MYTHOS — Encyclopédie universitaire des comédies grecques, volume XVIII
Eupolis, Philoi (Φίλοι) — Les Amis : hospitalité, alliance et coût des relations dans la cité
Monographie nouvelle, fondée sur les fragments et leurs contextes de transmission. Suite du volume XVII — Noumêniai. Aucun dossier autonome consacré aux Philoi n'a été trouvé dans le répertoire des notices historiques consulté lors de la préparation de ce volume. Ce texte n'efface ni les dossiers existants ni les hypothèses divergentes.
Contrat éditorial : [A] désigne une donnée antique attestée, un fragment effectivement transmis ou le constat matériel de sa transmission ; [B] désigne une hypothèse, une comparaison, une interprétation ou une restitution non démontrée ; [C] désigne une scène originale composée pour MYTHOS. Une traduction française succincte signalée « sens approximatif » n'est pas un texte grec intégral. La numérotation est celle de Kassel–Austin (Poetae Comici Graeci, V) ; l'analyse utilise le commentaire de S. Douglas Olson, Fragmenta Comica 8.2 (2016), p. 438–459.
1. [A] Le titre est notre premier document : « les amis »
Le titre grec Φίλοι, pluriel de philos, est attesté dans la tradition de la comédie perdue d'Eupolis. Il signifie « amis », mais la relation désignée peut varier : compagnons de confiance, cercle de sociabilité, associés politiques, soutiens, proches que l'on choisit plutôt que parents que l'on reçoit par naissance. Le titre ne donne ni le nom du protagoniste, ni la composition certaine du chœur, ni le lieu de l'action. Aucun texte suivi ne subsiste. Les fragments sont connus pour l'essentiel par des auteurs qui les ont cités afin d'expliquer des mots, des expressions ou des institutions.
Le mot « amitié » est trompeusement transparent : il semble renvoyer à une valeur universelle, alors que l'usage grec antique engage des obligations de réciprocité, d'hospitalité, de conseil, de protection et parfois d'alliance politique. Le premier devoir philologique est donc de ne pas transformer un titre en programme moral. Les Philoi n'étaient pas nécessairement une pièce édifiante sur la fidélité. Le rire peut s'y être nourri des avantages, abus et contradictions de relations qui se disent amicales.
2. [A] La date : l'incertitude doit rester visible
Nous ne possédons pas de date de représentation solidement établie. Les tentatives pour placer la pièce dans les années 420 en invoquant une allusion à Aspasie, ou pour la rattacher à Autolykos II, restent des propositions. Olson relève que la mémoire comique d'une personnalité pouvait survivre à l'événement auquel on la rattache : une allusion à Aspasie n'impose pas une représentation immédiatement contemporaine de son actualité.
Le fragment 293, relatif à une entreprise de cavalerie, n'offre pas davantage de chronologie sûre. Les pratiques militaires qu'il évoque appartiennent à l'histoire de l'Athènes classique, mais la seule mention d'un mécanisme institutionnel ne permet pas de dater une représentation à l'année près. Nous enregistrons donc : date inconnue. Ni 420, ni 419, ni une date des années 410 ne doivent figurer ici comme fait démontré.
3. [A/B] Le chœur : les amis de qui ?
La Comédie ancienne aime les chœurs dont le nom donne son titre à la pièce : les Cavaliers, les Guêpes, les Oiseaux. On peut par conséquent supposer que les Philoi représentaient un groupe d'amis. Ce n'est pas une preuve de leur identité. S'agit-il des amis d'un homme central ? D'un cercle politique ? De parasites ou de protecteurs ? L'éditeur doit conserver la question ouverte.
Wilamowitz proposait d'y voir des prétendants au beau Démos, fils de Pyrilampe ; Olson juge l'hypothèse dépourvue d'appui positif. Il est également possible que le mot « amis » désigne des alliés politiques. Une proposition formellement simple — « le chœur des amis » — devient déjà conjecturale lorsqu'on lui assigne une cible amoureuse, une faction ou un programme. L'histoire du théâtre perdu est souvent l'histoire de ce passage non contrôlé du probable au prétendument certain.
4. [A] Comment une comédie devient-elle une poignée de mots ?
Les témoins de Philoi sont particulièrement instructifs : des scholies, Pollux, Harpocration, des lexicographes et des commentateurs grammaticaux ont transmis des expressions isolées. Ils ne cherchaient pas à sauver l'intrigue d'Eupolis. L'un s'intéressait à un proverbe sur une porte, un autre à des chaussures, un autre au prix du transport, à une forme grammaticale ou à une prestation liée à la cavalerie.
Il en résulte une sélection documentaire : le matériau survivant est orienté vers ce que les savants anciens trouvaient difficile ou remarquable. Une pièce entière peut paraître dominée par le transport, la musique et les accessoires simplement parce que les dictionnaires ont préservé ces termes. L'absence de grands discours politiques dans les fragments n'est donc pas une preuve que la comédie était apolitique.
5. [A] Fragment 286 K.-A. : la porte qui ne retient personne
Un fragment cité par les scholies aux Acharniens contient une formule proverbiale, avec un serment par Poséidon, sur une porte qui ne retient jamais ceux qui entrent. La formulation exacte et la place du fragment dans la scène sont discutées. Les anciens pouvaient comprendre la maxime à propos de maisons où affluent les invités. L'image peut aussi dénoncer des visiteurs insistants : l'hospitalité devient un siège.
[B] Le titre Les Amis rend cette tension suggestive. Une porte ouverte peut signaler la générosité d'un hôte ; elle peut aussi représenter l'impossibilité de refuser des personnes qui revendiquent un droit d'entrée au nom de l'amitié. La plaisanterie repose alors sur la conversion d'une vertu en contrainte. Il serait toutefois incorrect de conclure qu'une porte matérielle constituait nécessairement le décor de la pièce : la formule a une dimension proverbiale et peut ne viser aucune porte de scène.
6. [A/B] Fragment 287 : vêtements, luxe et texte instable
Le fragment 287, transmis par la tradition lexicographique, évoque des « Argiennes » et des chaussures fendues ou d'un type particulier. La syntaxe est endommagée ; les leçons manuscrites et corrections des éditeurs divergent. La qualification des chaussures comme luxe, raffinement ou marque de genre appartient à l'analyse de ce vocabulaire, non à une scène que nous connaîtrions.
[B] Une lecture possible est celle d'une critique de l'apparence : le costume rend visible une prétention sociale et peut exposer un personnage au ridicule. Il faut cependant éviter deux raccourcis. Premièrement, un accessoire dit « argien » ne prouve pas la présence de personnages originaires d'Argos. Deuxièmement, le vocabulaire comique des genres et de l'efféminement n'est pas une description objective de la personne visée ; il appartient à un système satirique de dépréciation. Une étude moderne doit rendre cette violence visible plutôt que la reprendre comme diagnostic.
7. [A] Fragment 289 : la musique qui « ronfle »
Un autre fragment, conservé par Photios, évoque des éléments de l'aulos et un bruit assimilé à un souffle difficile ou à un ronflement. Le texte transmis comporte une difficulté de construction : selon la conjecture adoptée, le locuteur peut se plaindre d'entendre ce son, ou souhaiter qu'il se produise. L'aulos est un instrument à anche, non une « flûte » au sens strict de l'instrument traversier moderne.
Ce fragment révèle la matérialité sonore du théâtre comique : l'instrument est à la fois ressource de la représentation et objet de plaisanterie. [B] On peut imaginer une scène de banquet, de répétition ou de performance ratée ; aucun de ces contextes n'est attesté par la seule citation. Il est plus rigoureux de décrire un effet acoustique que de fabriquer une procession entière.
8. [A] Fragment 290 : le « nous deux » grammatical
Apollonios Dyscole transmet un emploi de νώ, forme du duel de première personne, dans une phrase où quelqu'un promet de réjouir « nous deux ». Les grammairiens ont conservé ce passage pour sa morphologie. La catégorie grammaticale du duel est essentielle : elle ne correspond ni à un « nous » collectif illimité ni à une preuve de dialogue amoureux.
[B] La coïncidence avec le titre Les Amis suscite une question féconde : comment le langage fait-il passer d'une alliance entre deux individus à une communauté plus vaste ? La formule duelle est un fait linguistique ; le sens de la relation entre les locuteurs ne l'est pas. Le fragment ne prouve ni une scène de réconciliation ni une union amoureuse.
9. [A] Fragment 291 : « combien paies-tu pour porter ? »
Pollux conserve une courte interrogation relative au transport de charges, au lieu de destination et au salaire. La citation permet de saisir un geste économique précis : un travailleur ou un personnage demandant les conditions d'une prestation. Le commentaire d'Olson rapproche cette scène-type de porteurs et de négociations que la comédie ancienne exploite ailleurs, notamment dans les Grenouilles d'Aristophane.
Ce fragment n'est pas un traité sur le salariat. Il montre cependant que le prix d'un déplacement, la rémunération et la division du travail pouvaient devenir objets de dialogue comique. [B] La question de l'amitié surgit par contraste : celui qui se dit ami attend-il un service gratuit, tandis que le porteur demande un salaire ? C'est une interprétation possible, nullement un enchaînement attesté.
10. [A] Fragment 292 : boire jusqu'au fond
Le fragment 292, transmis par Pollux à propos d'un verbe rare, décrit le fait de vider bruyamment une coupe. Le lexicographe s'intéresse à l'expression et à son rapport avec le vocabulaire des récipients ; le mètre est discuté dans les éditions. La citation ne donne pas l'identité du buveur, le lieu ni la conséquence de son geste.
[B] Le banquet est une scène typique de la sociabilité antique : il rend visible qui invite, qui sert, qui boit et qui supporte le coût de la fête. Une coupe vidée avec fracas pourrait signaler la gaieté, la brutalité, l'excès ou un défi. Il serait arbitraire de choisir l'un de ces scénarios comme intrigue véritable. Ce qui importe ici est le décalage entre une expression techniquement conservée et l'action dramatique perdue.
11. [A] Fragment 293 : le vieil homme et la cavalerie
Ce fragment, transmis par Harpocration, reproche à un vieil homme d'avoir accepté une katastasis avant d'avoir appris l'équitation. La katastasis est expliquée par le lexicographe comme une somme liée à l'entrée dans la cavalerie athénienne, à rembourser dans certaines circonstances lorsque le cavalier quitte le service. L'attestation est précieuse pour l'histoire des institutions et du vocabulaire militaire.
[B] Mais Olson souligne que le texte peut être métaphorique. Un homme âgé ne pouvait pas simplement s'enrôler dans les cavaliers comme le supposerait une lecture littérale. La formule pourrait reprocher à quelqu'un de s'être engagé dans une entreprise sans en maîtriser les compétences. Une reconstruction qui fait du héros un vieillard prenant des cours d'équitation est séduisante sur scène ; elle demeure insuffisamment fondée. Le fragment ne nous livre pas une intrigue.
12. [A/B] Fragment 294 : Aspasie, allusion et problème de datation
La tradition des scholies au Ménexène de Platon associe à Eupolis une allusion satirique à Aspasie dans Philoi. Il faut distinguer l'existence d'une allusion rapportée par une source secondaire et les mots précis que nous possédons, limités par leur contexte de citation. Une référence comique à une figure connue peut fonctionner après sa disparition de la scène politique immédiate.
[B] L'intérêt du témoignage n'est donc pas de dater mécaniquement la pièce, mais d'interroger la durée de la mémoire satirique. Un nom propre peut devenir une référence culturelle durable, réactivée dans de nouveaux débats. La cible de l'allusion, son locuteur et sa fonction exacte dans la pièce demeurent indéterminés.
13. [A/B] Fragment 295 : Lycon, une épouse et les erreurs des commentateurs
Une scholie tardive associe Philoi à une moquerie visant Lycon et une femme dite « Rhodienne ». Olson rappelle qu'il est problématique de transformer cette désignation ethnique en prénom propre « Rhodia » ; l'identification et le contexte peuvent dépendre de confusions de la tradition savante. Il faut aussi se garder de confondre automatiquement tous les Lycon des sources, notamment lorsque la tradition biographique s'intéresse à l'un des accusateurs de Socrate.
[B] Le fragment invite à étudier la satire des familles et des réputations, mais ne prouve ni la présence sur scène de l'épouse ni un épisode précis de la vie domestique. Il illustre surtout la manière dont un commentaire antique peut fabriquer une identité apparemment précise à partir d'une désignation ambiguë. L'exégèse critique doit résister à cette fausse précision.
14. [A] Bilan des fragments : ce qu'ils autorisent réellement
Les fragments 286–295 K.-A. fournissent un éventail remarquable : une porte, des chaussures, des instruments, une forme grammaticale du duel, un transport rémunéré, une coupe, une somme liée à la cavalerie, une allusion à Aspasie, une moquerie liée à Lycon. Leur réunion dans une édition moderne ne reconstitue pas la succession des scènes.
Nous ignorons l'ordre de ces fragments dans la pièce, l'identité de la plupart des locuteurs, le nombre des personnages, le lieu principal, les entrées du chœur, la parabasis et le dénouement. Les titres de section du présent dossier sont des étiquettes de lecture, non des titres de scènes antiques. Aucune des scènes originales ci-dessous n'est proposée comme un « fragment 296 » ni comme la traduction d'un texte perdu.
15. [B] Sociologie de la philia : la relation entre personnes et institutions
Dans une cité où les réseaux de parenté, de dème, d'hospitalité et d'alliance comptent, le mot philos n'est pas purement sentimental. Un ami peut être celui qui prête, témoigne, héberge, conseille, accompagne ou protège. Mais cette solidarité crée des attentes : jusqu'où doit-on répondre à une demande ? L'hospitalité est-elle encore volontaire si le visiteur affirme un droit d'entrée ? Le service amical doit-il être payé ? Ces interrogations ne sont pas attestées comme un programme d'Eupolis ; elles constituent une lecture transversale à partir du titre et de plusieurs fragments.
La différence entre parents et amis est conceptuellement importante. Une relation choisie peut être rompue, négociée et contestée. C'est précisément ce qui la rend susceptible de comédie : le même geste peut être célébré comme générosité ou dénoncé comme opportunisme. Le rire se loge dans l'incertitude de l'obligation.
16. [B] L'ami et le flatteur : comparaison avec Kolakes
Dans le volume XVI consacré aux Kolakes, la flatterie a été étudiée comme un échange asymétrique : compliments contre avantages. Philoi permet d'ouvrir une comparaison, mais non d'affirmer que les deux comédies partageaient une intrigue. Un flatteur peut simuler l'amitié pour obtenir l'accès à une maison ou à une table ; un ami peut accepter une aide sans devenir parasite.
Cette distinction pose une question fondamentale : comment reconnaître une relation sincère lorsque les gestes de l'amitié et ceux de l'intérêt se ressemblent ? Il serait tentant d'opposer moralement le « vrai ami » au « faux ami » ; la comédie ancienne peut au contraire mettre en crise les critères mêmes de cette opposition. Un repas, un prêt ou un compliment ne suffisent pas à révéler une intention.
17. [B] Hegel : reconnaissance et médiation de l'intérêt
Dans la Phénoménologie de l'esprit, la reconnaissance implique une relation entre consciences ; dans les Principes de la philosophie du droit, l'activité particulière s'inscrit dans des médiations sociales. Ces concepts peuvent servir à examiner la différence entre être reconnu comme ami et être utile à quelqu'un. Le porteur qui demande un salaire (fr. 291) ne se trouve pas nécessairement dans une relation d'amitié ; il exige que son travail soit reconnu sous la forme d'un échange explicite.
Il ne s'agit pas d'attribuer à Eupolis une anticipation de la dialectique hégélienne. Le rapprochement fait apparaître une difficulté philosophique générale : une communauté qui prétend dépasser les intérêts privés peut les dissimuler plutôt que les abolir. L'amitié peut être un lien libre ; elle peut aussi être le vocabulaire par lequel une dépendance se rend respectable.
18. [B] Nietzsche : le don, la dette et la mauvaise conscience
La deuxième dissertation de la Généalogie de la morale examine les rapports entre dette, obligation, promesse et mémoire. À titre de comparaison moderne, elle aide à formuler une question : lorsqu'un service est reçu « en ami », que doit-on en retour ? Une prestation gratuite peut créer une dette plus durable qu'un salaire précisément convenu.
Cette analogie ne transforme pas Philoi en traité sur la mauvaise conscience. Elle montre pourquoi une comédie de la sociabilité peut être philosophiquement plus troublante qu'une satire d'un seul personnage : la dépendance peut se loger dans les formes mêmes de la bienveillance. Les sources ne disent pas qu'Eupolis a formulé cette thèse ; elle appartient à notre lecture.
19. [B] Vernant et Détienne : la parole qui crée le groupe
Jean-Pierre Vernant a étudié l'émergence de formes publiques de pensée et de discussion dans la cité grecque. Marcel Détienne a examiné les régimes historiques de la parole autorisée, notamment dans le monde archaïque. Appliquées avec prudence, ces approches permettent de demander comment un groupe d'amis devient un acteur collectif : qui parle pour lui, qui peut le contredire, qui en fixe les frontières ?
La comparaison doit être historiquement située. Les catégories du monde archaïque ne se transplantent pas sans médiation dans l'Athènes d'Eupolis. La parole comique ne fonctionne pas comme un procès-verbal d'assemblée. Elle produit un collectif éphémère — personnages, chœur, public — qui peut rire de l'autorité sans nécessairement renverser les rapports sociaux.
20. [B] Dumézil : un rapprochement qu'il faut refuser
La tripartition fonctionnelle étudiée par Georges Dumézil concerne des configurations mythologiques et idéologiques spécifiques. On pourrait être tenté de classer les « amis » en protecteurs guerriers, autorités et producteurs à partir de fragments relatifs à la cavalerie, au transport et au banquet. Ce serait fabriquer une structure que les témoins n'attestent pas.
Le bon usage du comparatisme est ici négatif : il sert à identifier la différence entre une analogie de surface et une correspondance historique démontrable. Une comédie perdue, composée de citations dispersées, ne peut devenir le support d'une reconstruction trifonctionnelle sans preuve indépendante. Le refus d'une comparaison gratuite est un résultat méthodologique positif.
21. [B] Le risque politique de la sociabilité fermée
Le mot « amis » peut désigner un cercle privé ou des alliés dans une cité. Les réseaux d'entraide sont indispensables à la vie commune, mais ils peuvent aussi distribuer l'accès aux ressources selon l'appartenance. Le visiteur qui force la porte et le porteur qui négocie son salaire font apparaître deux formes d'accès : l'une prétend être fondée sur la relation, l'autre sur une prestation.
Cette différence invite à poser la question du clientélisme, à condition de ne pas projeter automatiquement les institutions romaines ou modernes sur Athènes. Le risque est de transformer chaque relation amicale en transaction cachée. Le dossier retient plutôt un problème ouvert : comment la cité peut-elle articuler les obligations particulières et des règles communes qui ne dépendent pas de la faveur ?
22. [C] Scène originale I — La porte des amis
Création contemporaine indépendante des fragments. Les personnages, la succession des répliques et le dénouement ne sont pas attestés.
Personnages : l'Hôte, la Porte, l'Ami d'hier, l'Ami de demain, la Voisine, un Chœur imaginaire.
LA PORTE. Je suis faite de bois. Pourquoi me demande-t-on de juger les hommes ?
L'HÔTE. Parce que celui qui entre réclame le pain, et celui qui reste dehors réclame la justice.
L'AMI D'HIER. Nous avons partagé le vin. Ouvre !
L'AMI DE DEMAIN. Nous le partagerons peut-être. Ouvre !
L'HÔTE. Le premier m'apporte un souvenir ; le second, une promesse. Lequel paiera le repas ?
LA VOISINE. Tu oublies celui qui a cultivé les olives.
L'AMI D'HIER. On ne présente pas une facture à un ami.
LA VOISINE. Et l'on ne présente pas son amitié comme un titre de propriété sur la maison d'autrui.
LA PORTE. Voilà donc ce que je retiens : non les hommes, mais l'idée qu'ils ont de leur droit d'entrer.
L'AMI DE DEMAIN. Si tu ne m'ouvres pas, je deviendrai ton ennemi.
L'HÔTE. Tu viens de prouver que tu n'étais pas encore mon ami.
LE CHŒUR IMAGINAIRE. La maison hospitalière a des limites. Une cité juste doit apprendre à les discuter sans les confondre avec la haine.
Commentaire [B] : la scène exploite la polysémie de l'hospitalité et la métaphore de la porte ; elle ne prétend pas compléter le fr. 286.
23. [C] Scène originale II — Le porteur et le philosophe
Création contemporaine, sans vers antiques restitués.
LE PORTEUR. Où faut-il conduire ces paniers ?
LE PHILOSOPHE. À l'endroit où la cité reconnaîtra ton mérite.
LE PORTEUR. C'est trop loin. Donne-moi une rue.
LE PHILOSOPHE. Le mérite n'est pas un lieu.
LE PORTEUR. Alors ne me paie pas avec lui.
LE PHILOSOPHE. Je t'offre mon amitié.
LE PORTEUR. Combien pèse-t-elle ?
LE PHILOSOPHE. Elle n'a pas de poids.
LE PORTEUR. Parfait. Je la porterai gratuitement. Pour les paniers, il faut convenir d'un prix.
LE PHILOSOPHE. Tu réduis l'humanité au calcul !
LE PORTEUR. Non. Je distingue ce que je donne librement de ce que tu me demandes de faire.
LE CHŒUR IMAGINAIRE. Une ville peut admirer les belles paroles ; les charges, elles, attendent toujours quelqu'un pour les déplacer.
Commentaire [B] : la scène interroge la reconnaissance et la rémunération à partir du thème du fr. 291. Elle ne reproduit aucune situation antique certifiée.
24. [C] Scène originale III — Le vieillard qui voulait entrer dans la cavalerie
Création contemporaine. Le fr. 293 est ici un point de départ volontairement fictionnel, non la preuve d'une scène de ce type chez Eupolis.
LE VIEILLARD. J'ai acheté une selle.
LE MAÎTRE D'ÉQUITATION. Possèdes-tu un cheval ?
LE VIEILLARD. Pas encore.
LE MAÎTRE D'ÉQUITATION. Sais-tu monter ?
LE VIEILLARD. Je sais très bien raconter mes exploits.
LE MAÎTRE D'ÉQUITATION. Un cheval n'écoute pas les récits.
LE VIEILLARD. Alors c'est un animal fort mal élevé.
L'AMIE. Tu as demandé les honneurs avant d'apprendre le métier.
LE VIEILLARD. Dans la cité, cela se fait souvent.
LE MAÎTRE D'ÉQUITATION. Le cheval, lui, n'a jamais voté pour cette coutume.
LE VIEILLARD. Je retire donc ma candidature au prestige et conserve ma selle comme souvenir de prudence.
LE CHŒUR IMAGINAIRE. L'homme peut se tromper en cherchant l'honneur ; il devient ridicule lorsqu'il veut que le monde entier se conforme à son erreur.
Commentaire [B] : la métaphore de l'engagement prématuré est possible ; la leçon d'équitation représentée ici est une invention intégrale.
25. [B] Comparaison : trois économies de la parole
Les trois scènes modernes forment un triptyque conceptuel. Dans la première, l'amitié devient une créance d'accès : celui qui se dit proche réclame l'ouverture d'une maison. Dans la deuxième, le prestige du discours menace de remplacer la rémunération explicite d'un travail. Dans la troisième, le désir d'honneur précède l'acquisition de la compétence nécessaire.
Aucune de ces intrigues n'est attribuée à Eupolis. Leur utilité est pédagogique : montrer comment des fragments hétérogènes peuvent inspirer des expériences dramatiques tout en restant séparés du dossier historique. Le lecteur peut ainsi apprécier la création sans croire qu'il lit une comédie retrouvée.
26. [A/B] Le théâtre comme laboratoire de la confiance
Le théâtre comique est un espace où l'on peut rendre visible l'ambivalence des signes sociaux. Un vêtement signifie le luxe ou la prétention selon le regard ; un serment peut assurer une parole ou la tourner en dérision ; une coupe peut manifester l'amitié ou l'excès ; un salaire peut être reconnu comme légitime ou présenté comme inconvenant entre proches.
L'intérêt universitaire de Philoi ne dépend donc pas de la possibilité de retrouver son intrigue. Il réside dans la manière dont une série de citations lexicales permet de poser des questions historiquement informées. Il faut résister à la tentation de construire une totalité à partir de ce qui ne forme plus qu'un échantillon déformé.
27. [A] Tableau critique des degrés de certitude
| Question | Ce qui est attesté [A] | Ce qui reste hypothétique [B] |
|---|---|---|
| Titre | Philoi attribué à Eupolis | Sens précis de « amis » dans l'action |
| Chœur | Aucun chœur complet transmis | Chœur d'amis, d'alliés ou de prétendants |
| Date | Pas de date assurée | Années 420 ou 410, selon reconstructions |
| Porte | Formule proverbiale, fr. 286 | Décor réel d'une maison |
| Costume | Chaussures et « Argiennes », fr. 287, texte instable | Identité et statut des porteurs |
| Musique | Vocabulaire de l'aulos, fr. 289 | Banquet ou répétition musicale |
| Duel | Forme grammaticale νώ, fr. 290 | Couple d'amis ou amoureux |
| Travail | Négociation de transport, fr. 291 | Service demandé par un « ami » |
| Coupe | Expression de vidage bruyant, fr. 292 | Festin collectif et intrigue de boisson |
| Cavalerie | Allusion à la katastasis, fr. 293 | Vieillard effectivement inscrit |
| Personnalités | Allusions rapportées à Aspasie et Lycon | Rôles, dates et situations précises |
| Fin de la pièce | Non conservée | Toute conclusion dramatique |
28. Bibliographie et sources contrôlables
Édition de référence : R. Kassel et C. Austin (éd.), Poetae Comici Graeci, V, Damoxenus–Magnes, Berlin–New York, de Gruyter, 1986, fragments d'Eupolis, Philoi 286–295. La numérotation n'est pas une succession de scènes.
Commentaire principal en accès numérique : S. Douglas Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos (frr. 147–325). Introduction, Translation, Commentary, Fragmenta Comica 8.2, Heidelberg, Verlag Antike, 2016, p. 438–459, édition numérisée de l'Académie de Heidelberg. Les discussions de l'introduction, des fr. 286, 291, 292, 293 et 295 ont été consultées ; elles fondent les principales réserves de ce dossier.
Études : Ian C. Storey, Eupolis, Poet of Old Comedy, Oxford, Oxford University Press, 2003, spécialement le traitement de Philoi ; I. C. Storey (éd. et trad.), Fragments of Old Comedy, Loeb Classical Library, vol. II, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2011 ; S. Douglas Olson (dir.), Broken Laughter: Select Fragments of Greek Comedy, Oxford University Press, 2007.
Sources antiques transmises par les éditeurs : scholies aux Acharniens pour le fr. 286 ; tradition lexicographique d'[Ammonios] pour le fr. 287 ; Photios pour le fr. 289 ; Apollonios Dyscole pour le fr. 290 ; Pollux pour les frr. 291–292 ; Harpocration pour le fr. 293 ; scholies au Ménexène de Platon et à l'Apologie pour les allusions personnelles des frr. 294–295. Les renvois sont des témoins de transmission, pas des témoins de la représentation scénique.
Comparaisons philosophiques, sans valeur de source sur la pièce : Hegel, Phénoménologie de l'esprit (1807) et Principes de la philosophie du droit (1821) ; Nietzsche, La Généalogie de la morale (1887), dissertation II ; Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque (1962) ; Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque (1967) ; Georges Dumézil, Mythe et épopée, I (1968), cité pour les limites de l'analogie.
29. Conclusion — L'amitié comme question et non comme réponse
Nous ne savons pas comment finissaient les Philoi. Ce constat doit demeurer au centre de l'étude. Le titre invite à interroger une communauté d'amis ; les fragments montrent des objets, des transactions et des expressions qui pourraient avoir appartenu à une comédie de la sociabilité. Ils ne démontrent pas qu'Eupolis ait écrit une théorie de l'amitié ou dénoncé un cercle politique précis.
La lecture la plus rigoureuse refuse deux excès : considérer les fragments comme des débris dépourvus de sens, ou les assembler en une intrigue certaine. Entre ces deux impasses se trouve une enquête sur les pratiques sociales de la cité et sur les limites de notre savoir. La fidélité au texte perdu consiste parfois à conserver les blancs au lieu de les remplir.
30. Navigation du cycle MYTHOS
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MYTHOS — texte public original ; aucun fragment grec inventé ; scènes [C] intégralement contemporaines. Le prochain volume sera le XIX uniquement après vérification du dépôt et de la publication de ce volume XVIII.
Suite de la série : Volume XIX — Eupolis, Taxiarchoi.