MYTHOS — Encyclopédie universitaire des comédies grecques, volume XVII
Eupolis, Noumêniai (Νουμηνίαι) — Les Nouvelles Lunes : écrire l'histoire d'une comédie sans texte
Dossier nouveau, complémentaire des études sur Eupolis et de la bibliothèque historique des comédies perdues. Suite canonique du volume XVI, Kolakes — Les Flatteurs. La présente monographie ne prétend ni traduire ni retrouver une pièce disparue.
Contrat de preuve : [A] source ancienne attestée ou donnée éditoriale vérifiable ; [B] interprétation moderne, analogie ou hypothèse expressément non démontrée ; [C] invention dramatique contemporaine. Il n'existe aucun fragment verbal conservé des Noumêniai attribuable avec sûreté à Eupolis. Cette lacune est le fait documentaire central du volume, et non un obstacle à combler par des citations imaginaires.
1. [A] Le document fondamental : une place dans un concours
La première hypothèse ancienne aux Acharniens d'Aristophane, dans la section consacrée aux données didascaliques, conserve le classement des Lénéennes de 425 av. J.-C., sous l'archontat d'Euthynos (426/5) : première place, Aristophane avec les Acharniens ; deuxième, Cratinos avec les Cheimazomenoi (« Ceux qui sont pris dans la tempête », titre dont la traduction demeure approximative) ; troisième, **Eupolis avec les Noumêniai***. La notice mentionne Callistratos comme responsable de la production des *Acharniens. Elle ne dit pas que Callistratos aurait produit les Noumêniai.
Cette information est peu spectaculaire mais capitale : elle établit l'existence d'une représentation, un auteur, un titre, une occasion institutionnelle et un rang au concours. Elle ne fournit ni distribution, ni chœur, ni sujet, ni scène, ni texte. L'éditeur moderne S. Douglas Olson rassemble ce témoignage sous testimonium i de Noumêniai, dans Fragmenta Comica 8.2, p. 227, sans lui adjoindre une série de fragments.
Source de contrôle : Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos, p. 227, édition numérisée de Heidelberg. Le témoignage est cité comme Hyp. Ar. Ach. 1.32–34 dans son édition. La numérotation désigne ici la notice antique, non les vers 32–34 de la comédie d'Eupolis.
2. [A] Ce que le classement ne dit pas
Un troisième prix ne démontre ni l'échec esthétique absolu de l'œuvre ni le rejet d'un programme idéologique. Nous ignorons la composition exacte du public présent, les préférences des juges, la qualité des performances, les dépenses chorégiques et les circonstances de répétition. Le résultat du concours constitue un événement institutionnel ; sa transformation en jugement littéraire définitif serait abusive.
On ne peut pas davantage affirmer que le spectacle aurait été éclipsé par le succès pacifiste des Acharniens. Le thème des Noumêniai n'est pas connu ; comparer les « messages » des trois concurrents reviendrait à comparer deux œuvres perdues à une œuvre conservée, en attribuant arbitrairement des intentions aux premières.
[B] Ce déséquilibre de documentation constitue un excellent observatoire de la construction du canon : l'œuvre victorieuse a traversé les siècles, tandis que les deux autres ne survivent ici que par leur place dans le palmarès. La victoire n'est pas à elle seule l'explication historique de la conservation ; les usages scolaires, les bibliothèques, les copistes et les choix d'extraits jouent également un rôle.
3. [A] Le sens de noumênia : un terme de calendrier
Le grec νουμηνία désigne la nouvelle lune, plus exactement le début d'un mois dans les usages calendaires grecs ; le pluriel Νουμηνίαι peut être traduit par « Nouvelles Lunes » ou « Jours de nouvelle lune ». L'interprétation comme simple nom d'une « fête de la Nouvelle Lune » est trop précise pour être déduite du seul titre : un mot peut désigner un jour, une occasion rituelle, une échéance ou, dans un titre de comédie, une personnification ou un groupe.
Olson rappelle que le premier jour du mois est associé à des usages religieux, au marché et à des pratiques privées. Pour l'analyse documentaire des jours et rites, consulter Jon D. Mikalson, « The Noumenia and Epimenia in Athens », Harvard Theological Review 65/2 (1972), p. 291–296 ; voir aussi son livre The Sacred and Civil Calendar of the Athenian Year (Princeton, 1975).
Limite : aucun de ces usages ne prouve que la pièce d'Eupolis mettait en scène des prêtres, des créanciers, des marchands ou des divinités lunaires.
4. [A/B] Le pluriel : choristes, journées ou personnages ?
Beaucoup de titres de Comédie ancienne sont au pluriel et correspondent à l'identité du chœur : Acharniens, Cavaliers, Guêpes, Oiseaux. Il serait tentant d'en inférer que les « nouvelles lunes » formaient le chœur d'Eupolis. [B] C'est une possibilité, non une identification attestée. Le titre pourrait aussi désigner des événements récurrents, un groupe d'individus associés à la date, ou une série d'occasions de paiement.
La philologie doit distinguer la grammaire d'un titre de son référent dramatique. Le pluriel est réel ; son incarnation scénique est inconnue. Dans l'état actuel du dossier, une illustration représentant douze déesses lunaires, un chœur de créanciers ou des calendriers animés ne serait qu'une iconographie imaginative.
5. [A] Les Lénéennes de 425 : un contexte historique précis
Les Lénéennes sont un concours dramatique athénien distinct des Grandes Dionysies. En 425, la guerre du Péloponnèse est en cours. Les Acharniens d'Aristophane, conservés, mettent en scène une paix privée et les tensions entre intérêts ruraux et logique de guerre. La présence des Noumêniai dans le même concours autorise une comparaison des conditions de représentation, non des intrigues.
Une prudence supplémentaire est nécessaire : la documentation des Lénéennes est inégale selon les périodes. Une liste de lauréats, une hypothèse savante et une comédie complète ne sont pas trois témoignages de même nature. Les faire coïncider comme s'ils constituaient un dossier exhaustif conduit à des reconstructions trompeuses.
6. [A/B] Temps lunaire, temps civique, temps économique
Le calendrier attique articule des mois lunaires, des fêtes, des échéances et des opérations civiques ; il ne constitue pas un mécanisme astronomique immuable sans ajustements. L'historien doit distinguer le mois religieux, les procédures politiques et les pratiques de la vie domestique. Le jour appelé « ancien et nouveau » à la fin du mois ne se confond pas automatiquement avec le premier jour du mois suivant.
[B] Le titre d'Eupolis ouvre une question interprétative féconde : la date périodique rend-elle la communauté plus prévisible ou plus vulnérable ? La répétition d'une échéance peut rassurer le prêteur, angoisser le débiteur, structurer les échanges et offrir un rythme aux rites. Mais cette tension appartient ici à l'analyse des possibilités offertes par le vocabulaire, pas au résumé d'une intrigue retrouvée.
7. [A/B] La dette à la fin du mois : comparaison contrôlée avec les Nuées
Dans les Nuées d'Aristophane (première représentation en 423 av. J.-C., soit deux ans après les Noumêniai), Strépsiade s'inquiète de la marche de la lune et de l'arrivée des intérêts. Les vers 16–20 relient explicitement le temps lunaire à l'angoisse du débiteur ; plus tard, les vers 1131 et suivants ramènent le personnage aux échéances et aux procédés de défense.
[B] Ce texte postérieur prouve que le calendrier et les dettes étaient une matière comique intelligible pour le public athénien. Il ne prouve ni que les Noumêniai portaient sur les dettes, ni qu'Aristophane imitait Eupolis, ni qu'un personnage analogue à Strépsiade figurait en 425. L'analogie est historique et thématique, jamais une relation de dépendance textuelle établie.
Cette différence de deux ans est méthodologiquement décisive : on peut éclairer un contexte par une œuvre postérieure, mais non utiliser cette dernière comme transcription d'une scène antérieure.
8. [A/B] Marché et circulation : la date comme institution sociale
Un jour de marché ne se réduit pas à une opération économique. Il réunit des vendeurs, des acheteurs, des promesses de livraison, des nouvelles, des rites et des obligations. Une même périodicité peut être vécue comme fête par l'un et comme menace par l'autre. La nouvelle lune n'est donc pas seulement une observation céleste ; elle peut devenir un repère collectif.
[B] On pourrait imaginer une comédie où chacun tente de contrôler la date : le commerçant voudrait avancer le marché, le débiteur reculer le paiement, le devin monopoliser les sacrifices, le magistrat stabiliser les règles. Une telle intrigue serait cohérente avec certaines possibilités du titre, mais aucune source ne l'attribue à Eupolis. Elle relève exclusivement de l'expérimentation dramatique proposée plus loin.
9. [A/B] Le religieux : ni décor folklorique ni programme attesté
Les fêtes mensuelles et les pratiques domestiques rendent le début du mois rituellement significatif. Mais il serait erroné de déduire du titre un culte particulier de Séléné, d'Hécate ou d'Apollon Nouménios mis en scène par Eupolis. Une divinité attestée dans les usages athéniens n'est pas automatiquement un personnage de cette comédie.
L'étude de Mikalson invite à prendre au sérieux l'articulation entre pratiques civiques et rites privés. [B] L'intérêt philosophique du titre tient à ce que le temps commun ne naît pas d'une simple mesure astronomique : il s'organise aussi dans des pratiques partagées. Ce constat comparatiste ne doit pas être transformé en doctrine religieuse prêtée au poète.
10. [A] La transmission : un titre sans réplique
Le cas des Noumêniai est plus radical que celui des Dèmes, des Flatteurs ou des deux Autolykos. Pour ces dernières œuvres, les fragments, parfois nombreux, permettent d'étudier des mots, des objets, des noms ou des situations. Pour les Noumêniai, l'éditeur n'a aucun vers attribuable à commenter.
Une rubrique « fragments 1–10 des Noumêniai » serait donc mensongère. De même, les titres et les scènes inventés ci-dessous ne doivent jamais être ajoutés à un corpus de citations antiques. L'absence de fragment est un résultat positif de l'enquête, qui délimite précisément ce qu'on peut et ne peut pas savoir.
11. [B] Une histoire des pertes, pas une histoire de l'insignifiance
L'œuvre perdue peut avoir été ambitieuse, conventionnelle, satirique, rituelle ou toute autre chose : nous ne disposons pas d'indices permettant de trancher. Sa disparition ne constitue pas une preuve de médiocrité. Les processus de conservation sont sélectifs, souvent accidentels et profondément dépendants de la transmission matérielle.
La comparaison avec le dossier du Dionysalexandros de Cratinos, dont une hypothèse papyrologique a enrichi la connaissance, rappelle que le hasard des découvertes peut modifier brutalement la quantité de savoir disponible. En revanche, il n'autorise pas à prédire qu'un papyrus des Noumêniai sera découvert.
12. [B] Hegel : la périodicité et la médiation institutionnelle
Dans les Principes de la philosophie du droit, Hegel distingue les besoins particuliers et les médiations de la vie éthique et institutionnelle. En comparaison moderne, une date commune n'est pas un simple fait naturel : elle devient règle sociale lorsque plusieurs personnes s'accordent sur ce qu'elle autorise ou exige.
Une échéance identique n'a pas la même signification pour le prêteur et le débiteur ; le droit peut en stabiliser le calcul sans effacer la dissymétrie des positions. Cette contradiction entre universalité formelle du calendrier et particularité des situations est un problème hégélien possible. Il ne s'agit ni d'une influence ni d'une thèse d'Eupolis.
13. [B] Nietzsche : l'éternel retour n'est pas le calendrier attique
La répétition mensuelle pourrait suggérer, par analogie lointaine, la question nietzschéenne de l'éternel retour. Il faut aussitôt en marquer la limite : un cycle astronomique et social n'est pas l'éternel retour philosophique. Dans Le Gai Savoir §341, Nietzsche met à l'épreuve l'affirmation de l'existence ; il ne décrit pas la tenue des comptes d'une cité grecque.
La comparaison féconde est plus modeste : une date qui revient peut être vécue comme recommencement, obligation ou occasion de réévaluer sa vie. La comédie moderne inventée ici exploite cette ambivalence ; aucune parole d'Eupolis ne la confirme.
14. [B] Vernant : l'espace public du temps
Les travaux de Jean-Pierre Vernant sur la cité grecque soulignent les transformations des formes de publicité, de débat et de rationalité. Un calendrier partagé est une condition matérielle de la coordination civique, mais il ne suffit pas à démontrer une « rationalisation » uniforme de tous les usages du temps.
[B] Le contraste entre temps cosmique et temps décidé collectivement offre une manière de penser la cité : les phases lunaires ne votent pas, tandis que les institutions et les habitants donnent aux dates des conséquences sociales. L'analogie sert à éclairer les enjeux du titre, sans prétendre que Vernant ait commenté les Noumêniai perdues.
15. [B] Détienne : autorité de la parole et datation
Dans Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Marcel Détienne étudie des formes de parole autorisée et leurs transformations. L'Athènes de 425 ne doit pas être assimilée sans précaution au monde archaïque de son analyse.
Une date annoncée par un devin, inscrite par un magistrat ou invoquée par un créancier n'a pas le même régime de validation. [B] La fiction contemporaine pourra faire rire de ces concurrences d'autorité, mais les personnages de la pièce perdue restent inconnus. La comparaison est une proposition d'analyse des institutions de parole, non une reconstruction.
16. [B] Dumézil : pourquoi ne pas forcer une tripartition
Le calendrier touche à la religion, au pouvoir civique et aux échanges. Il serait tentant d'y voir les trois fonctions distinguées par Georges Dumézil dans certains corpus indo-européens. Ce rapprochement ne constitue aucune preuve d'une structure trifonctionnelle de la comédie d'Eupolis. Les trois domaines ne se superposent pas automatiquement aux fonctions duméziliennes, et aucun fragment ne fournit ici de distribution permettant de tester l'hypothèse.
Une comparaison responsable peut avoir pour résultat de rejeter un parallèle insuffisamment fondé. Le comparatisme n'est pas une machine à transformer trois thèmes en trois fonctions.
17. [B] Deux façons d'abuser du silence documentaire
Premier abus : inventer une intrigue cohérente, puis utiliser sa cohérence comme argument pour la croire ancienne. Deuxième abus : refuser toute réflexion historique parce que le texte manque. Une méthode plus rigoureuse combine description exhaustive du témoignage, étude des contextes indépendamment documentés et création explicitement étiquetée.
Cette séparation rend possible un travail universitaire substantiel sans falsifier les archives. Les scènes [C] qui suivent ne sont pas des « fragments reconstitués » : ce sont des expériences littéraires destinées à rendre visibles les questions que le titre autorise à poser.
Trois scènes originales — fiction contemporaine, non restitution d'Eupolis
18. [C] Première scène : « Le jour qui appartenait à tout le monde »
Décor imaginé : une place de marché. Au fond, une lune peinte sur un disque. Personnages inventés : le Calendrier, la Marchande, le Débiteur, le Prêteur, l'Enfant et le Chœur des Jours.
LE CALENDRIER. — Je suis venu annoncer un nouveau mois. Que chacun se réjouisse : je suis le même pour tous !
LA MARCHANDE. — Le même ? Moi, j'attends les acheteurs. Lui, il attend que je le paie. Cet enfant attend que je rentre.
LE PRÊTEUR. — Et moi, j'attends qu'une promesse soit tenue. Une date commune évite que chacun fasse de sa mémoire une loi.
LE DÉBITEUR. — Tu veux dire qu'elle évite que ma mémoire soit une loi. La tienne est gravée sur une tablette.
LE CALENDRIER. — J'avais pourtant préparé une fête.
L'ENFANT. — Quand commence la fête ?
LA MARCHANDE. — Quand les pains seront vendus.
LE DÉBITEUR. — Quand le créancier sera parti.
LE PRÊTEUR. — Quand les comptes seront exacts.
L'ENFANT. — Alors vous n'aurez jamais de fête le même jour.
LE CHŒUR DES JOURS. — Nous revenons sans cesse ; ce sont les hommes qui changent ce qu'ils attendent de notre retour.
LE CALENDRIER. — Je pensais être une réponse. Me voilà devenu une question.
LA MARCHANDE. — C'est déjà un progrès : une question n'exige pas d'intérêts.
Commentaire [C] : la scène dramatise l'écart entre l'universalité d'un repère et la diversité des situations. Elle n'emprunte aucun personnage attesté aux Noumêniai et ne prétend pas identifier leur chœur.
19. [C] Deuxième scène : « Le sacrifice et la facture »
Décor imaginé : devant une maison, une table avec une petite offrande et un registre. Personnages inventés : la Voisine, le Devin, l'Artisane, le Greffier et la Lune.
LA VOISINE. — J'ai préparé une offrande pour commencer le mois.
LE DEVIN. — Elle serait meilleure si tu me donnais d'abord le droit de la déclarer suffisante.
L'ARTISANE. — Et ton droit, à quel prix le déclares-tu ?
LE DEVIN. — Le prix dépend de l'importance de la cérémonie.
LE GREFFIER. — Moi, je ne connais qu'une cérémonie : celle où chacun signe ce qu'il promet.
LA VOISINE. — Voilà deux hommes qui veulent décider à ma place comment commence mon mois.
LA LUNE. — Je n'ai rien demandé. Je grandis et je diminue sans recevoir de salaire.
LE DEVIN. — Tu es une divinité bien peu coopérative.
LA LUNE. — Je suis surtout une mauvaise employée : je ne viens jamais quand vous avez décidé de m'applaudir.
L'ARTISANE. — Peut-être devrions-nous offrir le repas avant de discuter les honoraires de ceux qui l'interprètent.
LE GREFFIER. — Je peux consigner cette décision.
LA VOISINE. — Non. Celle-là, nous saurons nous en souvenir.
Commentaire [C] : la scène met en jeu plusieurs autorités concurrentes. Aucun de ces échanges n'est une citation ancienne, et la Lune personnifiée n'est pas attestée dans la comédie d'Eupolis.
20. [C] Troisième scène : « L'éditeur et la case vide »
Décor imaginé : une bibliothèque. Personnages inventés : l'Éditeur, la Copiste, la Muse des Catalogues, le Lecteur.
L'ÉDITEUR. — Voici le titre, la date et la troisième place. Il me manque seulement la pièce.
LA COPISTE. — C'est un manque considérable.
LA MUSE DES CATALOGUES. — Je pourrais t'offrir un résumé. Le titre suggère un chœur de lunes, des créanciers et un mariage final.
L'ÉDITEUR. — Quelle source donne le mariage ?
LA MUSE DES CATALOGUES. — Aucune. Mais les lecteurs aiment les fins.
LE LECTEUR. — Je préfère savoir ce que tu ignores. Cela m'apprend à ne pas confondre un livre et une preuve.
LA COPISTE. — Peut-on publier un chapitre sur une pièce dont on ne possède aucun vers ?
L'ÉDITEUR. — Oui, si l'on publie aussi les frontières du savoir.
LA MUSE DES CATALOGUES. — Et que feras-tu de mes belles scènes ?
L'ÉDITEUR. — Je les publierai sous ton nom : « fiction ». Tu ne perdras rien de leur beauté.
LE LECTEUR. — Et nous ne perdrons rien de l'histoire.
Commentaire [C] : cette scène métathéâtrale explicite le protocole éditorial MYTHOS. Elle ne représente pas un épisode antique et n'ajoute aucun fragment au corpus.
21. [A/B] Comparaison avec Les Acharniens : le temps politique
Le texte des Acharniens permet de voir comment un poète de 425 transforme la guerre, l'assemblée, les échanges et les fêtes en objets de théâtre. Mais l'analogie avec les Noumêniai doit rester limitée à la contemporanéité du concours et à des thèmes généraux de la vie athénienne.
[B] Une question intéressante est celle de la capacité de la comédie à donner à une communauté un autre rythme que celui de la guerre : fête, marché, banquet, échéance. C'est une problématique de comparaison entre pratiques et genres, non une affirmation selon laquelle Eupolis aurait lui aussi défendu la paix.
22. [A/B] Le classement comme objet de mémoire
Pourquoi connaissons-nous le titre ? Parce qu'une notice de concours a été conservée dans le dossier d'une œuvre d'Aristophane. L'histoire d'Eupolis passe ici par les archives d'un rival. Cette asymétrie rappelle que l'histoire littéraire antique dépend de supports indirects : catalogues, scolies, hypothèses, lexiques, anthologies et citations.
[B] Une encyclopédie numérique devrait faire apparaître ces relations de dépendance : l'entrée « Noumêniai » doit renvoyer à la notice des Acharniens, à la chronologie des Lénéennes et aux études sur le calendrier, sans donner l'impression que l'on possède une œuvre complète.
23. [A/B] Le statut exact des données : matrice de contrôle
| Question | Réponse | Statut |
|---|---|---|
| Eupolis a-t-il présenté des Noumêniai ? | Oui, selon la première hypothèse aux Acharniens. | [A] |
| Quand ? | Lénéennes de 425 av. J.-C. | [A] |
| Quel classement ? | Troisième derrière Aristophane et Cratinos. | [A] |
| Combien de fragments conservés ? | Aucun fragment verbal attribuable à cette pièce. | [A] |
| Qui formait le chœur ? | Inconnu. | [A] : absence de donnée |
| Le sujet était-il l'endettement ? | Hypothèse tirée d'analogies, non attestée. | [B] |
| Le titre renvoie-t-il à des fêtes ? | Possible, non démontré. | [B] |
| Les scènes précédentes sont-elles antiques ? | Non : trois inventions MYTHOS. | [C] |
Cette matrice doit rester visible dans les éventuelles reprises du dossier. Aucune ligne [B] ou [C] ne doit être promue en [A] sans découverte ou source nouvelle.
24. [B] Ce qu'une découverte future pourrait changer
Un papyrus portant le titre et quelques vers pourrait rendre possibles des analyses de métrique, de vocabulaire, de personnages ou de situations. Une simple mention dans un lexique pourrait ne fournir qu'un mot. Un nouveau témoignage didascalique pourrait modifier la compréhension du concours sans rien révéler de l'intrigue.
La méthode doit donc rester ouverte et falsifiable : enregistrer les conjectures comme conjectures, conserver les références exactes et ne pas fusionner des textes de provenances différentes. Le but n'est pas de remplir chaque case d'un catalogue, mais de préserver la différence entre savoir et imagination.
25. [B] Conclusion : la valeur scientifique d'un dossier sans vers
Les Noumêniai enseignent un principe essentiel de la philologie des œuvres perdues : la précision sur ce qui manque est une connaissance. Nous pouvons dater une représentation, situer son concours, examiner le titre et reconstruire un environnement social documenté. Nous ne pouvons raconter l'intrigue, décrire les masques ou citer des répliques.
Cette limite n'appauvrit pas le projet MYTHOS. Elle permet au contraire de juxtaposer honnêtement trois travaux différents : l'édition des témoins, l'interprétation de leurs possibilités, la création théâtrale contemporaine. La première exige la preuve ; la deuxième expose son degré d'incertitude ; la troisième assume sa liberté.
26. Bibliographie et sources de contrôle
Sources antiques et éditions
- Hypothèse I aux Acharniens d'Aristophane, notice didascalique, lignes 32–34 dans la référence adoptée par Olson : première place Aristophane, deuxième Cratinos, troisième Eupolis (Noumêniai). Reproduite et discutée dans S. Douglas Olson, Fragmenta Comica 8.2, p. 227 : fac-similé et texte.
- Aristophane, Acharniens, représentation de 425 av. J.-C. : comparaison du cadre du concours, non source sur l'intrigue d'Eupolis.
- Aristophane, Nuées, vers 16–20 et 1131 sqq. : exemple postérieur du temps lunaire et des dettes ; aucun emprunt à Eupolis n'est démontré.
- Aristophane, Cavaliers, vers 43–44, et Guêpes, vers 169–171, passages recensés dans le commentaire d'Olson pour les usages du jour de nouvelle lune ; leur relation avec la pièce perdue reste indéterminée.
- Rudolf Kassel et Colin Austin, Poetae Comici Graeci, vol. V, Berlin/New York, de Gruyter, 1986 : corpus des fragments et témoignages d'Eupolis. Ne pas inventer de numéros de fragments pour Noumêniai.
Études modernes
- S. Douglas Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos (frr. 147–325). Translation and Commentary, Fragmenta Comica 8.2, Heidelberg, Verlag Antike, 2016, p. 227 : édition académique numérisée.
- Jon D. Mikalson, « The Noumenia and Epimenia in Athens », Harvard Theological Review, 65/2 (1972), p. 291–296 : éditeur universitaire.
- Jon D. Mikalson, The Sacred and Civil Calendar of the Athenian Year, Princeton University Press, 1975 : notice bibliographique.
- Ian C. Storey, Eupolis, Poet of Old Comedy, Oxford University Press, 2003 : discussion des pièces perdues et des limites de leur reconstitution.
- Kenneth Dover, « Eupolis », Oxford Classical Dictionary, édition numérique (2016) : notice de synthèse.
- Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1962 : comparaison des formes de publicité et de pensée civique.
- Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Maspero, 1967 : comparaison des régimes de parole autorisée.
- G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1821 : lecture comparée des médiations institutionnelles.
- Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, §341, 1882 : comparaison explicitement non historique avec la récurrence du temps.
- Georges Dumézil, Mythe et épopée, I, Paris, Gallimard, 1968 : exemple de méthode comparatiste dont l'application directe au présent dossier n'est pas établie.
Note critique : les références 11–15 ne sont pas des sources sur la pièce d'Eupolis ; elles servent uniquement à expliciter des rapprochements modernes et leurs limites.
27. Navigation du corpus
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MYTHOS — étude publique. Les trois scènes [C] sont des créations contemporaines. Aucun fragment antique de Noumêniai n'est fabriqué ou attribué.
Suite canonique publiée en Markdown : Volume XVIII — Eupolis, Philoi (Les Amis) — 30 sections, fragments 286–295 K.-A., enjeux de la philia, trois scènes originales [C] et appareil critique. Ce lien est ajouté sans modifier le texte du volume XVII.