MYTHOS — Dossier universitaire, 28 octobre 2026. Collection : Perse et Iran ancien. L’inscription de Behistun, dite également Bisotun ou Bīsotūn, fut ordonnée par Darius Ier au début de son règne. Gravée sur une falaise de l’ouest iranien, accompagnée d’un grand relief royal et de versions en vieux perse, élamite et babylonien, elle constitue l’un des documents majeurs de l’histoire achéménide. Elle raconte comment Darius, arrivé au pouvoir en 522 avant notre ère, aurait vaincu une série de rébellions et restauré l’autorité du royaume.

Problématique. Comment une proclamation royale peut-elle devenir une source centrale de connaissance tout en devant être interrogée comme un instrument de légitimation ? Quels rapports entretiennent langue administrative, image de souveraineté, vérité politique et divinité Ahura Mazda ? Pourquoi ce monument a-t-il été déterminant pour le déchiffrement moderne des écritures cunéiformes ?
1. Situation : une falaise sur la route entre Iran et Mésopotamie
Le site de Behistun se trouve dans l’actuelle province de Kermanshah, près d’une voie historique reliant le plateau iranien à la Mésopotamie. Le relief et les inscriptions occupent une paroi rocheuse surplombant le passage. La monumentalité et la hauteur rendent le message visible comme affirmation de domination, sans faciliter la lecture détaillée des lignes par tous les voyageurs. L’emplacement relie ainsi topographie, spectacle politique et durabilité matérielle du texte.
La zone renferme aussi des vestiges de plusieurs époques, depuis la préhistoire jusqu’à l’Antiquité tardive et au-delà. Elle ne se réduit pas au seul règne de Darius. Le classement de Behistun au patrimoine mondial de l’UNESCO souligne précisément cette longue histoire de contacts, tout en plaçant l’inscription achéménide au centre de sa valeur historique.
2. Le problème de la succession de Cambyse
Après la mort de Cambyse II, une grave crise dynastique affecta l’empire. Darius présente son adversaire comme Gaumāta, un mage qui aurait usurpé l’identité de Bardiya, frère de Cambyse. Selon l’inscription, Darius et un petit groupe de conjurés l’auraient éliminé, avant de réduire de nombreuses révoltes. Ce récit est une version officielle rédigée par le vainqueur ; la réalité de l’imposture et le statut de Bardiya/Gaumāta font l’objet de débats historiographiques durables.
Le témoignage d’Hérodote, écrit plus tard dans un contexte grec, offre une autre mise en récit du complot et de la succession. Les convergences ne suffisent pas à démontrer l’indépendance de toutes les informations, et les divergences n’autorisent pas à disqualifier automatiquement l’un ou l’autre document. La chronologie de 522–520 doit être établie par la confrontation de l’inscription, des textes babyloniens datés et des traditions ultérieures.
3. Le bas-relief : roi, captifs et langage visuel de la victoire
Darius apparaît debout, armé d’un arc, dominant un personnage renversé ; devant lui, les rebelles captifs sont représentés attachés. Au-dessus figure un symbole ailé associé à l’univers idéologique de la royauté achéménide. Les noms et les identités des rebelles sont accompagnés de légendes gravées. Le relief fonctionne comme un dispositif visuel de hiérarchisation : un souverain légitime, des ennemis réduits et une autorité supérieure soutenant la victoire.
Identifier automatiquement le symbole ailé à une représentation anthropomorphe certaine d’Ahura Mazda ou au « faravahar » tel qu’il est compris aujourd’hui demanderait des précautions. L’art achéménide réemploie des traditions proche-orientales, et le sens exact de chaque élément doit être établi à partir du monument, des comparaisons iconographiques et des textes contemporains. Les études de Margaret Cool Root restent essentielles pour l’analyse du vocabulaire royal.
4. Les trois langues : vieux perse, élamite et akkadien babylonien
L’ensemble principal est rédigé dans trois langues, utilisant des formes distinctes de cunéiforme : vieux perse, élamite et babylonien, cette dernière étant une variété de l’akkadien. Il ne faut pas en déduire trois copies rigoureusement littérales. Les écritures et leurs grammaires possèdent des caractéristiques propres ; des choix lexicaux et des nuances d’expression peuvent différer entre les versions.
Le vieux perse constitue une langue iranienne ancienne, tandis que l’élamite appartient à une autre famille linguistique et que l’akkadien est une langue sémitique. Leur présence rend visible une pratique impériale plurilingue. Le document est ainsi une archive pour l’histoire des langues et une source sur les modes de communication au sein d’un pouvoir couvrant de vastes territoires.
5. La fabrication du monument : un processus, pas une séance unique
L’inscription n’a pas nécessairement été produite comme un ensemble trilingue simultané dès le premier jour. Les études épigraphiques distinguent différentes phases d’élaboration et de gravure. La version élamite initiale, par exemple, a été déplacée et remaniée lors d’une modification du programme iconographique. La version en vieux perse semble appartenir à une phase tardive du processus. Ces éléments compliquent la datation et mettent en lumière le travail des scribes et des ateliers royaux.
La comparaison entre les trois versions permet d’interroger la circulation du récit au sein de la chancellerie. Il faut néanmoins éviter de transformer la priorité relative d’une inscription dans la pierre en preuve immédiate de la langue dans laquelle Darius formula initialement chaque phrase.
6. Les rébellions et l’invention politique de la « vérité »
Darius décrit une succession d’usurpateurs, de prétendants et de révoltes dans plusieurs régions de l’empire. Le récit insiste sur les mensonges de ses ennemis et sur la légitimité de sa propre action. Cette opposition structure le texte : le roi se présente comme agent d’un ordre conforme au vrai, tandis que ses adversaires sont décrits comme trompeurs. L’idéologie de la véracité est donc inséparable de la présentation politique des guerres.
Les listes de campagnes et de lieux constituent des données très précieuses, mais l’inscription conserve le point de vue d’un acteur intéressé. Chaque rébellion doit être confrontée, lorsque c’est possible, aux tablettes administratives, datations locales, traditions grecques et autres inscriptions. Les absences documentaires ne peuvent être comblées par le seul prestige du récit royal.
7. Ahura Mazda : soutien divin et souveraineté impériale
L’inscription attribue à Ahura Mazda un rôle décisif dans la réussite et la légitimité de Darius. Le roi affirme agir avec l’aide du dieu et oppose sa conduite à la tromperie de ses adversaires. La place de cette divinité est fondamentale pour l’histoire religieuse iranienne. Pourtant, les références à Ahura Mazda ne suffisent pas à faire du règne de Darius l’équivalent du zoroastrisme tel qu’il est attesté dans des corpus plus tardifs.
Les problèmes de chronologie de Zarathoustra, de diffusion des traditions avestiques et de diversité des pratiques religieuses achéménides invitent à ne pas confondre hommage royal à Ahura Mazda et adoption documentée d’une doctrine intégrale. On peut étudier avec précision l’idéologie religieuse de Darius sans postuler des systèmes théologiques complets qui dépassent la documentation.
8. Légitimer une dynastie : généalogie et mémoire achéménide
Darius énumère ses ascendants et se présente comme membre de la lignée achéménide. Cette généalogie est une ressource politique : elle inscrit un souverain arrivé au pouvoir dans une histoire de continuité et de droit dynastique. L’historien doit la comparer aux autres inscriptions et aux débats concernant la place exacte de Darius au sein de la parenté des prédécesseurs.
Cette construction ne signifie pas que toute l’inscription serait fictive. Elle implique qu’un document peut simultanément livrer des faits historiques et mettre en forme ces faits pour défendre l’autorité de son auteur. La critique des sources ne consiste pas à choisir entre confiance absolue et rejet total.
9. Copies et circulation du message royal
Le monument évoque la diffusion de copies de sa proclamation. Des témoins d’une version babylonienne ont été trouvés à Babylone et une tradition araméenne est attestée à Éléphantine en Égypte. Ces documents confirment que la proclamation ne se limitait pas à une inscription placée dans une falaise éloignée. Leur comparaison avec l’original est précieuse pour l’étude du réseau administratif et de la transmission du texte.
Toute hypothèse concernant une version grecque doit rester distincte des copies effectivement identifiées. Rüdiger Schmitt a mis en évidence les étapes successives de la composition, les particularités des versions et les limites de notre connaissance de la diffusion.
10. Déchiffrement au XIXe siècle : le parallèle avec Rosette
La présence de plusieurs langues sur un même monument contribua de manière décisive au déchiffrement des systèmes cunéiformes modernes. Après les travaux pionniers de plusieurs savants européens sur le vieux perse, Henry Creswicke Rawlinson copia et étudia les textes de Behistun dans les années 1830 et 1840. D’autres chercheurs, tels qu’Edward Hincks et Edwin Norris, participèrent à l’établissement de la lecture des langues représentées. Ce progrès scientifique fut collectif, progressif et parfois concurrentiel.
La comparaison avec la pierre de Rosette est justifiée par la fonction de documents plurilingues dans l’histoire de leur déchiffrement. Elle ne doit toutefois pas effacer les différences entre hiéroglyphes égyptiens et systèmes cunéiformes, ni suggérer que tout aurait été résolu en un seul épisode spectaculaire.
11. Historiographie : propagande, récit et pratique administrative
La compréhension contemporaine de Behistun associe plusieurs champs : histoire politique achéménide, philologie iranienne, élamitologie, assyriologie, épigraphie et histoire de l’art. Pierre Briant situe la prise du pouvoir dans la formation des institutions impériales ; Amélie Kuhrt rapproche les différents documents du corpus achéménide ; Margaret Cool Root étudie la représentation de la souveraineté ; les travaux de Rüdiger Schmitt éclairent les textes et leur fabrication.
Les études récentes ne réduisent pas l’inscription à une étiquette globale de « propagande ». Il convient d’expliquer les mécanismes concrets de persuasion, les publics possibles, les supports de diffusion et le choix de raconter certaines victoires tout en laissant d’autres événements dans l’ombre.
12. Comparer Behistun aux inscriptions royales de Mésopotamie
Le relief de Darius et sa proclamation dialoguent avec les grandes traditions d’images triomphales et de récits royaux du Proche-Orient ancien. Les rois néo-assyriens, par exemple, associaient conquêtes, faveur divine et visibilité de la domination. Les ressemblances iconographiques peuvent témoigner d’un patrimoine culturel de formes politiques partagé ; elles n’autorisent cependant pas l’affirmation d’une copie directe pour chaque détail.
Comparer l’idéologie de la vérité de Darius au rôle de la souveraineté de Marduk dans Enūma eliš constitue un exercice intellectuel utile, à condition de ne pas confondre leurs genres : le premier est un récit royal ancré dans des événements datables, le second un poème mythologique babylonien. Le pouvoir divin et l’ordre politique s’y articulent selon des formes textuelles distinctes.
13. Certitudes, limites et questions ouvertes
- Établi : monument achéménide de Darius, texte dans trois langues, campagnes relatées, relief sculpté, rôle majeur dans le déchiffrement du cunéiforme.
- Discours officiel attesté : Gaumāta présenté comme imposteur et les rebelles comme menteurs ; Ahura Mazda décrit comme protecteur du roi.
- Question débattue : identité réelle du souverain écarté, fidélité du récit dynastique et relations entre les phases de composition.
- À éviter : assimiler le témoignage royal à un compte rendu impartial, identifier sans discussion le symbole ailé ou poser l’équivalence entre religion achéménide et zoroastrisme tardif.
- Méthode : confronter les versions linguistiques, leurs inscriptions matérielles, la chronologie des copies et les travaux d’édition.
14. Bibliographie et ressources universitaires
- UNESCO, « Behistun / Bisotun », notice patrimoniale — topographie, description, datation et importance du monument.
- Rüdiger Schmitt, « Bisotun iii. Darius’s Inscriptions », Encyclopaedia Iranica ; article scientifique.
- University of Oxford, Cabinet : relief et inscription, avec bibliographie.
- Cuneiform Digital Library Initiative : nouvelle édition de la version élamite (I).
- Françoise Grillot-Susini, Clarisse Herrenschmidt et Florence Malbran-Labat, « La version élamite de la trilingue de Behistun. Une nouvelle lecture », Journal asiatique 281 (1993), p. 19–59 ; DOI.
- Amélie Kuhrt, The Persian Empire: A Corpus of Sources from the Achaemenid Period, Routledge, 2007, p. 141–158.
- Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Fayard, 1996 (éd. anglaise From Cyrus to Alexander).
- Margaret Cool Root, The King and Kingship in Achaemenid Art, 1979.
- Livius : translittération du texte vieux perse et traduction à usage pédagogique.
- Étude philologique de 2023 sur le texte vieux perse et les traductions de Behistun, Revista de História.
Parcours MYTHOS : Collection Perse et Iran ancien · Mésopotamie · Enūma eliš (dossier en préparation, non publié) · Comment travailler les sources. La fiche doit rester distincte d’une traduction intégrale ou d’une reproduction de l’inscription ; toute édition des textes exige les références et autorisations correspondantes.
MYTHOS — Complément universitaire : Behistun : trilinguisme impérial, mise en scène du vrai et contrôle des sources
Cette section distingue les documents datables, les récits transmis et les reconstructions historiographiques. Elle complète les chapitres précédents sans faire du mythe une preuve de l’événement qu’il raconte.
Un texte qui dit la vérité du roi : une donnée politique à examiner
L’inscription de Darius Ier à Behistun décrit le souverain comme un roi légitime rétablissant l’ordre face à des hommes qualifiés de menteurs et d’usurpateurs. Son récit n’est pas un compte rendu neutre des troubles survenus à la mort de Cambyse : il est produit par le pouvoir qui en tire sa justification. L’opposition entre vérité et mensonge se trouve renforcée par le soutien divin d’Ahura Mazda, présenté comme source de l’autorité royale. Il faut distinguer les faits que la chronologie des révoltes permet d’éclairer et l’interprétation officielle par laquelle le roi définit ses adversaires. La présence de captifs nommés et enchaînés sous un relief monumental donne à cette rhétorique une dimension visuelle, perceptible aux visiteurs qui ne pouvaient pas lire toutes les langues du texte.
Trois langues et plusieurs phases : ne pas parler d’un monument gravé d’un seul coup
Behistun contient des versions en vieux perse, élamite et babylonien (akkadien), ajoutées ou modifiées en plusieurs étapes. La description de l’UNESCO indique que la version vieux-perse appartient à une phase tardive de l’élaboration. Ce fait contredit l’idée trop simple d’une stèle trilingue conçue en une opération unique sur le modèle scolaire de la pierre de Rosette. Le parallèle avec Rosette concerne surtout l’histoire du déchiffrement moderne et l’existence de versions linguistiques qui se répondent ; les trois textes de Behistun ne doivent pas être supposés matériellement ou linguistiquement équivalents mot pour mot. Les spécificités de syntaxe et de titulature se lisent grâce à des éditions parallèles, et certaines lacunes peuvent différer d’une version à l’autre.
Darius, le faux Bardiya et le dossier d’Hérodote
L’identité du personnage vaincu que Darius présente comme Gaumāta, faux Bardiya, constitue un problème historique majeur. Chez Hérodote, la crise de succession est transmise dans une tradition grecque qui possède ses propres enjeux narratifs et politiques. Le chercheur ne peut traiter l’inscription et Hérodote comme deux témoignages indépendants dont l’accord confirmerait automatiquement tous les détails : les récits peuvent participer à la diffusion de justifications royales et leur chronologie de transmission diffère. Pierre Briant, Amélie Kuhrt et R. Shayegan ont montré l’importance de replacer les versions dans l’histoire des décisions impériales. Les contradictions sont utiles : elles indiquent où la source royale cherche à imposer une définition de la légitimité.
Le relief comme argument : composition, gestes et hiérarchie des corps
La figure royale domine les adversaires, écrase un vaincu et se place face à une représentation ailée dont l’identification et le langage religieux doivent être étudiés avec précision. Les mains, les armes et les cordes ne composent pas un tableau documentaire d’une bataille particulière mais une scène de triomphe politique. Le rapport entre image, relief et écriture prend tout son sens dans une route de passage reliant le plateau iranien et la Mésopotamie. Une photographie cadrée seulement sur les figures peut faire disparaître le contexte spatial et l’ampleur des colonnes inscrites ; un plan ou une vue générale doit être lu conjointement avec une édition du texte.
| Témoin | Genre / date | Ce qu’il atteste | Ce qu’il ne démontre pas |
|---|---|---|---|
| Vieux perse (DB) | Écriture cunéiforme syllabique/alphabétique | Titulature et récit royal | Phase et variantes à signaler |
| Élamite | Cunéiforme élamite | Version impériale complémentaire | Pas simple mot-à-mot |
| Babylonien (akkadien) | Cunéiforme mésopotamien | Inscription pour un espace multilingue | Particularités propres |
| Relief de Darius | Monument de propagande | Autorité, captifs, divinité | N’est pas une scène de bataille prise sur le vif |
| Hérodote, Histoires III | Récit grec du Ve s. | Comparaison sur la succession | Traditions non parfaitement indépendantes |
Sources et éditions à contrôler
- UNESCO — Behistun, valeur et phases du monument
- University of Oslo — Bibliotheca Polyglotta, DB en trois langues
- Oxford, dossier scientifique de Behistun et bibliographie
- MYTHOS — Perse et Iran ancien
Exercice de recherche (correction méthodologique). Sélectionner deux témoins de genres différents, citer leur date, leur nature matérielle et leur provenance ; formuler une interprétation que les documents autorisent, puis une hypothèse qu’ils ne permettent pas de vérifier. Ne jamais identifier le commentaire du pouvoir, l’image figurée et le fait historique à un seul niveau de preuve.
