MYTHOS — étude universitaire, 1er novembre 2026. Ménandre, Kitharistēs (Κιθαριστής, « Le Cithariste »), œuvre grecque très fragmentaire. Trois niveaux sont séparés : (A) papyrus et citations antiques attestés ; (B) interprétations et reconstructions modernes discutables ; (C) scènes dramatiques originales de MYTHOS, écrites en 2026. Aucune réplique originale ci-dessous ne prétend traduire Ménandre.
I. État matériel du dossier : ce que les papyrus permettent de savoir
Le témoin central est P. Berol. 9767, conservé dans les collections berlinoises : un rouleau grec daté paléographiquement des IIe–Ier siècles avant notre ère, dont trois colonnes conservent des fragments de scènes. La Berliner Papyrusdatenbank décrit une attribution probable au Kitharistēs, non une certitude absolue inscrite dans le papyrus. L’identification repose notamment sur la convergence du nom de Phanias et de sa profession avec une pièce connue par ailleurs. Un second témoin est P. Oxy. LXVIII 4642. Les éditions confrontent ces témoins à des citations transmises indirectement.
La thèse de Valentina Dardano (2021), fondée sur un nouvel examen des manuscrits, distingue environ 117 vers transmis par deux fragments papyrologiques et quelque 25 vers connus indirectement. Ce décompte est celui de son dossier éditorial, non une mesure de l’étendue originelle de la pièce. Une étude de Dardano sur P. Oxy. LXXXII 5293 signale en outre le cas rare d’un chevauchement entre un papyrus scolaire et un extrait conservé par Plutarque et Stobée ; l’intérêt réside dans les variantes de transmission, pas dans une intrigue intégrale retrouvée.
Le dossier berlinois décrit des mots lisibles liés au gamos (mariage), à l’hybris (outrage, démesure) et à la bia (force, violence). Ils ne sont pas des preuves que toute la comédie aurait pour sujet unique un procès ou une cérémonie nuptiale. La matérialité d’un rouleau troué impose de résister à l’illusion d’un récit continu.
II. Phanias, Moschion, Éphèse : histoire attestée et récit conjectural
Attesté dans le dossier transmis : Phanias est associé à la profession de joueur de cithare ; Moschion parle d’un amour noué à Éphèse avec la fille de Phanias ; les relations entre père, fils et nouveau voisin suscitent une tension domestique. Une autre scène évoque un homme inquiet de l’arrivée d’une femme qu’il attend depuis l’étranger. Les identifications de certains locuteurs et les raccords entre scènes peuvent dépendre de choix éditoriaux.
Hypothèses modernes : Dardano propose une intrigue entrecroisant deux histoires amoureuses, celle de Phanias et d’une femme rencontrée à Éphèse, et celle de Moschion et de la fille de Phanias, enceinte. L’idée d’une agression sexuelle commise par Moschion au cours d’une fête, et celle d’un mariage final, appartiennent à une reconstruction argumentée à partir des témoins, non à un synopsis complet directement conservé. Il faut en particulier éviter de décrire l’agression comme un simple incident comique : la violence supposée reste une violence.
L’espace d’Éphèse ouvre la comédie à la mobilité du monde hellénistique. L’itinéraire des personnes et des nouvelles importe autant que leur appartenance à une maison athénienne. Le professionnel de la musique n’est pas ici une allégorie intemporelle de l’artiste : il occupe une place économique, possède des relations, rencontre des obstacles à l’intérieur de la cité. Le statut exact de chaque personnage ne saurait être déduit de sa seule profession.
III. Philologie du titre et de la transmission
Kitharistēs désigne celui qui joue de la kithara, instrument à cordes associé à la pratique musicale professionnelle. Traduire par « cithariste » évite de confondre automatiquement cet instrument avec la lyre générique. Le titre désigne un rôle social visible et audible, mais rien ne garantit que la pièce comportait un grand solo musical conservé : le papyrus est trop lacunaire pour en déduire une partition.
Les mots grecs gamos, hybris et bia, signalés par le catalogue berlinois, ouvrent des champs d’analyse sans déterminer à eux seuls l’ordre des événements. L’écriture, les changements de locuteurs et la place des lacunes conditionnent le sens. La transmission indirecte pose une difficulté supplémentaire : Plutarque et Stobée ont pu sélectionner un énoncé moral détachable de sa scène ; son contexte dramatique ne survit pas nécessairement avec lui.
Le cas du fragment recopié sur P. Oxy. LXXXII 5293 est exemplaire : un vers reproduit dans une tradition scolaire ne devient pas automatiquement la meilleure leçon. Dardano discute des fautes, des annotations et de la tentation de résoudre une difficulté métrique par une glose intrusive. La philologie consiste ici à comparer les témoins, non à déclarer d’avance le papyrus supérieur à Plutarque ou l’inverse.
IV. Philosophie : l’art, la richesse et la responsabilité
Lecture hégélienne, analogie moderne : dans la réflexion de Hegel sur la reconnaissance, la position sociale ne suffit pas à faire reconnaître une personne dans son individualité. Phanias, musicien réputé et relativement aisé selon les reconstructions, pourrait rester démuni devant les affects et les choix d’autrui. Ce rapprochement ne prétend ni prouver une influence ni retrouver une pensée systématique de Ménandre dans des vers perdus.
Lecture nietzschéenne, analogie moderne : l’opposition entre art et ordre moral peut éclairer la tension d’un musicien pris dans des conflits familiaux. Mais la catégorie du « dionysiaque » de La Naissance de la tragédie ne s’applique pas mécaniquement à la comédie nouvelle : l’instrument de Phanias ne prouve aucune extase ni aucune doctrine du tragique. Le risque serait de transformer un titre professionnel en symbole métaphysique.
Vernant et Détienne, méthodes comparatives : leurs analyses des catégories grecques, des récits et des pratiques religieuses incitent à situer la parole, le mariage et les normes sociales dans leurs contextes. Il serait anachronique de leur attribuer une exégèse spécifique du Kitharistēs sans référence textuelle. Dumézil : aucune triade fonctionnelle indo-européenne n’est établie par ces fragments ; lui appliquer les « trois fonctions » serait une construction gratuite.
Question éthique : la reconnaissance d’une paternité ou l’organisation d’un mariage ne suffit pas à résoudre le problème du consentement. Dans une intrigue où le désir masculin, les stratégies des pères et la réputation des jeunes femmes se croisent, la forme comique peut rétablir l’ordre social sans abolir l’inégalité qui le rend possible.
V. Quatre scènes originales — fiction dramatique contemporaine
Avertissement : les quatre scènes suivantes sont entièrement inventées pour MYTHOS (2026). Les noms Phanias et Moschion sont empruntés au dossier ancien ; les paroles, objets, situations détaillées et dénouements de ces scènes ne sont pas des fragments antiques ni des restitutions philologiques.
Scène 1 — La corde qui ne commande personne
Devant une maison d’Athènes. Phanias accorde une cithare ; un voisin observe.
PHANIAS. J’ai tendu sept cordes et aucune ne m’obéit lorsque j’ai peur.
LE VOISIN. Tu commandes pourtant aux salles pleines de spectateurs.
PHANIAS. Un auditoire m’écoute ; ce n’est pas la même chose qu’être entendu.
LE VOISIN. Ton argent devrait te consoler.
PHANIAS. L’argent achète un instrument neuf, pas la présence d’une personne absente.
LE VOISIN. Tu parles comme un poète, non comme un père.
PHANIAS. Un père qui n’écoute que son propre chant finit par confondre sa maison avec une scène.
Scène 2 — Le port d’Éphèse, reconstruit en paroles
Moschion regarde une carte ; une jeune femme, personnage inventé et sans identification antique, refuse qu’il raconte seul leur passé.
MOSCHION. J’ai ramené d’Éphèse une histoire qui me poursuit.
LA JEUNE FEMME. Tu as ramené ta version. Où as-tu laissé la mienne ?
MOSCHION. J’étais jeune, la fête était bruyante.
LA JEUNE FEMME. Le bruit n’absout pas la violence.
MOSCHION. Je veux réparer.
LA JEUNE FEMME. Réparer n’est pas décider à ma place.
MOSCHION. Alors je me tairai.
LA JEUNE FEMME. Non : apprends à répondre sans t’emparer du récit.
Scène 3 — L’arbitre des lacunes
Une philologue contemporaine entre, portant un fac-similé troué ; le cithariste l’interroge.
PHANIAS. Sais-tu si je retrouve celle que j’attends ?
LA PHILOLOGUE. Les témoins ne donnent pas à chaque question sa réponse.
PHANIAS. Pourtant le public exige une fin.
LA PHILOLOGUE. Le public peut recevoir une invention, à condition de la reconnaître pour telle.
PHANIAS. Et ce mot à demi effacé ?
LA PHILOLOGUE. Je le laisserai à demi effacé.
PHANIAS. Tu refuses de m’aider.
LA PHILOLOGUE. Je refuse seulement de prêter ma certitude à une encre absente.
Scène 4 — Le jugement de la cithare
Une cithare est déposée au centre. Le père, le fils et une musicienne anonyme se rencontrent.
LE PÈRE. La musique enseigne l’ordre : chaque corde à sa place.
LA MUSICIENNE. Une corde qui ne peut vibrer n’est pas en ordre, elle est muette.
MOSCHION. Je voudrais que la dernière note efface mes actes.
LA MUSICIENNE. Elle peut annoncer un changement ; elle ne change pas le passé.
PHANIAS. Alors que vaut notre art ?
LA MUSICIENNE. Il apprend à écouter ce qui résiste à notre volonté.
LE PÈRE. Cela fait-il une comédie ?
LA MUSICIENNE. Une comédie où personne n’est obligé de rire de sa propre blessure.
VI. Appareil critique et bibliographie vérifiable
Source primaire matérielle : Staatliche Museen zu Berlin, P. Berol. 9767, fiche et images ; P. Oxy. LXVIII 4642 ; P. Oxy. LXXXII 5293 (témoin scolaire discuté). Les éditions doivent être consultées pour toute citation grecque, collation ou numéro de vers.
Édition et commentaire : W. Geoffrey Arnott (éd. et trad.), Menander, vol. II, Loeb Classical Library, Harvard University Press, 1996 ; F. H. Sandbach (éd.), Menandri Reliquiae Selectae, Oxford Classical Texts, édition révisée, 1990 ; A. W. Gomme et F. H. Sandbach, Menander: A Commentary, Oxford, 1973.
Recherche récente : Valentina Dardano, Menandro. Il Citarista. Edizione critica, traduzione e commento (thèse de doctorat, Université d’Urbino, soutenue le 1er avril 2021) ; du même auteur, « A proposito del Kitharistes di Menandro: nota a P. Oxy. LXXXII 5293, r. 14 » (notice universitaire indiquant « en cours de publication » : ne pas inventer une année de parution).
Confrontations conceptuelles : Hegel, Phénoménologie de l’esprit, section sur la conscience de soi ; Nietzsche, La Naissance de la tragédie ; Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs ; Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque ; Georges Dumézil, Mythe et épopée. Il s’agit de lectures comparatives modernes, non de commentaires attestés sur cette pièce.
Parcours MYTHOS : Index de la comédie grecque ; Bibliothèque des comédies perdues ; Ménandre, Theophoroumenē : possession, chant et statut des femmes (étude complémentaire).
