurs suit le résumé transmis par Hygin ; le dialogue exact ne survit pas.

THÉMISTO . Les enfants de la première épouse seront reconnus aux vêtements sombres. Les miens porteront le blanc. Dans la nuit, personne ne prendra l’un pour l’autre.

INO . Tu confies à la couleur d’un tissu la différence entre celui qui doit vivre et celui qui doit mourir.

THÉMISTO . Tu n’as pas d’enfants dans cette maison. Tu ignores ce que signifie devoir leur garantir une place.

INO . C’est parce que je le sais que je mesure ce que tu viens de dire.

THÉMISTO . Tu feras ce que je te demande. Ensuite le palais ne connaîtra plus qu’une seule mère.

INO . Et ceux que tu auras perdus ne connaîtront plus aucune mère.

LE CHŒUR . Deux couleurs vont décider d’un crime. L’homme a appris à distinguer les corps par l’étoffe, puis il a cru que l’étoffe pouvait remplacer le visage.

Deuxième chant — Le piège de la reconnaissance

LE CHŒUR . On peut modifier un signe en gardant la chose qu’il désigne. Lorsque la haine cherche une victime à travers un vêtement, elle ne voit plus l’enfant. La reconnaissance devient un instrument de meurtre précisément parce qu’elle a cessé d’être une connaissance.

Quatrième épisode — La nuit des berceaux

La nuit passe sans scène de violence. La nourrice revient au matin, et le chœur apprend que Thémisto a tué ses propres fils en croyant frapper ceux d’Ino.

LA NOURRICE . Les enfants sont morts. L’homme qui portera le message au roi cherchera des mots qui n’existent pas. On avait préparé deux couleurs pour séparer des vies ; les tissus ne protègent aucun corps.

THÉMISTO . Je les ai reconnus trop tard. Je croyais tenir ce qui me menaçait, et j’ai détruit ceux pour lesquels j’avais tout préparé.

INO . Tu avais voulu tuer mes fils. Je t’ai laissé suivre un mensonge que j’ai retourné contre toi.

THÉMISTO . Alors ce que tu m’as fait est aussi terrible que ce que je voulais te faire.

INO . Je ne peux nier que j’ai choisi de sauver les miens en sachant que tes mains chercheraient des victimes.

LE CHŒUR . Ici la victoire d’une mère est la tombe de l’autre. Nul ne peut appeler la seconde innocente de tout ce qui s’est produit, ni la première seule responsable de la haine qui l’avait menacée.

Cinquième épisode — Les deux épouses se parlent

Cette confrontation est inspirée de la nouvelle documentation de 2024, qui éclaire les voix d’Ino et de Thémisto. Les répliques ci-dessous sont originales et ne correspondent à aucun passage grec restitué.

THÉMISTO . Tu te tiens devant moi avec le visage de celle qui a échappé à la mort. Est-ce donc ma douleur qui te donne le droit de regarder le monde comme si justice avait été faite ?

INO . Tu m’avais condamnée sans me reconnaître. Les enfants que tu voulais faire mourir sont vivants.

THÉMISTO . Les miens ne le sont plus. Tu as pris ma jalousie pour une arme et tu l’as retournée vers leurs lits.

INO . J’avais à choisir entre laisser mourir mes enfants et agir. J’ai agi. Mais je ne prétends pas que l’acte soit devenu pur parce que ma peur était fondée.

THÉMISTO . Aucun de nos fils n’avait décidé de cette guerre entre nous.

INO . Alors notre plus grand crime fut peut-être d’avoir laissé les hommes faire de notre maison une place qu’une seule femme pouvait occuper.

THÉMISTO . Athamas vivra après nous comme celui qui voulait garder deux foyers dans un seul palais. Nous serons celles dont on racontera la fureur.

INO . Sa dissimulation ne retire pas nos actes. Elle en fait seulement une histoire plus longue que le seul nom d’une mère coupable.

Troisième chant — Le palais sans innocence

LE CHŒUR . La maison possède un roi, deux épouses et quatre enfants. Elle possède encore des murs et des gardes. Pourtant l’ordre qu’on prétendait y défendre a fait de chaque porte un lieu de crainte. Le sang n’a pas distingué les noms que les vivants avaient donnés à leur rivalité.

Sixième épisode — Athamas revient

ATHAMAS . On me dit que les fils de Thémisto sont morts. Quand j’ai voulu éviter le scandale en dissimulant le retour d’Ino, je n’imaginais pas que ce secret deviendrait le commencement d’un tel désastre.

INO . Tu n’avais pas voulu voir que notre maison ne pouvait rester entière tant qu’une femme y devait mentir pour y vivre.

ATHAMAS . Je voulais protéger les enfants.

INO . Tu as voulu protéger l’image du palais. Les enfants n’ont jamais été consultés pour savoir si cette image les protégeait.

LE MESSAGER . Thémisto a quitté la maison et l’on annonce sa mort. Le roi n’a plus de seconde épouse, mais il ne retrouve pas ce qu’il possédait avant de la prendre.

ATHAMAS . Si les dieux ont voulu me punir, qu’ils disent au moins pour quelle faute ils ont exigé tant de vies.

LE CHŒUR . Les hommes demandent aux dieux de mesurer ce qu’ils ne savent plus regarder. Mais la parole qui attribue tout au ciel peut aussi cacher les décisions prises derrière les portes.

Septième épisode — La chasse et la folie

Un messager rapporte le meurtre de Léarque par Athamas pendant une chasse. Dans le récit traditionnel, le père est frappé de folie. Les paroles du messager sont entièrement imaginées.

LE MESSAGER . Athamas est parti chasser. Un trouble s’est emparé de son esprit. Il ne reconnaissait plus les hommes autour de lui et poursuivait ce qu’il prenait pour un animal. Quand nous avons compris, Léarque était mort.

INO . Je croyais avoir sauvé mes fils en changeant leur vêtement. Je retrouve un enfant mort par la main de son père. Les gestes que j’ai accomplis n’ont pas su leur construire un lendemain.

LE MESSAGER . On dit que les dieux ont troublé le roi.

INO . Peut-être. Mais le palais où nous vivions avait déjà appris à tuer sans attendre leur présence.

LE CHŒUR . Le malheur a traversé le mensonge, la jalousie, la vengeance et la folie. À chaque seuil, les hommes ont cru connaître le dernier visage de la catastrophe. Il en est venu un autre.

Exodos — Ino et Mélicerte

La scène s’arrête au bord de la mer. La tradition rapporte le saut d’Ino avec Mélicerte et l’apothéose de la mère sous le nom de Leucothée. Les mots et la scénographie ne sont pas conservés.

INO . Je ne sais plus quelle terre peut recevoir une mère qui a sauvé un enfant et laissé mourir ceux d’une autre. Mélicerte, tu ne sais pas encore tout ce que les adultes ont fait de ton nom.

LE CHŒUR . La mer semble ouvrir un passage qui n’appartient pas aux palais. Les récits diront que la femme y disparut avec son enfant et qu’une puissance divine lui donna ensuite une autre forme.

INO . Si une vie nouvelle m’est donnée, qu’elle ne fasse pas oublier celles qui furent détruites. Que personne ne dise que devenir déesse suffit à rendre innocente mon histoire.

LE CHŒUR . La maison d’Athamas demeure privée de presque tous ceux qui la faisaient vivre. Une femme est emportée par la mer, une autre a disparu dans sa propre vengeance. Le destin ne prononce pas ici un simple jugement : il montre ce qui advient lorsque toutes les protections sont devenues dangereuses.

III. Appareil critique et philosophie

Le résumé d’Hygin, précisément intitulé Ino d’Euripide, constitue un témoignage narratif fondamental, mais ne remplace pas le texte dramatique. La mise en scène d’une épouse déguisée, les vêtements de couleurs contraires, la mort des enfants et la catastrophe finale appartiennent au dossier transmis, tandis que les motivations psychologiques et les paroles développées ici restent des créations.

La découverte de 2024 est particulièrement importante pour l’histoire du théâtre parce qu’elle conserve des paroles authentiques d’Ino et de Thémisto, et non seulement une paraphrase tardive de l’intrigue. Le support est néanmoins fragmentaire. P. J. Finglass a souligné en 2025 que la disposition des lignes ne doit pas nécessairement être lue comme un extrait continu sans lacunes ni ruptures : la structure pourrait correspondre à plusieurs passages choisis.

Ino n’est pas seulement une victime de la jalousie. La tradition lui attribue une inversion intentionnelle des vêtements : elle sauve ses fils en exposant ceux de sa rivale au meurtre. Une lecture qui la présenterait comme une mère parfaitement innocente effacerait le nœud tragique de sa décision.

Athamas, qui dissimule la présence d’Ino sous l’apparence d’une servante, exerce un pouvoir sur les identités de ses deux épouses. Leur rivalité ne saurait pourtant être expliquée entièrement par cette manipulation, car chacune demeure responsable des décisions qu’elle prend.

La proximité thématique avec Médée ne signifie pas que les deux œuvres exposent le même système de causes. Ino, Thémisto et Athamas forment une constellation dramatique différente, où la multiplicité des enfants rend la reconnaissance, l’habit et la confusion meurtrière particulièrement importants.

IV. Sources vérifiables

Basem Gehad, John Gibert et Yvona Trnka-Amrhein, « P. Phil. Nec. 23: New Excerpts from Euripides’ Ino and Polyidos », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 230 (2024), p. 1–40. Notice institutionnelle : https://experts.colorado.edu/display/pubid_382542 .

University of Colorado Boulder, présentation du papyrus et de son premier extrait : https://www.colorado.edu/classics/papyrus .

Oxford, Stories from the Sands, présentation de l’intrigue et de la découverte : https://torch.ox.ac.uk/stories-from-the-sands .

Center for Hellenic Studies, travaux et discussions sur le nouveau papyrus : https://www-current.chs.harvard.edu/preprints-from-the-new-euripides-conference/ .

P. J. Finglass, « Another New Papyrus of Euripides’ Ino » (2025), discussion de la continuité et de l’attribution des passages.

Hygin, Fables 4, Ino d’Euripide : https://www.theoi.com/Text/HyginusFabulae1.html . Consulter également le volume III d’Euripide sur MYTHOS : https://bobmythos.fr/tragedies/mythos-theatre-perdu-volume-iii-euripide-edition-vii/ .