MÉNANDRE — EUNOUCHOS ET KOLAX : LE MASQUE, LE FLATTEUR ET LA PREUVE
MYTHOS — monographie philologique, historique, philosophique et théâtre original. L’Eunouchos (Εὐνοῦχος) et le Kolax (Κόλαξ) de Ménandre sont deux modèles grecs distincts auxquels se rapporte l’Eunuchus latin de Térence. Le prologue de Térence fournit une preuve explicite d’un emprunt de personnages au Kolax, non une reconstitution complète des deux originaux. Les huit scènes de cette page sont une création française contemporaine sans prétention de fidélité textuelle.
I. Les preuves antiques et leur portée
Source primaire. Dans l’Eunuchus, prologue, v. 19–34, Térence désigne l’Eunouchos de Ménandre comme son modèle, puis reconnaît avoir transféré du Kolax deux rôles, le parasite flatteur et le soldat fanfaron. Il nie avoir su que des comédies latines plus anciennes de Névius et Plaute avaient déjà exploité le Kolax. Ce sont des affirmations d’auteur au sein d’une polémique : elles attestent l’enjeu de l’accusation, mais doivent être examinées comme un plaidoyer intéressé.
Ne pas confondre trois œuvres. (1) L’Eunouchos grec de Ménandre : original perdu sous sa forme complète. (2) Le Kolax grec de Ménandre : autre comédie, attestée notamment par le prologue latin et des fragments. (3) L’Eunuchus de Térence : texte latin conservé. L’existence des deux titres grecs et l’importation déclarée de deux personnages n’autorisent pas à restituer mot à mot leurs scènes disparues.
La violence de l’intrigue romaine. Dans le texte conservé de Térence, Chéréa se déguise en eunuque pour accéder à la maison de Thaïs et viole Pamphila. Le mariage ultérieur ne supprime ni l’acte ni sa portée. Une étude historique doit analyser les catégories de statut, de sexualité et de reconnaissance propres au théâtre romain sans minimiser la violence sexuelle. On ne peut pas affirmer sans preuve que le traitement exact de cet épisode était identique chez Ménandre.
II. Analyse philologique : personnages, scènes et transmission
Le parasitus et le miles gloriosus. Le parasite flatteur vit de la faveur d’autrui ; le soldat fanfaron fabrique son autorité par le récit de ses exploits. Térence les désigne comme des personae transférées. Le transfert de types comiques n’implique pas nécessairement la reproduction de tous les vers, scènes ou relations causales du modèle.
La polémique sur le plagiat. Le prologue fait intervenir l’accusation de vol littéraire et les précédents latins. Térence répond que la répétition de personnages et de situations est constitutive du genre comique. Le passage v. 35–41 énumère notamment les serviteurs pressés, les femmes vertueuses, les courtisanes rusées, les parasites et les vieillards dupés. L’argument porte sur la convention dramatique, non sur un droit moderne de propriété intellectuelle.
Le risque de reconstruction circulaire. Si l’on présume qu’une scène latine est exactement ménandréenne parce qu’elle paraît « grecque », puis qu’on invoque cette scène pour prouver la nature du modèle grec, on tourne en rond. Les hypothèses doivent être justifiées par les témoignages, la métrique, les contraintes de distribution, les fragments conservés et la comparaison dramaturgique ; elles restent révisables.
Le travail éditorial. Les restes grecs de l’Eunouchos et du Kolax doivent être consultés dans une édition critique, en distinguant citations indirectes et papyrus. Le commentaire de John Barsby donne un texte et une traduction des restes de ces deux pièces dans ses appendices ; les discussions de J. C. B. Lowe montrent que la mesure exacte des transformations de Térence reste débattue.
III. Philosophie : le rire peut-il désarmer la domination ?
Hegel : reconnaissance et rôle social. La lecture hégélienne du rapport entre conscience de soi et reconnaissance permet d’examiner la différence entre être reconnu comme personne et être reconnu comme personnage social. Le soldat obtient l’obéissance par le prestige, le flatteur par la dépendance ; aucun de ces rapports n’équivaut à une reconnaissance réciproque. Cette analyse est une comparaison moderne, non un sens directement attesté du Kolax.
Nietzsche : masque et vérité. Une lecture inspirée de La Naissance de la tragédie peut questionner la puissance des apparences théâtrales et le danger de réduire le rire à une sanction morale. Mais la thèse nietzschéenne sur Euripide et Socrate ne suffit pas à expliquer le dispositif de Ménandre ou de Térence. Le déguisement ne doit pas devenir une excuse philosophique à la violence.
Vernant et Détienne : les contextes de parole. Leur attention aux institutions, aux pratiques de récit et aux régimes de vérité fournit une méthode pour analyser la vantardise, le témoignage et la crédibilité. Les catégories de l’Athènes classique ne sont pas transférables sans examen à la Rome du IIe siècle av. J.-C. ou aux personnages d’une comédie nouvelle grecque.
Dumézil : comparaison sans surinterprétation. Il n’existe pas de démonstration que le trio soldat–parasite–eunuque encode les trois fonctions indo-européennes. On peut étudier le prestige guerrier, l’économie de la faveur et le statut du corps, mais leur présence simultanée ne constitue pas une preuve dumézilienne.
IV. Huit scènes originales : « Le tribunal des masques »
Statut : fiction contemporaine intégralement inventée. Les personnages Thaleia, l’Archiviste et l’Actrice sont créés pour ce dossier ; les types du soldat et du flatteur sont réinterprétés, non présentés comme des fragments de Ménandre.
1. Le masque vide
Une table porte trois masques : le Flatteur, le Soldat et l’Eunuque. Un personnage nommé l’Archiviste refuse de leur inventer des biographies grecques.
L’ARCHIVISTE. Je connais le nom de ces rôles, non la totalité de leurs premières répliques.
LE FLATTEUR. Je puis fournir une biographie flatteuse à n’importe qui, pourvu qu’on me nourrisse.
LE SOLDAT. Ma gloire commence là où s’arrête le témoignage des autres.
L’ARCHIVISTE. Voilà deux façons de fabriquer des archives mensongères.
L’ACTRICE. Et le troisième masque ?
L’ARCHIVISTE. Il désigne un statut social et un déguisement possible, mais ne raconte pas à lui seul une histoire.
L’ACTRICE. Alors ne prétendons pas avoir retrouvé la scène grecque : montrons seulement ce que ces noms font au pouvoir.
2. L’armée du compliment
Le Soldat demande qu’on consigne une victoire qu’aucun témoin ne confirme.
LE SOLDAT. J’ai remporté une bataille contre dix cités et trois tempêtes.
LE FLATTEUR. Douze cités, maître ; les deux dernières se sont rendues par admiration.
L’ARCHIVISTE. Quel est le lieu ? Quelle est la date ? Qui en témoigne ?
LE SOLDAT. Tu détruis l’éclat d’une victoire en la soumettant à des questions de comptable.
LE FLATTEUR. Une victoire sans date est une victoire éternelle.
L’ACTRICE. Une victime sans nom est aussi une victime que l’on peut effacer.
LE SOLDAT. Ce théâtre n’est plus amusant.
L’ACTRICE. C’est qu’il a cessé de prendre ton récit pour la vérité.
3. Le contrat du corps
Une femme libre, Thaleia, examine le contrat que le Soldat prétend avoir signé en son nom.
LE SOLDAT. J’ai payé le voyage, les vêtements et les repas. Je possède donc le droit de décider.
THALEIA. Tu as payé des choses. Tu n’as pas acheté ma parole.
LE FLATTEUR. On peut arranger les mots pour éviter la dispute.
THALEIA. Les mots ne changent pas la nature de l’acte.
L’ARCHIVISTE. Le droit antique distingue les statuts, parfois avec une violence que notre représentation ne doit pas dissimuler.
LE SOLDAT. Vous jugez des hommes anciens avec des règles nouvelles.
THALEIA. Je ne prétends pas être un document ancien. Je suis un personnage inventé pour poser une question que ton discours évite.
L’ACTRICE. Notre fiction ne corrige pas le passé ; elle interdit seulement de faire de la domination un spectacle innocent.
4. L’eunuque qui n’en est pas un
Un acteur revêt le troisième masque pour traverser un seuil interdit.
L’ACTEUR. Je n’ai pas changé de personne ; j’ai changé ce que les autres croient voir.
L’ARCHIVISTE. Le déguisement produit une asymétrie de savoir entre personnages et public.
THALEIA. Mais une asymétrie de savoir peut devenir une asymétrie de pouvoir.
L’ACTEUR. Dans la comédie, le costume ouvre les portes.
THALEIA. Et la porte qui s’ouvre sans consentement ne rend pas l’acte légitime.
LE FLATTEUR. Tu veux retirer au théâtre sa ruse la plus efficace.
THALEIA. Je veux distinguer la ruse scénique de la violence qu’elle pourrait permettre.
L’ARCHIVISTE. Dans l’Eunuchus latin, cette distinction n’est pas facultative : le viol de Pamphila appartient à l’intrigue conservée.
5. Le procès des deux sources
Le Flatteur accuse l’Archiviste d’avoir mélangé deux rouleaux de Ménandre.
LE FLATTEUR. Tu as pris un Soldat dans un rouleau et un Eunuque dans l’autre. Voilà le vol !
L’ARCHIVISTE. Je n’ai pris aucune scène. C’est Térence qui affirme avoir transféré deux personnages du Kolax dans son Eunuchus.
LE SOLDAT. Deux personnages ? Je vaux au moins une pièce entière.
L’ACTRICE. C’est précisément le danger de la fanfaronnade : elle transforme une information limitée en récit total.
L’ARCHIVISTE. Le prologue nous autorise à nommer un emprunt ; il ne nous donne pas un relevé complet de chaque déplacement.
LE FLATTEUR. Si je n’invente rien, comment nourrirai-je ma réputation ?
THALEIA. En reconnaissant ce que tu ignores.
LE SOLDAT. Cette réponse ferait un très mauvais banquet.
6. Le public interrompt
Les spectateurs fictifs discutent de ce qui les a fait rire.
PREMIÈRE SPECTATRICE. J’ai ri lorsque le Soldat a cru que la ville entière le regardait.
DEUXIÈME SPECTATEUR. J’ai ri du Flatteur qui savait toujours approuver avant d’avoir entendu.
THALEIA. Et lorsque la jeune femme du récit romain est agressée ?
PREMIÈRE SPECTATRICE. Alors mon rire s’arrête.
L’ACTRICE. Le théâtre antique n’a pas besoin que nous approuvions tous ses dénouements pour être étudié.
L’ARCHIVISTE. Ni que nous attribuions à Ménandre ce que seul Térence nous laisse lire.
DEUXIÈME SPECTATEUR. Je découvre qu’un public n’est pas une foule qui rit d’une seule voix.
THALEIA. C’est déjà un progrès dramatique.
7. Les quatre dossiers
L’Archiviste dispose quatre chemises sur le sol : Texte, Témoignage, Hypothèse, Invention.
L’ARCHIVISTE. Dans la première, je place l’Eunuchus latin conservé.
LE FLATTEUR. Dans la deuxième, les paroles du prologue sur Ménandre et le Kolax.
LE SOLDAT. Dans la troisième, toutes les scènes que j’aurais pu jouer en Grèce.
L’ARCHIVISTE. Pas toutes : seulement les hypothèses argumentées, avec leurs degrés d’incertitude.
L’ACTRICE. Et dans la quatrième, notre scène présente, avec Thaleia et ses questions.
THALEIA. N’effacez pas cette quatrième chemise. Elle est légitime si elle avoue son statut.
LE FLATTEUR. Il est donc permis d’inventer ?
L’ARCHIVISTE. Oui. Il n’est pas permis de faire passer l’invention pour un papyrus.
8. La sortie sans triomphe
Le Soldat veut clore la pièce par une parade ; Thaleia refuse un dénouement qui efface les violences.
LE SOLDAT. Toute comédie finit par une fête. Apportez les couronnes.
THALEIA. Une fête ne change pas rétroactivement ce qui s’est produit.
LE FLATTEUR. Mais une fin heureuse plaît au public.
L’ACTRICE. Une fin heureuse pour qui ?
L’ARCHIVISTE. Le philologue ne doit pas réécrire le texte latin pour le rendre moralement acceptable ; le dramaturge contemporain peut en discuter les silences.
LE SOLDAT. Que reste-t-il de mon rôle ?
THALEIA. La possibilité de devenir risible sans que ta puissance devienne admirable.
LE FLATTEUR. Et de moi ?
L’ARCHIVISTE. Le travail de reconnaître qu’une flatterie est une fiction qui refuse de dire son nom.
LE CHŒUR. Les masques tombent. Les sources demeurent distinctes ; les questions restent ouvertes.
V. Tableau des statuts documentaires
- Texte antique directement conservé : l’Eunuchus de Térence, son prologue, ses personnages et l’épisode de violence sexuelle.
- Témoignage antique : Térence affirme avoir emprunté au Kolax de Ménandre le parasite et le soldat (prologue, v. 30–34).
- Restes grecs : fragments transmis et édités de l’Eunouchos et du Kolax ; ne pas les confondre avec l’intégralité d’une pièce.
- Hypothèses savantes : répartition des scènes, importance exacte des ajouts et différences de dramaturgie entre modèles grecs et adaptation latine.
- Création MYTHOS : huit scènes, dialogues, personnages fictifs et conclusions philosophiques du « Tribunal des masques ».
VI. Sources et bibliographie vérifiable
- Térence, Eunuchus, prologue, v. 1–45, édition latine Perseus (Parry, 1857) ; lire aussi l’ensemble de la comédie romaine pour l’analyse de l’intrigue.
- John Barsby (éd.), Terence: Eunuchus, Cambridge Greek and Latin Classics, Cambridge University Press, 1999 ; notice de l’éditeur. Les appendices réunissent les restes grecs de l’Eunouchos et du Kolax.
- J. C. B. Lowe, « The Eunuchus: Terence and Menander », The Classical Quarterly, 33/2, 1983, p. 428–444 ; DOI et résumé scientifique.
- A. W. Gomme et F. H. Sandbach, Menander: A Commentary, Oxford, 1973 ; F. H. Sandbach, Menandri Reliquiae Selectae, Oxford, 1972.
- G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807) ; Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie (1872) ; Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs (1965) ; Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque (1967) ; Georges Dumézil, Mythe et épopée (1968–1973). Références de comparaison, non témoins de l’œuvre perdue.
Pour poursuivre : Andria et Perinthia — le tribunal des deux rouleaux · Bibliothèque des comédies grecques perdues · Index général.
