MYTHOS — Comédies grecques, volume XIX
Eupolis, Taxiarchoi (Ταξίαρχοι) — Le dieu désarmé : apprentissage, discipline et politique du corps
Statut documentaire. [A] = témoignage, fragment ou donnée antique identifiable ; [B] = hypothèse et analyse moderne ; [C] = invention dramatique contemporaine. Ce volume complète sans remplacer la notice historique et philologique déjà publiée. Les dialogues [C] ne sont pas des traductions. Volume XVIII — Philoi.
1. [A] Pourquoi un second dossier ?
La comédie perdue Taxiarchoi (« Les Taxiarques ») est attribuée à Eupolis. La notice historique existante examine déjà les principaux fragments et leur transmission. Le présent volume développe un autre axe : comment une fiction où Dionysos apprend les usages de la guerre auprès de Phormion peut-elle interroger la fabrication d'un corps civique discipliné ? La scène d'instruction est connue par une tradition indirecte, notamment les scholies d'Aristophane, Paix 348 ; le détail des épisodes ne l'est pas. La date de représentation demeure discutée. La discipline méthodologique consiste à ne jamais convertir un dispositif comique attesté en intrigue complète.
2. [A] Taxiarque : titre institutionnel et masque théâtral
À Athènes, le taxiarchos est un officier associé à l'organisation des contingents hoplitiques des tribus. L'organisation en dix tribus donne un cadre institutionnel au titre, mais ne démontre pas que dix officiers formaient le chœur de la pièce. Une institution peut devenir un masque collectif sans être représentée avec une exactitude administrative. Il faut distinguer l'office historique, la désignation comique au pluriel et l'hypothèse d'une composition chorale. L'erreur serait de prendre le titre pour un inventaire de personnages.
3. [A] Phormion : histoire militaire et mémoire de la compétence
Thucydide (II, 83–92) décrit les opérations navales victorieuses de Phormion en 429 av. J.-C. dans le golfe de Corinthe. La tradition attachée aux Taxiarchoi fait de ce commandant un instructeur du dieu Dionysos. Le transfert d'un général connu pour la guerre navale vers une comédie intitulée Les Taxiarques montre qu'une célébrité militaire pouvait être retravaillée par le théâtre ; il ne permet pas de reconstituer son uniforme, ses ordres ni la composition de ses troupes dans l'œuvre. La valeur documentaire de Thucydide concerne la carrière de Phormion, non les scènes perdues d'Eupolis.
4. [A] Le Dionysos comique n'est pas une doctrine religieuse
Le dieu du théâtre peut se montrer hésitant, gourmand, craintif ou inapte : la représentation comique n'abolit pas le culte. Un personnage divin ridiculisé sur scène ne prouve pas que les spectateurs ne croyaient pas à son efficacité religieuse. Dans une cité où la fête théâtrale s'inscrit dans des pratiques civiques et cultuelles, la satire et le rituel ne sont pas des domaines hermétiquement séparés. L'interprétation du Dionysos d'Eupolis doit éviter de lui prêter les répliques du Dionysos des Grenouilles d'Aristophane.
5. [A] Les sources fragmentaires comme archives d'autres intérêts
Les fragments de Taxiarchoi nous sont parvenus parce que des auteurs postérieurs cherchaient des mots rares, des proverbes, des objets ou des tournures. Pollux cite notamment des expressions relatives à un cercle, au vêtement, à des ustensiles ; Athénée transmet des références alimentaires ; un papyrus d'Oxyrhynque conserve des lemmes et un commentaire. Les intérêts du lexicographe ne sont pas ceux du dramaturge. Une scène peut avoir survécu par un seul mot et non par son importance dans la pièce. Ce biais de conservation doit être explicité avant toute interprétation globale.
6. [A] Papyrus et scholies : ne pas confondre texte et commentaire
Le P.Oxy. 2740 associe des éléments textuels et des explications anciennes. Une paraphrase du commentateur ne constitue pas automatiquement une réplique d'Eupolis. Les restitutions de lacunes, les frontières entre lemme et commentaire, les noms de locuteurs et la ponctuation sont des opérations éditoriales. Le dossier doit donc indiquer ce qui est matériellement lisible, ce qui est suppléé et ce qui résulte d'une hypothèse sur la scène. Le fait qu'un éditeur imprime un texte continu ne transforme pas les lettres restituées en preuve matérielle.
7. [A/B] Le cercle : ordre militaire ou malentendu de langage ?
Pollux (Onomasticon IX, 102) conserve un échange où Phormion ordonne de tracer un cercle ; la réponse comique déplace le sens attendu. [A] Le motif du cercle et l'attribution de l'ordre à Phormion appartiennent au témoignage. [B] Identifier avec certitude son interlocuteur à Dionysos et déterminer la fonction tactique exacte de ce cercle dépasserait la preuve. La polysémie est en revanche un ressort comique intelligible : un ordre ne produit pas mécaniquement l'action voulue si celui qui l'entend le rapporte à une autre pratique.
8. [A/B] La saleté, les poids et la matérialité du soldat
Un fragment cité par Pollux joue sur des unités de poids appliquées à l'état d'un vêtement : le comique mesure une saleté démesurée. Il faut lire les statères et les talents comme unités de poids dans la comparaison, non comme le prix du vêtement. [B] L'opposition entre raffinement du dieu et rudesse du camp paraît plausible, mais l'identité du propriétaire du vêtement n'est pas établie. L'archive nous donne une plaisanterie corporelle ; elle ne nous donne pas le costume complet du personnage.
9. [A/B] Manger, dormir, se laver : les infrastructures de la guerre
Les mentions conservées d'amandes, de vin de Naxos, d'ustensiles de bain et de couchages rudimentaires ouvrent un domaine rarement central dans les récits de batailles : la guerre comme organisation de l'alimentation, du sommeil et de l'hygiène. [B] Ces détails peuvent être rapprochés du contraste entre banquet et bivouac, mais il n'est pas prouvé qu'ils se suivaient dans cet ordre sur scène. L'histoire militaire ne se réduit ni à la tactique ni à la gloire ; elle comprend la fatigue et la logistique des corps.
10. [A/B] Violence et condition servile
Un fragment conservé par Pollux évoque l'emmener et la mise en vente d'une personne, avec mention d'archers. Le contexte manque. L'interprétation doit éviter deux erreurs : attribuer l'ordre à Phormion sans preuve ; traiter la mise en vente comme une simple métaphore innocente. Le comique antique utilise des situations de domination et de dépendance dont les effets de rire ne doivent pas effacer les réalités sociales. [B] On peut interroger les rapports entre violence légitime, coercition et statut servile sans prétendre savoir quel personnage subissait ou ordonnait l'action.
11. [B] La guerre comme apprentissage des gestes
Un dieu habitué aux fêtes apprend des gestes que la discipline militaire rend répétitifs : se lever, marcher, obéir, porter, patienter. La compétence militaire est incarnée dans un corps qui s'entraîne. Le comique peut alors montrer que le prestige ne remplace pas l'exercice. Hypothèse de lecture : l'instruction de Dionysos inverse la hiérarchie habituelle entre immortel et mortel, mais sans nécessairement défendre une morale antimilitariste. La pièce peut ridiculiser la mollesse tout autant que la brutalité.
12. [B] Une dialectique de l'ordre
Un commandement possède au moins trois moments : formulation, compréhension et exécution. Le malentendu comique sépare ces moments. Phormion peut énoncer un ordre impeccable sans obtenir le geste voulu ; le novice peut accomplir exactement ce qu'il a compris tout en se trompant de pratique. Le rire porte sur l'écart entre intention et résultat. Cette structure permet de penser l'autorité autrement que comme simple volume de voix. Elle n'établit pas que le poète condamnait l'obéissance.
13. [B] Hegel : reconnaissance et formation
La formation (Bildung) et la reconnaissance dans la philosophie hégélienne offrent une comparaison limitée : la position sociale ne suffit pas à produire un savoir-faire, et le sujet se transforme en affrontant une tâche qui lui résiste. Toutefois, le dieu comique n'est ni le sujet de la Phénoménologie de l'esprit ni un exemple historique de dialectique du maître et de l'esclave. Le rapprochement rend visibles des tensions conceptuelles ; il ne restitue pas une intention d'Eupolis.
14. [B] Nietzsche : deux Dionysos qu'il faut séparer
Dans La Naissance de la tragédie, le dionysiaque est une catégorie esthétique élaborée au XIXe siècle. Dans la comédie d'Eupolis, Dionysos est un personnage scénique placé devant des usages militaires. L'homonymie n'autorise pas leur identification. Une comparaison féconde consiste à observer comment l'image d'un dieu de l'excès est confrontée à la mesure et à la répétition, sans transformer Phormion en « Apollon » ou l'exercice militaire en théorie nietzschéenne de l'art.
15. [B] Vernant : les dieux dans la cité
Les analyses de Jean-Pierre Vernant invitent à considérer les représentations des dieux dans leurs pratiques et institutions. Le Dionysos de théâtre n'est pas isolable d'un contexte où le spectacle est un événement collectif. Cela ne signifie pas qu'une seule scène d'Eupolis révèle l'essence de la religion athénienne. L'usage méthodologique de Vernant consiste ici à refuser la séparation simpliste entre « fiction profane » et « croyance sacrée ».
16. [B] Détienne : pratiques et catégories
Marcel Détienne a montré la nécessité d'étudier les catégories religieuses grecques dans leurs configurations historiques plutôt que comme des abstractions intemporelles. Dans ce dossier, l'enjeu est de ne pas essentialiser le dieu en symbole universel de l'ivresse. Le Dionysos comique participe à une construction particulière, liée aux attentes du public, à la rivalité entre poètes et à la convention du personnage divin.
17. [B] Dumézil : une analogie qui ne vaut pas preuve
Le contraste entre un dieu festif et un chef militaire peut suggérer des oppositions fonctionnelles. Mais il ne démontre aucune structure trifonctionnelle indo-européenne dans Taxiarchoi. La fonction guerrière chez Dumézil ne doit pas être appliquée comme une étiquette automatique à Phormion, ni une prétendue fonction de fécondité à Dionysos. La comparaison reste une question à tester, pas un résultat.
18. [B] Aristophane : comparer sans copier
Dans Les Grenouilles, Dionysos se trouve également confronté à des tâches et à des savoir-faire qui le dépassent. La comparaison éclaire un répertoire de procédés comiques : travestissement, épreuve, contradiction entre identité divine et incompétence pratique. Elle ne démontre ni que les Grenouilles ont copié Taxiarchoi, ni que les scènes manquantes étaient identiques. Le témoignage des scholies à la Paix est une source sur la réception et les personnages, non un script.
19. [C] Scène originale I — L'ordre et l'écho
Création MYTHOS ; aucun dialogue antique restitué.
PHORMION. — Marche en ligne.
DIONYSOS. — Laquelle ? Celle qui mène au théâtre ou celle qui ramène à la table ?
PHORMION. — La ligne que tu tiens avec les autres.
DIONYSOS. — Les autres avancent plus vite que moi. Leur ligne est-elle plus juste ?
LE SOLDAT. — Elle est plus droite parce que nous avons appris à la tenir ensemble.
DIONYSOS. — Donc l'ordre est une danse sans musique ?
PHORMION. — C'est une comparaison. N'en fais pas un commandement.
DIONYSOS. — Trop tard. J'ai déjà donné le signal aux flûtes.
Note : la scène construit librement une analogie entre chorégraphie et discipline ; elle ne correspond à aucun fragment conservé.
20. [C] Scène originale II — Le prix du repos
LE FOURNISSEUR. — J'apporte les lits les plus fins de l'Attique.
PHORMION. — Ici, les hommes dorment sur ce qu'ils trouvent.
DIONYSOS. — Voilà donc pourquoi ils cherchent si longtemps le sommeil.
LE FOURNISSEUR. — Un lit doux ne remporte aucune bataille.
LE SOLDAT. — Mais un soldat épuisé peut la perdre.
PHORMION. — Vous confondez le confort et le soin nécessaire.
DIONYSOS. — Alors apprenez-moi à distinguer les deux avant de me priver de l'un et de l'autre.
Note : fiction contemporaine sur la logistique ; aucune attribution au texte perdu.
21. [C] Scène originale III — Le tribunal du cercle
LE JUGE. — Pourquoi avez-vous tracé un cercle au lieu de former une ligne ?
DIONYSOS. — Parce que le chef a dit « cercle ».
PHORMION. — Je lui ai montré où il fallait se placer.
LE JUGE. — Le mot était juste, mais l'instruction n'a pas suffi.
LE SOLDAT. — Il faut connaître l'usage du mot pour exécuter l'ordre.
DIONYSOS. — Enfin une victoire : le dieu a appris que les mortels ne se comprennent pas toujours.
LE JUGE. — Et le chef ?
PHORMION. — Qu'un ordre incompris n'est pas encore une action.
Note : la présence du cercle dans la tradition antique ne prouve ni ce procès ni ces personnages secondaires.
22. [B] La question politique : qui a le droit de former les citoyens ?
Le maître militaire enseigne des gestes qui concernent la défense de la communauté. L'éducation peut être nécessaire et pourtant oppressive si elle réduit l'élève à une obéissance sans jugement. Inversement, la contestation de toute discipline peut empêcher une action collective. La comédie permet de suspendre l'alternative : elle expose le coût de l'incompétence et celui de l'autorité mal comprise. Cette lecture ne doit pas devenir une déclaration de programme politique prêtée à Eupolis.
23. [B] Une lecture des corps plutôt que des slogans
Les fragments relatifs aux objets, au poids de la saleté, au bain et au couchage invitent à déplacer l'attention vers le corps ordinaire. Dans l'historiographie de la guerre, les batailles sont plus faciles à raconter que la préparation des repas ou l'usure des vêtements. Le théâtre, lui, peut faire rire à partir d'une gêne physique immédiate. Il offre ainsi une voie indirecte vers l'histoire sociale, à condition de distinguer caricature, pratique courante et situation fictive.
24. [B] La question du public
Un spectateur ayant entendu parler de Phormion pouvait reconnaître un modèle de compétence et apprécier la dérision du dieu. Un autre pouvait rire du chef inflexible. Nous ignorons la distribution des réactions. La représentation n'est pas une élection ni un vote sur la guerre. L'échec ou le succès d'un personnage sur scène ne donne pas un résultat de sondage politique. L'absence de texte continu rend particulièrement fragile toute interprétation univoque de l'accueil.
25. [A/B] Datation : ne pas fabriquer une année
Les reconstructions chronologiques proposées pour Taxiarchoi divergent. Les rapprochements avec la carrière de Phormion et des documents iconographiques ont donné lieu à plusieurs hypothèses. Il serait erroné d'assigner à la pièce une année précise comme un fait sûr. L'histoire de la Comédie ancienne comporte des chronologies fermes pour certains concours et des zones indécidables pour d'autres œuvres. Ce volume conserve explicitement cette incertitude.
26. [B] Méthode : de la citation isolée à l'histoire des possibles
La reconstitution ne doit pas remplir toutes les lacunes. Elle peut établir un ensemble de possibles compatibles avec les témoignages, puis indiquer ce qui les départagerait : nouvelle lecture papyrologique, identification d'une scholie, étude d'un contexte lexicographique ou datation indépendante d'un document. Les scènes modernes n'ont pas vocation à devenir des preuves par répétition. Elles servent à éprouver des tensions de sens sans les résoudre historiquement.
27. Bibliographie et sources de contrôle
Éditions et sources primaires [A] : R. Kassel et C. Austin (éd.), Poetae Comici Graeci, vol. V, Damoxenus–Magnes, Berlin/New York, de Gruyter, 1986, fragments d'Eupolis sous Taxiarchoi ; S. Douglas Olson, Eupolis: Introduction, Translation, Commentary, Fragmenta Comica 8.2, Heidelberg, 2016, commentaire des Taxiarchoi ; Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, II, 83–92 ; scholies anciennes à Aristophane, Paix 348 ; Pollux, Onomasticon, IX et X ; Athénée, Deipnosophistes, II ; P.Oxy. 2740.
Études et lectures comparées [B] : Ian C. Storey, Eupolis, Poet of Old Comedy, Oxford University Press, 2003 ; Jeffrey Henderson (éd. et trad.), Aristophanes, Loeb Classical Library, Peace et Frogs ; Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Maspero, 1965 ; Marcel Détienne, Dionysos à ciel ouvert, Hachette, 1986 ; Georges Dumézil, Mythe et épopée, I, Gallimard, 1968 ; G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l'esprit, 1807 ; Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie, 1872.
Précaution bibliographique : la présence d'un ouvrage dans cette bibliographie n'implique pas que son auteur défende les hypothèses formulées ici. La lecture comparatiste est celle de MYTHOS.
28. Conclusion : l'autorité à l'épreuve de son usage
[A] Une tradition antique associe Dionysos à un apprentissage militaire auprès de Phormion ; plusieurs fragments attestent des objets, des paroles et des situations partielles. [B] Leur juxtaposition permet de réfléchir à l'ordre, au corps, à la formation et à la représentation de la guerre, mais non de restituer la progression de la pièce. [C] Les trois scènes de ce volume proposent des expériences dramaturgiques contemporaines, clairement extérieures au texte d'Eupolis. La fidélité philologique ne consiste pas à abolir l'imagination : elle consiste à ne jamais lui attribuer le statut d'une archive.
Parcours de lecture : Volume XVIII — Philoi · Notice historique des Taxiarchoi · Catalogue des comédies.
Suite de la série : Volume XX — Aristophane, Gerytades.