MYTHOS ✦
BIBLIOTHÈQUE · MYTHOS

title: "MYTHOS — Comédies grecques, volume X : Cratinos, Dionysalexandros" description: "Étude universitaire du Dionysalexandros : P.Oxy. IV 663, jugement de Pâris, Dionysos, Hélène, satire de Périclès, chœur satyrique, hypothèses et scènes originales."

MYTHOS — Encyclopédie des comédies grecques, volume X

Cratinos, Dionysalexandros — Quand Dionysos devient Pâris : désir, guerre et masque politique

Étude philologique, historique, philosophique et dramaturgique, 2 novembre 2026. Dossier nouveau de la série Markdown, complémentaire de la notice historique déjà conservée sur MYTHOS, et non remplacement de celle-ci.

Convention documentaire. [A] signifie témoignage antique transmis ou donnée directement vérifiable ; [B] signifie interprétation ou restitution scientifique, avec son degré d'incertitude ; [C] signifie écriture dramatique contemporaine originale. La traduction de travail des éléments papyrologiques est paraphrastique : aucune réplique ci-dessous n'est présentée comme un fragment grec retrouvé. Pour les fragments, se reporter à Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci IV, et aux éditions de P.Oxy. IV 663.

I. [A] Pourquoi ce dossier est exceptionnel

Parmi les comédies perdues du Ve siècle avant notre ère, Dionysalexandros bénéficie d'un document rare : une hypothesis, c'est-à-dire un résumé antique, conservé partiellement sur le papyrus d'Oxyrhynque IV 663. Ce texte n'est pas la comédie elle-même. Il offre cependant une trame beaucoup plus substantielle que les citations isolées qui constituent l'essentiel du patrimoine fragmentaire de la Comédie ancienne.

Le titre est un composé associant Dionysos à Alexandros, autre nom de Pâris. Il annonce une identité instable : un dieu se substitue au prince troyen et prend part à une décision dont la mythologie fait l'une des origines de la guerre de Troie.

La datation usuelle autour de 430–429 av. J.-C. est fondée sur l'allusion à Périclès et au déclenchement de la guerre du Péloponnèse ; elle reste une datation historico-critique, non une date inscrite dans un registre de concours conservé. Voir Kenneth Dover, « Cratinus », Oxford Classical Dictionary (2015).

II. [A] Le témoin P.Oxy. IV 663 et ses lacunes

Le papyrus, publié au début du XXe siècle, transmet une notice résumant les grandes étapes de l'action. Certaines parties sont endommagées et plusieurs lectures font débat. Il est essentiel de distinguer trois plans :

Emmanuela Bakola propose une nouvelle analyse du papyrus et des compléments dans Cratinus and the Art of Comedy (Oxford, 2010), appendices 1 et 4–5. Il serait incorrect de présenter toutes les restitutions de l'éditeur comme des mots matériellement conservés.

III. [A] Le concours des trois déesses

Le noyau mythologique est le jugement de Pâris : Héra, Athéna et Aphrodite rivalisent pour obtenir la décision du juge. Dans le récit comique résumé par le papyrus, Dionysos assume la fonction de Pâris. La substitution transforme un épisode de légitimation héroïque en théâtre des appétits, des travestissements et de la négociation.

Le choix d'Aphrodite entraîne la promesse d'Hélène. Cette séquence n'est pas une reconstruction gratuite : elle ressort du témoignage antique. En revanche, les paroles prononcées par chacune des déesses, les gestes précis du juge et la scénographie complète du concours ne sont pas conservés.

IV. [A/B] Hélène : personne mythique et enjeu de possession

La notice fait intervenir l'enlèvement d'Hélène par Dionysos, puis le danger suscité par la réaction des Grecs. Dans le système narratif du mythe troyen, Hélène est souvent traitée comme le prix d'une décision masculine ; le déplacement comique permet d'examiner le contraste entre désir individuel et catastrophe collective.

[A] Le rôle d'Hélène appartient au résumé transmis. [B] La lecture d'Hélène comme révélateur de l'appropriation des femmes est une analyse contemporaine, non une doctrine explicitement énoncée par Cratinos.

Comparer avec Euripide, Hélène, sans confondre les dates ni présumer une dépendance de l'œuvre plus ancienne à la tragédie postérieure.

V. [A] Le retour du véritable Pâris

Le récit papyrologique introduit le véritable Alexandros/Pâris, créant un problème d'identité dramatique : le personnage dont Dionysos emprunte le rôle peut désormais contester l'usurpation. Cette rencontre est particulièrement féconde pour la comédie, parce que le travestissement cesse d'être une simple convention connue du spectateur et devient un conflit entre personnages.

Le détail de la confrontation et le dénouement exact doivent être rapportés à l'état du papyrus. L'existence du dispositif de substitution ne justifie pas l'invention de longues disputes antiques entre Dionysos et Pâris.

VI. [A/B] La guerre en arrière-plan : les Achéens ravagent la campagne

La notice mentionne la menace des Achéens contre le territoire troyen. Stefano Ceccarelli a étudié les lignes 20–25 de la première colonne et proposé que cette situation fasse allusion aux invasions spartiates de la campagne attique au début de la guerre du Péloponnèse.

[A] La menace de destruction du territoire figure dans le témoin antique, sous réserve des lacunes et restitutions du passage. [B] Le rapprochement avec l'Attique de 431–430 av. J.-C. est une interprétation historique argumentée, non une désignation explicite de Sparte dans une réplique complète conservée.

Ceccarelli souligne aussi que l'évocation de la campagne ne prouve pas que Cratinos ait mis en scène un paysan déplacé. Il faut distinguer allusion à une réalité et dramatization effective de cette réalité.

VII. [A/B] La satire de Périclès : allusion et non portrait à clef

La notice antique affirme que la pièce visait Périclès, tenu pour responsable d'avoir amené la guerre aux Athéniens. La technique désignée par le terme grec emphasis renvoie à une attaque par suggestion ou allusion.

L'erreur méthodologique classique consiste à construire un tableau d'équivalences rigides : Dionysos serait Périclès à chaque instant, Hélène serait une personne historique déterminée, chaque dieu représenterait une institution. Bakola conteste cette réduction de la comédie mythologique à une allégorie politique univoque.

Le théâtre peut juxtaposer plusieurs régimes de signification : le rire suscité par Dionysos, la variation sur le mythe troyen, le jeu avec le drame satyrique et la critique d'un homme d'État contemporain. Ces couches n'ont pas à se recouvrir terme à terme.

VIII. [B] Le corps du dirigeant : masque, costume et autorité

Martin Revermann a mis en valeur le rôle des costumes et des changements de costume dans l'interprétation de Dionysalexandros. Le corps scénique de Dionysos n'est pas neutre : son identité dépend de signes visibles, susceptibles d'être empruntés et retirés.

La métaphore politique est puissante : si la dignité d'un prince peut être portée comme un costume, comment distingue-t-on une autorité légitime d'une représentation réussie ? Cette question est une proposition de lecture moderne. Le papyrus ne nous donne pas un inventaire exhaustif des masques ni des mouvements des acteurs.

IX. [A/B] Le chœur et la frontière du drame satyrique

Le papyrus et les études modernes associent la pièce à des satyres. Emmanuela Bakola examine les liens avec le drame satyrique : la comédie de Cratinos emprunterait des dispositifs de représentation à un genre voisin, sans cesser pour autant d'être une comédie.

La présence des satyres invite à réfléchir au rôle du chœur : témoin moqueur, collectif corporel et parfois instance de commentaire. Mais les chants complets sont perdus. Aucune ode satyrique moderne ne doit être présentée comme un fragment retrouvé.

La frontière entre genres est ici un objet historique : les dramaturges du Ve siècle ne travaillaient pas dans des catégories immobiles.

X. [B] Les promesses des déesses comme marché politique

Le jugement de Pâris repose sur une situation de choix entre des offres concurrentes. La parodie permet de penser les formes de persuasion : chaque offre donne au juge une raison d'agir, mais cette raison ne tient pas nécessairement compte des conséquences pour les autres.

Cette structure peut être rapprochée de la délibération politique athénienne, où les orateurs proposent des avantages, des risques et des récits de prestige. L'analogie ne signifie pas que Cratinos ait composé une théorie de la démocratie. Elle montre comment une décision privée ou mythique peut exposer la difficulté de calculer ses effets publics.

XI. [B] Responsabilité : celui qui choisit et ceux qui paient

La causalité comique est dissymétrique : Dionysos choisit, Hélène est enlevée, les territoires subissent les représailles. Le responsable immédiat de la décision ne supporte pas seul ses conséquences.

Dans le contexte athénien, l'allusion à Périclès déplace cette dissymétrie vers la conduite de la guerre. La satire ne constitue pas une preuve que Périclès aurait été historiquement l'unique cause du conflit ; Thucydide, Guerre du Péloponnèse I, 23 et I, 139–146, permet de replacer la décision dans des rapports de puissance, de peur et de négociation.

Le théâtre produit une imputation comique ; l'historien doit analyser les causalités plus complexes.

XII. [B] Hegel : le désir et l'objectivité du monde

Dans une comparaison avec Hegel, le choix de Dionysos peut être lu comme l'échec d'une volonté qui réduit le monde à son désir immédiat. La décision ne devient intelligible que lorsqu'elle rencontre les volontés d'autrui et les conséquences institutionnelles.

Il ne s'agit pas de faire de Cratinos un précurseur de la Phénoménologie de l'esprit. L'intérêt de la comparaison est de poser une question : comment une préférence subjective se transforme-t-elle en conflit objectif ? Le mythe comique offre une expérience dramatique de cette transformation.

XIII. [B] Nietzsche : l'ivresse, la fiction et la démystification

La présence de Dionysos appelle un rapprochement prudent avec Nietzsche, La Naissance de la tragédie. Le Dionysos de la comédie n'est pas une illustration directe du principe dionysiaque nietzschéen : il est un personnage de scène inscrit dans des traditions religieuses et dramatiques spécifiques.

La comparaison devient pertinente lorsqu'elle interroge la puissance de transformation des identités et l'instabilité des apparences. Un dieu capable de devenir un prince révèle la part théâtrale du pouvoir. Mais cette lecture ne doit pas effacer le comique matériel, les costumes et les conditions du concours dramatique.

XIV. [B] Vernant et Détienne : les variantes du mythe ne sont pas des erreurs

La réécriture du jugement de Pâris montre que le mythe grec n'est pas un récit unique que le théâtre reproduirait servilement. Les travaux de Jean-Pierre Vernant et de Marcel Détienne invitent à étudier les opérations de sélection, de déplacement et de transformation des traditions.

Le fait que Dionysos prenne la place de Pâris ne constitue pas une « mauvaise version » du mythe. C'est un choix dramatique dont la signification dépend du public, du genre et des conflits contemporains.

La méthode comparatiste exige toutefois de ne pas attribuer à l'œuvre perdue des scènes qu'aucun témoin ne transmet.

XV. [B] Dumézil : limites d'une comparaison structurale

Les trois déesses du jugement incarnent des promesses distinctes, ce qui pourrait susciter une comparaison avec les analyses trifonctionnelles de Georges Dumézil. Mais l'identification mécanique des trois déesses aux trois fonctions indo-européennes est contestable : les récits et leurs valeurs ne se superposent pas sans reste.

Dans ce dossier, Dumézil intervient comme test de rigueur comparative. Une structure à trois termes n'est pas, en soi, la preuve d'une structure trifonctionnelle historiquement transmise.

XVI. [B] Reconstruction dramaturgique minimale

Le témoignage permet d'identifier plusieurs noyaux narratifs : substitution de Dionysos à Pâris ; concours des déesses ; choix d'Aphrodite ; épisode d'Hélène ; menace guerrière ; intervention du véritable Pâris. Ce n'est pas une liste de scènes numérotées attestées.

La place exacte de la parabase, les interventions chorales, la distribution des rôles et les enchaînements comiques font l'objet de discussions. Toute mise en scène moderne devrait indiquer, pour chaque épisode, ce qui relève de la notice papyrologique et ce qui relève du travail d'adaptation.

XVII. [C] Scène originale : Le prix du jugement

Texte original MYTHOS ; aucune réplique n'est attribuée à Cratinos.

DIONYSOS — Trois déesses demandent mon jugement. Je devrais recevoir trois récompenses.

LE SATYRE — Tu n'as pourtant qu'une seule bouche.

DIONYSOS — Elle suffit à promettre beaucoup.

LE SATYRE — Et à tenir combien ?

DIONYSOS — Je choisirai celle qui me donne ce que je désire.

LE SATYRE — Alors tu n'es pas juge, mais acheteur.

DIONYSOS — Quelle différence ?

LE SATYRE — Le juge doit regarder ce qu'il décide ; l'acheteur ne regarde que ce qu'il emporte.

DIONYSOS — Tu gâches le concours.

LE SATYRE — Je crains surtout que ton prix ne soit payé par d'autres.

XVIII. [C] Scène originale : Le paysan et le prince

Création littéraire contemporaine. Le personnage du paysan n'est pas attesté comme personnage de la pièce perdue.

LE PAYSAN — J'ai semé mon champ avant votre concours.

DIONYSOS DÉGUISÉ — Je n'ai jamais demandé qu'on brûle ta récolte.

LE PAYSAN — Tu as demandé une femme, et les guerriers ont demandé vengeance.

DIONYSOS DÉGUISÉ — Les dieux font des promesses ; les hommes font la guerre.

LE PAYSAN — Voilà une distinction commode pour celui qui choisit.

LE VRAI PÂRIS — Et qui a pris mon nom pour choisir à ma place ?

LE PAYSAN — Qu'il soit dieu ou prince, je lui demanderai la même chose : rendra-t-il la terre qu'il a détruite ?

DIONYSOS DÉGUISÉ — Tu ne comprends pas la grandeur des mythes.

LE PAYSAN — Je comprends les cendres.

XIX. Appareil critique : ce qui est certain et ce qui ne l'est pas

Proposition Statut Justification
Un résumé antique de la pièce existe sur P.Oxy. IV 663 [A] Témoignage papyrologique
Dionysos prend le rôle de Pâris dans le jugement [A] Noyau de l'hypothesis
Hélène et la guerre interviennent dans le récit [A] Résumé antique, partiellement lacunaire
La satire de Périclès est mentionnée [A] Notice antique ; technique allusive
Chaque personnage mythique correspond à un Athénien précis [B] non démontré Allégorie à clef trop rigide
Les satyres chantent les deux scènes ci-dessus [C] faux comme fait historique Scènes intégralement inventées
La pièce représentait un paysan attique déplacé Non établi Ceccarelli distingue allusion et mise en scène

XX. Bibliographie vérifiable

Sources anciennes. P.Oxy. IV 663, hypothesis de Cratinos, Dionysalexandros ; R. Kassel et C. Austin (éd.), Poetae Comici Graeci, IV, Berlin–New York, 1983 ; Homère, Iliade III et XXIV (comparaisons troyennes) ; Thucydide, Guerre du Péloponnèse I, 23 et 139–146.

Travaux modernes. Emmanuela Bakola, Cratinus and the Art of Comedy, Oxford University Press, 2010, chap. 2 et appendices, DOI du livre. Martin Revermann, « Cratinus' Διονυσαλέξανδρος and the head of Pericles », Journal of Hellenic Studies 117 (1997), étude du costume et de l'identité. Stefano Ceccarelli, « Cratinus, Aristophanes and Attic countryside », Cuadernos de Filología Clásica. Estudios griegos e indoeuropeos 32 (2022), 135–141, DOI. Patrick J. Finglass, « The pity of Paris: Cratinus' Dionysalexandros », Eikasmós 27 (2016), 93–100. Kenneth Dover, « Cratinus », Oxford Classical Dictionary, 2015, DOI. Georges Méautis, « Le Dionysalexandros de Cratinos », Revue des Études Anciennes 36 (1934), 462–466, DOI.

Cadres philosophiques. G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l'esprit ; Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie ; Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs ; Marcel Détienne, L'Invention de la mythologie ; Georges Dumézil, Mythe et épopée. Ces auteurs servent de comparaison méthodologique et ne sont jamais présentés comme des sources de Cratinos.

XXI. Continuité et navigation

Volume précédent : IX — Cheirones.
Portail Théâtre : MYTHOS — Théâtre grec.
Notice historique conservée : Cratinos, Dionysalexandros — dossier antérieur.

Fin du volume X. Le numéro XI ne pourra être attribué qu'après contrôle des volumes existants, sans altération de l'archive historique ni des autres séries.