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MYTHOS — Encyclopédie des comédies grecques, volume VI

Cratinos, Némésis (Νέμεσις) — L'œuf, la guerre et la responsabilité des dieux

Monographie philologique, historique, philosophique et dramaturgique. Série publique GitHub, 2 novembre 2026. Ce volume VI suit le volume V consacré aux Poleis d'Eupolis. Il ne remplace ni les notices historiques ni les autres séries MYTHOS.

Convention de preuve. [A] = source antique effectivement attestée, fragment identifié ou donnée historiographique explicitement sourcée ; [B] = interprétation, hypothèse de restitution, comparaison moderne ou débat philologique ; [C] = écriture dramatique contemporaine. Les répliques [C] sont entièrement inventées. Les références aux fragments suivent la numérotation Kassel–Austin (K–A) lorsque celle-ci est indiquée ; aucun texte grec n'est inventé, aucune paraphrase n'est présentée comme citation littérale.

I. [A] Une comédie de Cratinos perdue comme œuvre continue

Cratinos (Κρατῖνος) est l'un des trois poètes majeurs de la Comédie ancienne aux côtés d'Aristophane et d'Eupolis. Ses œuvres ne nous sont pas parvenues sous forme de pièces intégrales. Némésis appartient au groupe des comédies mythologiques dont les fragments permettent de reconnaître quelques situations, mais non la totalité des épisodes ni l'architecture du chœur. L'édition critique de base est R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci, IV (1983), fragments de Némésis traditionnellement rassemblés sous les numéros 114–127 K–A. Ces numéros ne sont pas des numéros de vers continus.

La pièce doit être étudiée à la fois comme un témoignage de création dramatique et comme un objet de transmission lacunaire. Une allusion d'un auteur tardif peut préserver un détail précieux, mais ne donne pas accès à l'intention globale de Cratinos. Les variantes mythiques attestées ailleurs ne doivent pas être attribuées automatiquement à cette comédie.

Référence de méthode : Emmanuela Bakola, Cratinus and the Art of Comedy, Oxford University Press, 2010, chapitres 3 et 4, notice académique.

II. [A/B] Quand fut représentée Némésis ?

Une représentation autour de 431 av. J.-C. est souvent retenue dans la bibliographie, mais la date précise est discutée. Des hypothèses voisines, notamment 429, existent. Il faut donc éviter la formule catégorique « jouée en 431 » sans expliciter le degré d'incertitude. La proximité possible avec le déclenchement de la guerre du Péloponnèse constitue un contexte interprétatif important, non une preuve suffisante de l'intrigue.

Le danger méthodologique est circulaire : supposer que la pièce dénonçait Périclès pour la guerre, puis dater la pièce à partir de cette supposition, et enfin utiliser la date pour confirmer l'interprétation. Une datation indépendante exigerait des indications didascaliques ou des allusions historiques non ambiguës.

Pour la discussion moderne, voir Bakola (2010), et les travaux sur les fragments et la chronologie rassemblés dans Fragmentation in Ancient Greek Drama (De Gruyter, 2020), qui discutent notamment le fragment 125 et les scholies aux Oiseaux.

III. [A] Némésis, Léda et l'œuf d'Hélène : plusieurs versions du mythe

Les traditions grecques ne racontent pas toutes la naissance d'Hélène de la même façon. Chez Pausanias, Description de la Grèce I, 33, 7, Némésis est dite mère d'Hélène, tandis que Léda l'élève. D'autres versions font de Léda la mère biologique ; certaines font intervenir un œuf. Le récit transmis par les Catastérismes attribués à Ératosthène, 25, relie Zeus, Némésis et la naissance d'Hélène et mentionne Cratinos comme témoin poétique de cette histoire.

Conséquence critique : les personnages Némésis et Léda ne sont pas interchangeables. La maternité biologique, la réception de l'œuf et l'éducation de l'enfant peuvent appartenir à des personnages différents selon les versions. Les amalgamer ferait disparaître l'intérêt même de la variation mythographique.

Source ancienne : Pausanias I, 33, 7 ; pseudo-Ératosthène, Catastérismes 25 ; Apollodore, Bibliothèque III, 10, 7 (tradition différente sur la découverte de l'œuf).

IV. [A] Le fragment 115 K–A : un objet sur scène

Le fragment 115 K–A s'adresse à Léda et lui prescrit, dans un langage comiquement élevé, de couver l'œuf qui lui est présenté. Le démonstratif du passage est un indice important : il suggère un objet visible dans la situation dramatique. L'œuf n'est donc pas seulement une métaphore reconstruite par les commentateurs ; le fragment autorise à envisager un accessoire théâtral.

La taille exacte de cet accessoire, le nombre de personnages présents et les réactions de la salle ne sont toutefois pas transmis. Un œuf spectaculaire est vraisemblable, mais un œuf de dimensions gigantesques relève de la mise en scène conjecturale. Les mots conservés suffisent à faire entendre la collision entre un événement mythique considérable et une tâche domestique familière : faire éclore un œuf.

Étude de référence : Dustin Dixon, « Euripides’ Comic Muse: Cratinus’ Nemesis in Euripides’ Helen », Society for Classical Studies, commentaire du fragment 115.

V. [A/B] Le cygne, Zeus et le problème de la contrainte

Les récits de Zeus poursuivant Némésis mettent en jeu la métamorphose et une asymétrie radicale de puissance. Certaines traditions parlent explicitement de violence sexuelle. Les traductions et résumés modernes oscillent parfois entre « séduction », « union » et « viol » : il importe de préciser de quelle source provient chaque qualification.

Dans le cadre de la comédie, l'apparition de Zeus sous forme animale peut produire un effet de travestissement ou de dérision du pouvoir divin. Cette dimension comique ne supprime pas la question éthique de la contrainte subie par Némésis. Il serait faux de supposer que le rire du public antique équivaut à une approbation unanime des actes de Zeus, ou, inversement, à une dénonciation morale explicitement formulée par Cratinos.

Dixon souligne que la comédie de Cratinos constitue un témoin ancien de l'épisode du cygne dans cette constellation mythique ; la chronologie des versions et les innovations précises demeurent discutées.

VI. [A/B] Le fragment 118 : Zeus et Périclès

Plutarque, Vie de Périclès 3, transmet une raillerie de Cratinos provenant de Némésis, qui joue sur une adresse à Zeus et sur la tête de Périclès. Ce fragment est une base textuelle réelle pour rapprocher l'univers mythique de la satire politique. Il ne permet pourtant pas d'affirmer que chaque personnage mythologique correspondait à une personnalité politique contemporaine.

La tentation d'une clé unique — Zeus serait Périclès, Némésis serait une personne de son entourage, Hélène serait une conséquence précise de sa politique — réduit la polyphonie comique à un code. Une allusion satirique attestée ne transforme pas automatiquement toute la pièce en allégorie intégrale.

Pour la discussion de la construction d'un adversaire politique : Sebastián Carrizo, « “Making enemies”: Pericles in Cratinus’ comedy and the comic construction of the ἐχθρός », Cuadernos de Filología Clásica, article et DOI. Cette étude concerne la satire de Périclès chez Cratinos en général et ne démontre pas, à elle seule, l'intrigue de Némésis.

VII. [B] De la faute individuelle à la catastrophe collective

Hélène est associée dans l'épopée à la guerre de Troie ; son origine divine relie ainsi une histoire intime à un désastre collectif. Une comédie mythologique peut faire apparaître la disproportion entre une décision prise par des puissants et les conséquences supportées par des communautés entières. Cette grille est particulièrement suggestive si la représentation se situe au voisinage du début de la guerre du Péloponnèse.

Mais la comparaison des deux guerres reste une hypothèse interprétative : nous ne possédons pas de passage conservé où un personnage de Némésis exposerait explicitement une théorie de la responsabilité de Périclès dans la guerre. La proximité historique n'est pas une citation.

VIII. [B] Paratragédie : élever le style pour abaisser l'action

La paratragédie ne consiste pas seulement à répéter des mots tragiques pour faire rire. Elle emprunte à la tragédie des procédés de solennisation, de reconnaissance, de menace ou d'annonce, puis les confronte à des gestes et objets incongrus. Dans Némésis, l'œuf peut devenir le point de rencontre entre prophétie grandiose et soin ménager.

Emmanuela Bakola a montré que l'engagement de Cratinos avec la tragédie est beaucoup plus systématique qu'une lecture centrée uniquement sur Aristophane ne le laisserait penser. Pour Némésis, elle étudie notamment la parodie de la manière tragique, sans supposer nécessairement un modèle tragique unique et identifiable. Voir Bakola, « Cratinus and Tragedy », p. 118–179.

IX. [A/B] La comparaison avec l’Hélène d'Euripide

Dans Hélène d'Euripide, représentée en 412 av. J.-C., l'héroïne évoque l'histoire incertaine de sa naissance et la tradition de l'œuf (notamment v. 16–21 et 256–259). L'œuvre distingue par ailleurs la véritable Hélène d'une image trompeuse associée à Troie : le rapport entre réputation, présence et culpabilité devient central.

Dustin Dixon a proposé que la tragédie d'Euripide réemploie ou transforme des effets de Némésis de Cratinos. L'hypothèse est féconde, mais il faut distinguer : [A] les passages conservés des deux auteurs ; [B] la direction exacte d'une influence intertextuelle. Un motif commun ne suffit pas à démontrer un emprunt direct.

X. [A/B] L'iconographie : un vase ne représente pas automatiquement une pièce

Un cratère apulien à figures rouges du IVe siècle av. J.-C., conservé à Bari (inv. 3899), représente une scène spectaculaire autour de l'œuf d'Hélène. L'objet est postérieur de plusieurs décennies à Cratinos. Les chercheurs ont rapproché cette image de traditions comiques sur l'éclosion d'Hélène, mais l'identification précise à une scène de Némésis demeure débattue.

Un vase peut attester la circulation d'un motif, des costumes, une situation ou une réception théâtrale sans fournir un « cliché photographique » de la représentation athénienne du Ve siècle. Voir H. Alan Shapiro, communication sur l'iconographie de la naissance d'Hélène, Society for Classical Studies, et Fernand Chapouthier, « Léda devant l'œuf de Némésis », Bulletin de correspondance hellénique 66–67 (1942), p. 1–21, Persée.

XI. [B] Némésis : justice, redistribution ou punition ?

Le nom Νέμεσις est lié à un ensemble d'idées de répartition, d'indignation devant l'excès et de sanction de la démesure. Il serait cependant réducteur d'identifier immédiatement la déesse à la « vengeance » au sens contemporain. Les usages poétiques, cultuels et philosophiques varient.

Dans une lecture de la comédie, le nom de Némésis peut faire résonner une question : qui est en mesure de rappeler un dieu à l'ordre ? Cette interrogation n'est pas une réplique conservée. Elle émerge du contraste entre la puissance de Zeus, les souffrances associées aux récits de sa poursuite et l'horizon d'une justice qui pourrait lui être opposée.

XII. [B] Rhamnonte : lieu de culte et imaginaire scénique

Némésis possédait un sanctuaire célèbre à Rhamnonte, en Attique. Pausanias (I, 33) décrit des traditions liées à la déesse et à Hélène. Le lieu constitue un contexte religieux solide pour l'étude de sa réception athénienne.

Il serait en revanche abusif de conclure que la scène de Cratinos représentait visuellement le sanctuaire, ou que la comédie reproduisait un rituel local. Le passage d'une géographie cultuelle attestée à un décor dramatique exige une preuve que nous ne possédons pas.

XIII. [B] Hegel : responsabilité et reconnaissance

Une lecture inspirée de Hegel peut poser la question de la responsabilité quand un agent puissant agit sans reconnaître les autres comme des sujets capables de refuser. Le mythe, porté sur scène, fait entrer en tension l'affirmation de la souveraineté et les conséquences objectives de l'action.

Cette comparaison ne signifie pas que Cratinos possédait une théorie hégélienne de l'État ou de la reconnaissance. Elle vise une interrogation analytique : la puissance qui impose son désir peut-elle se présenter comme source légitime d'ordre ? La comédie ne nous a pas conservé de réponse systématique.

XIV. [B] Nietzsche : généalogie du blâme et ironie contre les puissants

Nietzsche permet d'examiner les usages des jugements moraux : une société peut appeler « destin » ce qui résulte d'une décision de puissance, et « nécessité » ce qui impose des pertes aux plus faibles. La satire renverse potentiellement le regard : le dieu majestueux devient objet de rire.

Il faut éviter de faire de Nietzsche un commentateur direct de Némésis. La méthode généalogique est ici un instrument moderne pour questionner la fabrication de la grandeur et la distribution du blâme, non une clé philologique qui remplacerait l'étude des fragments.

XV. [B] Vernant, Détienne, Dumézil : comparer sans confondre

Chez Jean-Pierre Vernant, l'analyse des mythes grecs s'inscrit dans des configurations historiques de pensée, de parenté, de souveraineté et de représentation. Marcel Détienne invite à comparer les procédures par lesquelles un récit se transforme selon ses usages. Pour Némésis, cela signifie comparer avec prudence les versions épique, mythographique, cultuelle, iconographique, comique et tragique de la naissance d'Hélène.

La méthode de Georges Dumézil, particulièrement influente dans l'étude comparée des traditions indo-européennes, ne justifie pas d'attribuer à Némésis une structure trifonctionnelle : aucun fragment conservé ne démontre une telle organisation. La comparaison n'a de valeur que si elle accroît la précision plutôt que la vraisemblance imaginaire.

XVI. [B] Trois reconstructions possibles, aucune certaine

Modèle 1 — Le procès de Zeus : la déesse ou ses proches réclament des comptes au dieu ; une scène de défense fait éclater la contradiction entre majesté et comportement. C'est une invention de modèle, non une scène attestée.

Modèle 2 — L'œuf confié à Léda : le transfert de l'objet devient une série de méprises, de soins absurdes et d'annonces grandioses. Le fragment 115 rend plausible une situation de couvaison, mais ne prouve pas une intrigue entière de « passation » de l'œuf.

Modèle 3 — La satire civique : les aventures de Zeus servent de miroir à la politique athénienne et aux choix des dirigeants. Le fragment 118 autorise à examiner une attaque contre Périclès, non à identifier toute la distribution des rôles.

Ces modèles sont mutuellement concurrents ou partiellement combinables ; leur fonction est pédagogique. MYTHOS ne les présente pas comme un résumé perdu retrouvé.

XVII. [C] Scène originale I — Le gardien de l'œuf

Création dramatique contemporaine MYTHOS ; aucun vers n'est attribué à Cratinos.

LÉDA — On m'a confié un œuf et un avenir que personne ne sait décrire.

LE GARDIEN — C'est le présent des dieux. Il ne se refuse pas.

LÉDA — Quand les dieux font un présent, qui en supporte le poids ?

LE GARDIEN — Tu devrais être honorée.

LÉDA — Je le serai lorsque celui qui me l'a remis viendra aussi le couver.

LE GARDIEN — Les dieux ne s'occupent pas de ces détails.

LÉDA — Alors le monde tient par les détails que les dieux abandonnent.

LE GARDIEN — Mais l'enfant sera célébrée partout.

LÉDA — Est-ce une bénédiction de faire parler de soi avant même de naître ?

LE CHŒUR IMAGINÉ — Voici l'œuf qui promet la gloire ; nul ne veut payer le prix de la coquille.

Note de statut : [C] réplique et chœur entièrement modernes. Le fragment 115 ne contient aucun de ces propos.

XVIII. [C] Scène originale II — L'assemblée des conséquences

Création dramatique contemporaine MYTHOS ; hypothèse théâtrale libre.

LE CITOYEN — Le dieu affirme qu'il n'a fait qu'aimer.

NÉMÉSIS — A-t-il demandé ce que l'autre voulait ?

LE CITOYEN — Il dit qu'un dieu ne demande pas.

NÉMÉSIS — Voilà pourquoi il faut lui poser des questions.

LE MESSAGER — On annonce une fille d'une beauté incomparable.

NÉMÉSIS — Et pourquoi parlez-vous de sa beauté avant de parler de sa vie ?

LE MESSAGER — Parce que les poètes annoncent déjà des guerres.

NÉMÉSIS — Les guerres ne naissent pas dans les œufs. Des hommes les décident.

LE CHŒUR IMAGINÉ — Quand les puissants nomment destin leur volonté, les autres héritent de la nécessité.

Note de statut : [C] texte littéraire original, non traduction d'une source grecque.

XIX. Appareil critique : ce que l'on peut et ne peut pas dire

Proposition Statut Justification
Cratinos a composé une Némésis [A] Titre et fragments édités dans PCG IV
Léda doit couver un œuf dans le fragment 115 [A] Fragment 115 K–A
Cratinos raille Périclès par un jeu sur Zeus [A] Fragment 118 K–A transmis par Plutarque
L'œuf était un accessoire de scène [B], fortement étayé Démonstratif du fragment 115, mais dimensions inconnues
La pièce fut jouée précisément en 431 [B] Datation proposée, discutée
Chaque dieu représentait un politicien identifiable Non établi Aucune clé allégorique intégrale conservée
Euripide a directement emprunté à Cratinos [B] Hypothèse intertextuelle de Dixon, non preuve définitive
Le vase de Bari illustre exactement Némésis Non établi Iconographie postérieure et identification débattue
Les deux scènes ci-dessus sont des fragments Faux [C], créations contemporaines

XX. Bibliographie vérifiable et sources primaires

Éditions et sources antiques

Études modernes

XXI. Conclusion : la naissance d'un récit et le prix de ses interprétations

La singularité de Némésis est de rendre le mythe à la fois plus concret et plus instable. Un œuf, objet banal et fragile, devient le lieu d'où les récits font surgir une héroïne dont la réputation excédera sa propre existence. Le rire peut naître de cette disproportion ; la réflexion historique, de la possibilité qu'une décision de puissance se transforme en récit de fatalité. Les fragments nous donnent une scène de couvaison et une allusion politique, non une philosophie achevée de la guerre.

La tâche de l'éditeur n'est donc pas de combler les lacunes en dissimulant ses inventions, mais de rendre ces lacunes intelligibles : ce qui est transmis doit demeurer distinct de ce qui est reconstruit, et de ce qui est écrit aujourd'hui.

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Fin du volume VI. Les volumes I à V et les dossiers historiques sont conservés sans altération.