DIPHILE — KLĒROUMENOI (LES TIREURS AU SORT) : LE SORT QUI NE SAIT PAS CONSENTIR
MYTHOS — édition critique et fiction scénique. Les Klēroumenoi (Κληρούμενοι, « Ceux qui tirent au sort ») de Diphile constituent un modèle grec perdu de la Casina de Plaute. Le prologue latin (v. 30–34) nomme Diphile et le titre grec. Le texte grec complet n’est pas conservé. Les huit scènes proposées plus bas sont des inventions contemporaines, ni fragments antiques ni traduction du modèle de Diphile. La Casina conservée est un texte romain autonome : ses péripéties ne peuvent être réattribuées intégralement à Diphile.
I. Le dossier documentaire : ce qui est certain, ce qui demeure ouvert
Témoin direct, mais tardif et médiatisé : le prologue de Casina v. 30–34 transmet le titre grec Clerumenoe, sa traduction latine Sortientes et le nom de Diphile. L’énoncé est présent dans un prologue de reprise généralement considéré comme postérieur à Plaute ; sa valeur est réelle pour la tradition d’attribution, sans faire de ce prologue une pièce documentaire écrite par Diphile.
Ce que raconte la comédie latine : un père et un fils convoitent une jeune femme dépendante de leur maisonnée ; des esclaves sont proposés comme époux de façade, un tirage au sort est organisé, puis une substitution nuptiale provoque la défaite burlesque du vieillard. Casina, dont le nom donne le titre à la pièce latine, ne se présente pas elle-même devant le public. La distribution du modèle grec, son rythme, ses scènes et son dénouement précis restent inconnus.
Point crucial : la reconnaissance finale de Casina comme personne libre appartient à la Casina transmise. On ne saurait en faire une certitude pour les Klēroumenoi. La recherche sur le modèle perdu reste active : Peter Barrios-Lech, « The Lost Original of Plautus’ Casina, Again », Phoenix 79/1 (2025), p. 53–81, propose une nouvelle reconstruction, qui doit rester présentée comme une hypothèse savante, non comme un texte grec retrouvé.
Question de méthode : une source nommée n’est pas une source intégralement conservée. L’auteur latin peut déplacer des scènes, modifier des noms, augmenter la farce, actualiser des normes sociales et faire intervenir des usages romains. Le théâtre doit être lu comme un ensemble de transformations, non comme une chaîne de copies transparentes.
II. Adaptation dramatique originale — Le sort qui ne sait pas consentir
Distribution inventée : Chloé, jeune femme vivant dans la maison ; Philôn, maître âgé ; Timôn, son fils ; Mélanippe, épouse de Philôn ; Sôsias, intendant ; Bittô, servante ; le Greffier ; le Marchand de jetons ; le Chœur des Hasards. Les noms et les événements sont inventés pour MYTHOS ; ils ne sont pas des personnages attestés des Klēroumenoi.
ACTE I — Le hasard entre dans la maison
Scène 1 — Deux hommes, une tablette
La scène représente une cour. Deux noms sont inscrits sur une tablette sans qu’on voie celui de la personne dont on décide.
PHILÔN. Voici une solution équitable : nous tirerons au sort entre nos deux candidats.
TIMÔN. Deux candidats ? Je ne suis donc plus un fils, mais un adversaire dans une loterie ?
MÉLANIPPE. Vous n’avez écrit que deux noms. Où est celui de Chloé ?
PHILÔN. Elle est l’objet du débat. L’objet n’est pas une partie.
BITTÔ. Une maison devient bien étrange lorsqu’on la remplit d’objets capables de dire non.
SÔSIAS. Je préparerai l’urne. J’aimerais seulement savoir ce que le gagnant gagne réellement.
TIMÔN. Le droit de faire sa volonté, naturellement.
MÉLANIPPE. Alors vous n’appelez pas cela un mariage. Vous l’appelez une récompense.
LE CHŒUR DES HASARDS. Nous pouvons décider quel jeton sortira le premier. Nous ne pouvons fabriquer un consentement dans l’argile.
Scène 2 — L’art du greffier
Le Greffier présente des jetons identiques, mais les participants ne sont pas égaux.
LE GREFFIER. Le tirage au sort est impartial : je ferme les yeux et j’ouvre l’urne.
CHLOÉ. Il est impartial entre ceux qui ont le droit d’y mettre un nom.
PHILÔN. Tu critiques une procédure avant même qu’elle commence.
CHLOÉ. Je critique ce que vous lui demandez de décider.
LE MARCHAND. Mes jetons ne mentent jamais ; ils ne savent rien non plus.
SÔSIAS. Le maître commande le greffier, le greffier commande l’urne, l’urne commande le maître. Voilà une belle chaîne d’autorités.
BITTÔ. Et Chloé ?
SÔSIAS. Elle n’a reçu qu’une place dans le discours des autres.
LE CHŒUR DES HASARDS. La justice d’un procédé ne répare pas l’injustice d’une question.
ACTE II — Les rôles se retournent
Scène 3 — Le marché des témoins
Le Marchand propose des témoins pour garantir un tirage qui n’a pas encore eu lieu.
LE MARCHAND. Je fournis trois témoins pour le prix de deux ; chacun attestera que l’urne était bien fermée.
MÉLANIPPE. Mais attestera-t-il que l’usage de cette urne était légitime ?
LE MARCHAND. Je vends la visibilité des opérations, pas leur sagesse.
TIMÔN. Je peux payer un quatrième témoin, si cela me rend plus juste.
CHLOÉ. Quatre hommes ne remplacent pas une réponse de la personne concernée.
LE GREFFIER. Une règle peut être régulière et pourtant s’appliquer à une affaire qu’elle ne devrait pas gouverner.
PHILÔN. Si vous discutez chaque règle, nous n’en finirons plus.
BITTÔ. On en finit vite quand on se trompe de personne. On en finit beaucoup moins vite avec les conséquences.
LE CHŒUR DES HASARDS. Les témoins voient tomber les jetons. Qui témoigne des voix qu’on a exclues ?
Scène 4 — La révolte des vêtements
Mélanippe organise une répétition de mariage où chacun porte le costume d’un autre.
MÉLANIPPE. Tu porteras la tunique du greffier, et le greffier celle de l’époux.
SÔSIAS. Je suis soudain devenu honorable. Mon vêtement possède des qualités que mon travail n’a jamais reçues.
LE GREFFIER. Et moi, dans ce manteau d’esclave, je découvre que ma voix n’est plus crue.
PHILÔN. Cessez ce théâtre. Je ne reconnais plus personne.
CHLOÉ. C’est pourtant ainsi que vous avez raisonné : vous avez reconnu les rôles avant d’écouter les personnes.
TIMÔN. Je pensais aimer Chloé. Je ne sais plus si je voulais être aimé ou seulement gagner contre mon père.
BITTÔ. La comédie n’a pas changé les lois ; elle a rendu les lois visibles dans une manche.
MÉLANIPPE. Un masque peut révéler une règle qu’une explication laisse invisible.
LE CHŒUR DES HASARDS. La maison est devenue scène. La scène rend à chacun l’embarras de son rôle.
Scène 5 — L’agôn de la loterie
Trois urnes sont posées sur le sol : l’une contient des noms, l’autre des charges, la troisième des objections.
LE GREFFIER. Première urne : qui administrera la fontaine commune ?
CHLOÉ. Si tous ceux qui doivent s’en servir ont voix au chapitre, le sort peut empêcher une querelle.
LE GREFFIER. Deuxième urne : qui paiera les réparations ?
SÔSIAS. Le sort ne rend pas riche celui qu’il désigne. Il faut d’abord discuter des ressources.
LE GREFFIER. Troisième urne : qui épousera Chloé ?
CHLOÉ. Personne ne tirera pour moi. Voilà mon objection.
PHILÔN. Tu voudrais donc renverser l’autorité de la maison ?
MÉLANIPPE. Elle veut seulement empêcher qu’une technique honnête ne serve une décision malhonnête.
TIMÔN. La première urne distribue une fonction ; la deuxième distribue un coût ; la troisième prétend disposer d’une personne.
LE CHŒUR DES HASARDS. Une procédure n’est pas une fin. Changez la fin, et vous changez ce qu’elle peut légitimement accomplir.
ACTE III — Ce qu’aucun jeton ne sait
Scène 6 — La maison sans propriétaire
Le maître se retrouve seul face à des jetons que personne ne veut tirer.
PHILÔN. Je possède la cour, les murs et les comptes. Pourquoi mon pouvoir s’arrête-t-il devant une parole ?
BITTÔ. Parce qu’une parole n’est pas un meuble.
SÔSIAS. Je travaille pour toi ; tu peux ordonner ma journée. Tu ne peux commander ce que je pense de cet ordre.
PHILÔN. Une maison sans autorité se disperse.
MÉLANIPPE. Une maison qui confond autorité et désir se dévore elle-même.
CHLOÉ. Je ne vous demande pas d’oublier les rapports de dépendance. Je vous demande de les nommer avant de me promettre la liberté.
LE GREFFIER. Je note qu’aucun jeton ne saurait répondre à cette requête.
TIMÔN. Je croyais que mon père me volait un bonheur. J’ignorais que je le disputais à quelqu’un qui ne me l’avait pas donné.
LE CHŒUR DES HASARDS. Il est des victoires qui se dissolvent lorsqu’on demande : qui a autorisé le concours ?
Scène 7 — Le second tirage
Le Greffier annonce une nouvelle loterie, cette fois sur des tâches publiques.
LE GREFFIER. Les citoyens habilités ont proposé que l’entretien du puits soit distribué par le sort.
SÔSIAS. L’entretien ne sera pas une faveur. Il faudra travailler.
BITTÔ. Et qui utilisera le puits ? Beaucoup de personnes sans pouvoir voter.
CHLOÉ. Voilà pourquoi notre tirage reste imparfait, même quand son objet est légitime.
MÉLANIPPE. On ne répare pas une exclusion en prétendant qu’elle n’existe pas.
PHILÔN. Je peux au moins renoncer à décider par l’urne du destin de Chloé.
TIMÔN. Et je peux renoncer à croire qu’un amour non réciproque me confère un droit.
LE MARCHAND. Je ne vendrai plus mes jetons pour les mariages. Les puits m’en achèteront assez.
LE CHŒUR DES HASARDS. Le hasard gouverne mieux une charge partagée qu’un corps convoité.
Scène 8 — Exodos : l’urne ouverte
Les personnages ouvrent les urnes et en font des récipients à semences.
CHLOÉ. Je ne suis pas le prix d’un tirage. C’est la première phrase que j’ai pu prononcer devant toute la maison.
PHILÔN. J’ai perdu un concours que je n’avais pas le droit d’organiser.
MÉLANIPPE. Tu as gagné une maison où la dispute peut devenir autre chose qu’une menace.
SÔSIAS. L’urne servira aux graines. Elles non plus ne connaissent pas les noms des maîtres.
BITTÔ. Mais elles poussent seulement si quelqu’un les soigne.
TIMÔN. Je m’en vais apprendre à parler sans réclamer la possession de celle que j’écoute.
LE GREFFIER. Le procès est clos ; les obligations de chacun ne le sont pas.
LE CHŒUR DES HASARDS. Le hasard a reçu son juste emploi. Les hommes devront maintenant apprendre le leur.
LE CORYPHÉE. Ce dénouement est une invention de MYTHOS : nul ne sait comment finissaient les Klēroumenoi de Diphile.
III. Commentaire universitaire — six questions fondamentales
1. Le titre : un dispositif ou un sujet ?
Le participe grec Klēroumenoi met au premier plan ceux qui tirent au sort. Le titre latin Sortientes en propose un équivalent ; Casina déplace l’attention sur une femme qui demeure paradoxalement absente de la scène. Cette différence est suggestive, mais elle ne démontre pas que Diphile plaçait l’urne au même endroit dramaturgique que Plaute. La critique du titre doit aussi tenir compte des discussions sur les vers 31–34 du prologue latin et du jeu verbal latranti nomine.
2. Le sort comme procédure : égalité formelle et inégalité sociale
Le tirage au sort n’est pas intrinsèquement démocratique : il peut répartir une charge entre égaux, mais aussi dissimuler que les personnes soumises à la décision n’ont jamais pu participer. La comédie moderne fait apparaître ce paradoxe en opposant les jetons identiques aux statuts inégaux. On ne doit pas attribuer cette théorie politique aux fragments de Diphile.
3. La servitude et l’effacement du personnage féminin
Dans Casina, le mariage de façade et le désir des maîtres impliquent une jeune femme traitée comme enjeu d’une rivalité masculine. La satire des hommes ne suffit pas à annuler la dépendance de celle qu’ils convoitent. L’absence scénique de Casina dans le texte latin devient, pour notre adaptation, un problème de voix et de représentation. Il s’agit d’une critique contemporaine des rapports de pouvoir, non d’une preuve que Diphile dénonçait l’institution de l’esclavage.
4. Hegel : reconnaissance et domination
La dialectique de la reconnaissance permet de distinguer la possession d’un bien de la relation à un sujet capable de répondre. La figure du maître qui prétend disposer du désir d’autrui révèle une contradiction : l’assentiment imposé ne peut valoir reconnaissance libre. Cette lecture hégélienne est une comparaison philosophique moderne ; elle ne doit pas effacer la distance entre la maison comique antique et la philosophie du XIXe siècle.
5. Nietzsche, le masque et le renversement des valeurs
Le vieillard amoureux et la femme qui déjoue ses plans constituent des figures d’inversion satirique. Le masque dévoile la fragilité d’une autorité présentée comme naturelle. Une lecture inspirée de Nietzsche peut examiner les affects de ressentiment, de rivalité et de honte ; elle doit éviter de transformer le rire en programme moral univoque. La farce peut à la fois ridiculiser un dominant et reconduire les préjugés de son public.
6. Vernant, Détienne et Dumézil : jusqu’où comparer ?
Les analyses de Jean-Pierre Vernant sur les statuts et les représentations sociales, ainsi que celles de Marcel Détienne sur la mètis, aident à décrire les stratégies du déguisement et les conflits de parole. Le triptyque maître / serviteur / épouse ne constitue pas une preuve d’une structure trifonctionnelle au sens de Georges Dumézil. Les comparaisons structurales exigent un corpus et des correspondances indépendantes, non un simple comptage de rôles.
IV. Bibliographie commentée et points de contrôle
Source primaire : Plaute, Casina, prologue, v. 30–34, texte latin (Perseus) ; transcription latine du prologue et découpage de la pièce. Le texte latin ne doit pas être cité comme un fragment grec de Diphile.
Éditions et recherches : David Christenson, Plautus: Casina, Bloomsbury Academic, 2019 (mise en scène, statut des femmes, contexte romain) ; Peter Barrios-Lech, « The Lost Original of Plautus’ Casina, Again », Phoenix 79/1 (2025), p. 53–81, DOI 10.1353/phx.2025.a975529 (reconstruction savante du modèle perdu) ; Filipp Maria Grandi, « Marriage and Power in Plautus’ Casina », Dioniso 12 (2022) (inversions de pouvoir) ; Analía Sapere et Mariana Ventura, « Cum latranti/fraganti nomine », Emerita 76/1 (2008), p. 55–66 (titre et jeu verbal).
Comparaisons méthodologiques : Hegel, Phénoménologie de l’esprit, reconnaissance ; Nietzsche, Généalogie de la morale, critique des évaluations ; Jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne, Les Ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs (1974) ; Georges Dumézil, Mythe et épopée (1968–1973). Ces ouvrages n’attestent aucune scène perdue.
Parcours MYTHOS : Collection des comédies grecques perdues ; Philémon, Emporos ; Philémon, Thēsauros.
Lecture croisée : Ménandre — Dis Exapatōn : comparaison papyrologique avec les Bacchides. Comparer un modèle grec attesté indirectement par un prologue latin à un modèle grec dont des fragments papyrologiques permettent une confrontation textuelle directe.
