MÉNANDRE — DIS EXAPATŌN : LES DEUX MENSONGES ET LA TROISIÈME VÉRITÉ
MYTHOS — monographie philologique et création dramatique. Le Dis Exapatōn (Δὶς ἐξαπατῶν, « Celui qui trompe deux fois ») de Ménandre n’est conservé qu’en fragments, notamment papyrologiques. Son rapport avec les Bacchides de Plaute est exceptionnel : des passages grecs retrouvés peuvent être confrontés à des scènes latines correspondantes. Cette confrontation ne transforme pas le texte romain en édition intégrale du grec. Les huit scènes présentées ici sont entièrement inventées et n’ont aucune valeur de témoignage sur la pièce perdue.
I. L’expérience philologique : deux textes, un intervalle
1. Ce que l’on possède. Des restes grecs du Dis Exapatōn, étudiés notamment par E. W. Handley en 1968 et édités par F. H. Sandbach en 1972, correspondent à une séquence des Bacchides (environ v. 494–561 selon les comparaisons courantes). Ils rendent possible une observation localisée de l’adaptation. Le reste de la pièce grecque demeure fragmentaire et la pièce latine elle-même n’est pas intégralement préservée à son commencement.
2. Ce qu’on peut comparer. La comparaison montre des déplacements de dialogue, des omissions et des expansions. Un ensemble de passages grecs sans équivalent direct dans la séquence latine souligne que Plaute ne se contente pas de remplacer chaque mot grec par un mot latin. L’organisation du temps scénique, les effets de symétrie et la présentation des caractères peuvent changer.
3. Ce qu’on ne peut pas conclure. On ne saurait déduire automatiquement de l’absence d’un passage chez Plaute qu’il était insignifiant chez Ménandre ; inversement, une scène latine développée ne prouve pas qu’elle existait telle quelle dans l’original. Les noms et les rôles peuvent aussi changer. Le texte conservé doit être étudié avant d’imaginer un original complet.
4. Trois questions ouvertes. Quelle part de la double tromperie est effectivement visible dans les papyrus ? Comment distinguer un procédé comique commun d’un emprunt direct ? Comment analyser les personnages féminins et les personnes asservies sans les réduire à des instruments du désir masculin ? Ces questions guident l’adaptation qui suit.
II. Nouvelle pièce originale — Les deux mensonges et la troisième vérité
Personnages créés pour MYTHOS : Déméa, propriétaire d’un atelier ; Lycos, jeune négociant ; Hélia, voyageuse indépendante ; Méniscos, serviteur ; Théanô, comptable ; Philia, ouvrière migrante ; l’Archiviste ; un Courrier ; le Chœur des Deux Portes. L’intrigue ne reproduit pas celle des Bacchides et n’attribue aucun personnage au Dis Exapatōn antique.
ACTE I — Une lettre se trompe de maison
Scène 1 — Le premier reçu
Deux portes voisines portent le même signe peint, un navire bleu.
THÉANÔ. J’ai reçu deux reçus portant le même sceau, mais l’un déclare que le chargement est payé et l’autre qu’il ne l’est pas.
LYCOS. Il existe toujours une explication simple : quelqu’un veut me voler.
HÉLIA. Tu pourrais commencer par regarder les dates.
DÉMÉA. Les dates changent ; la dette demeure.
MÉNISCOS. Les dates sont gravées. Ce sont les lecteurs qui changent d’avis.
PHILIA. Je suis arrivée avec le chargement. Personne ne me demande ce que j’ai transporté.
LE COURRIER. J’ai distribué chaque lettre à la porte indiquée. Les deux portes avaient le même signe.
THÉANÔ. Voilà une première tromperie sans menteur : le monde ne nous doit pas des indices parfaitement distincts.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. Deux portes se ressemblent. Il suffit d’un regard pressé pour faire naître deux vérités incompatibles.
Scène 2 — Le jeune homme et l’interprète
Lycos demande à Méniscos de fabriquer une explication qui le disculpe.
LYCOS. Dis à mon père que la lettre m’était destinée et qu’il l’a interceptée.
MÉNISCOS. Je ne sais pas si elle t’était destinée.
LYCOS. Il suffit que tu parles comme si tu le savais.
MÉNISCOS. Tu veux acheter une certitude sans payer le prix de la vérification.
HÉLIA. Pourquoi ne pas demander à Philia de quel port vient le chargement ?
LYCOS. Parce qu’elle travaille pour nous. Elle doit savoir obéir, pas expliquer.
PHILIA. Je sais expliquer le trajet mieux que ceux qui n’ont jamais quitté leur cour.
THÉANÔ. La maison possède les comptes ; la voyageuse possède les faits. Une enquête exige les deux.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. La première ruse est de changer une ignorance en accusation.
ACTE II — Les rôles prennent la place des personnes
Scène 3 — La lettre de l’absent
Un courrier revient, porteur d’une deuxième lettre qui contredit la première.
LE COURRIER. On m’a dit de livrer ceci à Déméa. Je ne l’ai pas ouvert.
DÉMÉA. Je suis donc le seul destinataire légitime.
HÉLIA. Un destinataire n’est pas toujours le meilleur interprète.
MÉNISCOS. La lettre est scellée, mais le porteur est déjà soupçonné.
PHILIA. J’ai vu le bateau attendre une semaine. Les deux reçus pourraient désigner deux cargaisons.
THÉANÔ. Il faut distinguer l’identité du signe, l’identité du voyage et l’identité du paiement.
LYCOS. Cette distinction ruine ma défense.
HÉLIA. Elle ruine seulement ta défense improvisée. Elle pourrait sauver ta réputation réelle.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. La lettre n’est pas une preuve totale. Elle est un témoin de papier qu’il faut interroger.
Scène 4 — Le théâtre des doubles
Méniscos présente deux masques identiques pour montrer comment se forme une méprise.
MÉNISCOS. Voici deux masques du même jeune homme. Si j’en porte un, qui suis-je ?
DÉMÉA. Un serviteur qui se moque de moi.
MÉNISCOS. Et si ton fils le porte ?
DÉMÉA. Mon fils, même sous un masque.
HÉLIA. Tu vois la personne parce que tu connais le porteur ; tu vois un rôle quand tu ignores son histoire.
PHILIA. Quand je suis arrivée, on m’a appelée étrangère. C’était exact, mais ce n’était pas mon nom.
THÉANÔ. La comédie permet de montrer les erreurs de classement sans prétendre que les catégories sociales n’ont aucun effet.
LYCOS. J’ai traité un masque comme une preuve et une voyageuse comme un décor.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. La seconde tromperie est de croire que le rôle épuise l’être.
Scène 5 — L’agôn de la double ruse
L’Archiviste invite chaque partie à formuler deux mensonges possibles et une proposition vérifiable.
L’ARCHIVISTE. Premier mensonge : toute contradiction prouve la malveillance.
DÉMÉA. Je reconnais mon habitude.
L’ARCHIVISTE. Deuxième mensonge : toute lettre scellée dit nécessairement vrai.
LE COURRIER. Je reconnais mon métier, mais je ne suis pas l’auteur des lettres.
THÉANÔ. Proposition vérifiable : comparer les dates, les marchandises, les témoins et les comptes.
PHILIA. Je peux témoigner de ce que j’ai transporté ; je ne peux prouver ce que le marchand a inscrit après mon départ.
HÉLIA. Et moi, je peux attester le paiement d’une partie de la cargaison, non de sa totalité.
LYCOS. La vérité est donc plus difficile à raconter que les deux mensonges.
MÉNISCOS. Mais elle coûte moins cher qu’une querelle qui se prolonge.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. Un récit unique plaît aux oreilles ; plusieurs témoignages concordants rendent parfois une décision possible.
ACTE III — Ce qui revient de la route
Scène 6 — La cargaison invisible
Les marchandises arrivent enfin ; leur contenu ne correspond à aucune des deux lettres.
LE COURRIER. Voici les caisses. Elles contiennent des outils, non les amphores annoncées.
DÉMÉA. Nous avons donc été trompés deux fois.
PHILIA. Vous avez été trompés par vos attentes. Les outils ont remplacé les amphores au dernier port, après l’incendie du dépôt.
THÉANÔ. Je retrouve la mention de l’échange dans une note annexe.
LYCOS. Je n’avais lu que le chiffre total.
HÉLIA. Le commerce n’est pas seulement une circulation de prix. C’est une chaîne de décisions humaines et d’accidents.
MÉNISCOS. On peut porter un masque pour faire rire ; le contrat, lui, ne doit pas porter un masque qui dissimule les conditions.
L’ARCHIVISTE. Je consigne ce que nous savons et laisse vide la place des faits qui restent inconnus.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. La réalité entre par une porte que le scénario avait oubliée.
Scène 7 — La voix du voyage
Philia réclame le paiement de son travail et le droit de raconter ce qui s’est passé.
PHILIA. Vous avez discuté de la valeur des caisses. Je vous demande de discuter de la valeur de mon travail.
DÉMÉA. Ton salaire est écrit dans le contrat.
PHILIA. Le contrat ne mentionne pas la semaine où nous avons attendu sous la pluie.
THÉANÔ. Il faut vérifier les usages du port et les conditions convenues.
LYCOS. Je voulais gagner contre mon père. Je n’avais même pas vu que tu avais perdu du temps à cause de nous.
HÉLIA. La mobilité fait rencontrer des personnes que la maison ne peut réduire à ses propres habitudes.
MÉNISCOS. Le maître appelle cela une affaire. Le voyageur appelle cela sa vie.
L’ARCHIVISTE. Un bon compte ne supprime pas le conflit ; il lui donne des termes discutables.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. Les routes déplacent les marchandises et les hommes. Elles déplacent aussi les questions de justice.
Scène 8 — Exodos : la troisième vérité
Les deux portes restent ouvertes ; l’Archiviste range les lettres dans une boîte marquée « à vérifier ».
DÉMÉA. J’ai cru qu’être le maître me dispensait de chercher.
LYCOS. J’ai cru que la ruse me rendait intelligent.
HÉLIA. La ruse peut éviter un danger ; elle ne devient pas juste par son seul succès.
PHILIA. Je ne veux pas qu’on me donne le dernier mot comme une faveur. Je veux qu’on tienne compte de mon témoignage.
THÉANÔ. Le solde est provisoire, et c’est une victoire contre la précipitation.
MÉNISCOS. Les deux mensonges nous ont coûté une journée ; la troisième vérité nous demande de travailler demain.
LE COURRIER. Je repeindrai les deux portes de couleurs différentes.
L’ARCHIVISTE. Et je conserverai les deux reçus, parce qu’une erreur documentée enseigne davantage qu’une erreur effacée.
LE CHŒUR DES DEUX PORTES. La comédie ne nous rend pas omniscients. Elle nous apprend à ne pas confondre l’ignorance et le mensonge.
LE CORYPHÉE. Cet exodos est une création de MYTHOS ; il ne restitue pas le dénouement du Dis Exapatōn de Ménandre.
III. Étude critique : du grec fragmentaire au latin conservé
1. Une comparaison rare dans l’histoire des adaptations
La plupart des modèles grecs de la comédie romaine sont perdus sans parallèle continu. Le Dis Exapatōn fait exception : le papyrus offre un segment grec confrontable à un segment latin. L’importance scientifique de cette découverte ne réside pas dans la restitution de l’œuvre entière, mais dans la possibilité de tester des propositions concrètes sur le travail de Plaute. E. W. Handley, Menander and Plautus: A Study in Comparison (1968), constitue un jalon décisif.
2. Une transformation de l’espace-temps dramatique
Mark L. Damen, dans son étude de 1995, insiste sur les risques de déduire la structure globale d’une œuvre à partir d’un parallèle local. La comparaison peut montrer que Plaute amplifie, réordonne ou omet certains éléments ; elle ne garantit pas que toutes les scènes non parallèles soient des inventions latines. La comédie se construit par attentes, retards, quiproquos et reconnaissance graduelle des erreurs.
3. Les deux tromperies et la logique du titre
Le titre Dis Exapatōn signale la répétition de la tromperie, mais ne livre ni sa cible exacte, ni sa forme complète, ni la hiérarchie des trompeurs. La tentation de faire de chaque épisode des Bacchides une copie du titre grec doit être résistée. La scène inventée de MYTHOS propose deux erreurs de connaissance et une enquête ; ce n’est pas un résumé des deux tromperies antiques.
4. Genre, mobilité et dépendance
Susan Lape (2021) examine les travailleuses mobiles et les personnes dont la liberté est précaire dans Dis Exapatōn et les Bacchides. La mobilité peut exposer les femmes aux contraintes économiques et aux regards de ceux qui contrôlent les échanges. Cette perspective empêche de lire les personnages féminins uniquement comme récompenses ou obstacles pour les hommes. Elle n’autorise pas à reconstituer leur discours grec au-delà des fragments transmis.
5. Hegel : tromperie et reconnaissance
Le conflit entre ce qu’un personnage croit posséder et ce qu’autrui sait de lui peut être rapproché de la reconnaissance hégélienne. Le sujet qui traite autrui comme un instrument de sa réussite rencontre une résistance qui dévoile son ignorance. Cette comparaison philosophique éclaire les enjeux de la fiction nouvelle sans prétendre que Ménandre annonçait Hegel.
6. Nietzsche : la morale des vainqueurs du récit
La tromperie victorieuse peut produire une joie comique et une inquiétude morale. En s’inspirant de la critique nietzschéenne des évaluations, on peut demander qui a le privilège d’appeler « intelligence » sa propre ruse et « faute » celle d’autrui. Le théâtre met à l’épreuve des jugements sociaux ; il ne délivre pas nécessairement une morale stable.
7. Vernant et Détienne : la mètis n’est pas un permis de tromper
La mètis, étudiée par Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, renvoie à des formes d’intelligence souples, capables d’anticiper, de détourner et de s’adapter. Elle peut aider à décrire les mécanismes de l’intrigue comique. Il serait néanmoins faux d’assimiler toute ruse de serviteur à une vertu grecque unifiée ou de traiter l’ouvrage moderne comme une source du texte perdu.
8. Dumézil : une comparaison à écarter lorsqu’elle n’explique rien
Deux tromperies ne correspondent pas à deux fonctions, pas plus que trois personnages ne prouvent une structure trifonctionnelle. Aucune preuve n’impose une lecture dumézilienne du Dis Exapatōn. MYTHOS préfère ici une méthode comparatiste négative : préciser les analogies possibles et reconnaître quand elles ne sont pas probantes.
IV. Bibliographie primaire et secondaire contrôlable
Édition des fragments : F. H. Sandbach (éd.), Menandri reliquiae selectae, Oxford, 1972, p. 37–41, notice Perseus ; E. W. Handley, Menander and Plautus: A Study in Comparison, Londres, 1968. Parallèle textuel pédagogique : fragments grecs et passages latins correspondants, traductions et renvois. Les traductions en ligne doivent être confrontées à une édition critique.
Analyses : Jean Soubiran, « Structure et métrique des Bacchides de Plaute », Vita Latina 169 (2003), p. 22–35 ; Mark L. Damen, « How Dis Exapaton does not help us understand Bacchides », Antichthon 29 (1995), p. 15–29 ; Susan Lape, « Mobility and Sexual Laborers in Menander’s Dis Exapaton and Plautus’ Bacchides », Ramus 50 (2021), p. 25–42 ; Robert L. Bush, Delayed Meetings in Menander, Plautus and Terence, thèse, 1976.
Comparaisons philosophiques : Hegel, Phénoménologie de l’esprit ; Nietzsche, Généalogie de la morale ; Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, Les Ruses de l’intelligence (1974) ; Georges Dumézil, Mythe et épopée (1968–1973). Aucune de ces références modernes n’est présentée comme témoin du texte grec.
Parcours MYTHOS : Bibliothèque générale de la comédie grecque ; Collection des textes perdus et des adaptations ; Ménandre, Misoumenos.
Lecture croisée : Diphile — Klēroumenoi : modèle perdu de la Casina. Comparer un modèle grec attesté indirectement par un prologue latin à un modèle grec dont des fragments papyrologiques permettent une confrontation textuelle directe.
