MYTHOS — étude universitaire, 1er novembre 2026. Ménandre, Theophoroumenē (Θεοφορουμένη, « La Possédée » ou « Celle qu’un dieu transporte »), comédie très fragmentaire. Statuts documentaires : [A] fragments et témoins antiques ; [B] hypothèses de rapprochement, de mise en scène et d’intrigue ; [C] quatre scènes originales de MYTHOS, inventées en 2026. Le dossier ne présente pas une pièce antique intégralement reconstituée.
I. Le problème de la possession : que signifie le titre ?
Le participe grec theophoroumenē désigne une femme « portée » ou « saisie » par une puissance divine. Il suggère une expérience d’enthousiasme religieux, sans dire si la possession est réelle, simulée, mise en doute par d’autres personnages ou exploitée comme stratégie dramatique. Le titre ne donne pas le diagnostic d’un personnage : il désigne une situation à interpréter. La différence entre expérience religieuse vécue, jugement social sur cette expérience et représentation théâtrale est fondamentale.
La comédie nouvelle est souvent présentée comme le théâtre de la famille, de la reconnaissance et des intrigues matrimoniales. Or ce titre et ses fragments montrent que la musique et les cultes peuvent y produire une crise publique de l’interprétation : un corps chante ou danse, un témoin y voit la déesse, un autre suspecte une feinte. L’analyse doit éviter deux simplifications symétriques : déclarer la possession « authentique » sur la seule foi du titre, ou réduire d’avance le rite à une supercherie.
II. Sources primaires : les papyrus ne sont pas interchangeables
PSI XII 1280 : le catalogue PSIonline décrit un rouleau trouvé à Oxyrhynchos, conservé au Musée égyptien du Caire, daté des Ier–IIe siècles de notre ère. Il enregistre Menander, Theophoroumene?, avec un point d’interrogation : l’attribution demeure à évaluer. Le témoin conserve un passage lacunaire sur deux colonnes ; sa matérialité est une donnée, non une invitation à fabriquer les scènes voisines.
PSI XV 1480 : la notice officielle date le rouleau entre le Ier siècle avant notre ère et le Ier siècle de notre ère et indique Menander (?), Theophorumene (?). L’attribution à la pièce est doublement hypothétique ; on ne doit donc pas citer ses chants comme des vers indiscutablement composés pour cette comédie. Le texte comporte des éléments parlés et chantés dont l’interprétation fait débat.
PSI VII 847 : la notice de la Bibliothèque Laurentienne présente un fragment de rouleau illustré attribué tantôt à la Theophoroumenē, tantôt à l’Eunouchos. Il ne saurait être utilisé comme illustration probante de la pièce sans exposer cette alternative. Les citations indirectes transmises par des auteurs anciens forment une autre catégorie de sources, qui doit être confrontée aux papyrus sans présumer leur identité de scène.
La synthèse d’Egert Pöhlmann (2022) travaille sur neuf fragments de tradition livresque, trois ensembles papyrologiques et cinq mosaïques pour proposer une hypothèse de lecture de la scène musicale. Ces nombres décrivent son corpus d’analyse ; ils ne signifient pas que l’on connaît neuf scènes complètes ou cinq représentations fidèles de la première mise en scène.
III. Kybele, les Corybantes et la musique : philologie et anthropologie
La tradition religieuse grecque associe la Mère des dieux, souvent identifiée à Kybele, à des pratiques sonores et rituelles particulières. Dans les interprétations de la Theophoroumenē, la musique peut devenir une épreuve : si une jeune femme est supposée possédée, son comportement devant un chant ou un rythme consacré est observé et interprété. Cela ne permet pas de connaître avec certitude la mélodie, l’instrumentation ni la chorégraphie de la représentation de Ménandre.
Luca Bettarini (2022) examine la possibilité de deux passages chantés dans PSI XV 1480. Il ne s’agit pas d’une partition conservée. Egert Pöhlmann (2022) insiste sur le caractère remarquable d’un chant d’acteur dans un genre où les interludes choraux sont souvent signalés par de simples indications comme chorou. Une monodie de personnage n’est donc pas la même chose qu’un interlude de chœur : confondre les deux fausserait l’histoire musicale du théâtre.
Une comparaison avec les analyses de Marcel Détienne et de Jean-Pierre Vernant invite à demander qui possède l’autorité pour nommer un signe religieux. La femme qui chante est-elle interprète d’un dieu, sujet d’une épreuve, ou objet du regard des autres ? Cette question est anthropologique et dramaturgique. Elle ne suppose pas que Vernant ou Détienne aient consacré une étude particulière à cette comédie.
IV. Les images antiques : survivance visuelle, non scénario complet
L’étude de Sebastiana Nervegna, « Menander’s Theophorumene between Greece and Rome » (2010), examine notamment une fresque fragmentaire de Pompéi et la tradition des représentations de la pièce. Elle souligne que l’iconographie a sa propre histoire : les instruments, les costumes et les gestes peuvent être réélaborés selon les époques et les lieux. Un instrument romain figuré sur une image ne prouve pas que l’acteur athénien jouait du même instrument.
La survivance d’une scène figurée ne prouve pas non plus la survivance de toutes ses répliques. Une image peut attester l’importance culturelle d’un épisode et en modifier le sens. Il faut donc confronter trois histoires distinctes : la composition de la comédie, la copie de ses textes, la circulation de ses images. L’hypothèse d’une intrigue de jeune fille exposée, sauvée puis mariée, proposée dans des reconstructions modernes, reste une proposition à vérifier fragment par fragment.
V. Lecture philosophique : l’autorité de l’interprétation
Hegel, rapprochement conceptuel : dans une scène de possession contestée, le sujet est exposé au jugement de ceux qui prétendent savoir ce qu’il éprouve. La reconnaissance d’une personne ne peut être confondue avec la classification de son corps par autrui. Une lecture hégélienne interroge la contradiction entre une parole individuelle et les catégories collectives qui l’assignent ; elle ne transforme pas pour autant Ménandre en précurseur de la Phénoménologie de l’esprit.
Nietzsche, rapprochement limité : la musique, le rythme et l’enthousiasme évoquent des thèmes de La Naissance de la tragédie. Mais l’analogie avec le dionysiaque n’autorise ni à assimiler Kybele à Dionysos ni à effacer les différences de période, de rite et de genre théâtral. Une comédie de Ménandre n’est pas un traité sur l’origine de la tragédie.
Détienne et Vernant : l’étude des médiations symboliques et des catégories de pensée grecques encourage à ne pas séparer arbitrairement le religieux, le social et le théâtral. Dumézil : la méthode comparative indo-européenne peut nourrir une réflexion générale sur les structures narratives, mais rien dans les fragments identifiés ne permet de reconstruire une tripartition fonctionnelle propre à la Theophoroumenē. Il faut donc renoncer à cette attribution.
Enjeu moral : dans la comédie, l’examen d’un signe religieux peut devenir un examen de la crédibilité d’une femme. Que se passe-t-il lorsqu’on exige d’elle une performance pour prouver qu’elle dit vrai ? Le problème traverse le théâtre, le droit de témoigner et les rapports de pouvoir. L’analyse ne doit pas transformer une éventuelle issue matrimoniale en garantie d’autonomie individuelle.
VI. Quatre scènes originales — fiction contemporaine explicitement séparée
AVERTISSEMENT DOCUMENTAIRE : les personnages, les paroles, les accessoires et les épisodes ci-dessous sont des inventions littéraires de 2026. Ils ne sont pas des citations, des traductions ni des restitutions du texte de Ménandre. Le nom de Kybele appartient à la tradition religieuse antique ; la scénographie qui suit est contemporaine.
Scène 1 — L’épreuve du tambour
Une cour imaginaire. Une jeune femme, une voisine et un musicien se font face ; un tambour est posé sur une pierre.
LE MUSICIEN. On m’a demandé un rythme qui révélerait la vérité.
LA VOISINE. Jugeons à sa danse si la déesse l’habite.
LA JEUNE FEMME. Vous voulez donc que mes pieds répondent à des questions que vous ne m’avez pas posées ?
LA VOISINE. Le dieu parlera mieux que toi.
LA JEUNE FEMME. Voilà le piège : si je chante, vous parlerez pour moi ; si je me tais, vous appellerez cela mensonge.
LE MUSICIEN. Dois-je jouer ?
LA JEUNE FEMME. Joue si tu veux de la musique, pas si tu veux un verdict.
Scène 2 — La prêtresse et le spectateur
Une prêtresse inventée quitte le sanctuaire. Un spectateur l’arrête.
LE SPECTATEUR. Je reconnais le rite : j’en ai vu une peinture.
LA PRÊTRESSE. Une peinture montre un geste, pas toutes ses raisons.
LE SPECTATEUR. Mais le peintre a mis une flûte immense.
LA PRÊTRESSE. Un peintre peut grandir l’instrument pour que l’on entende avec les yeux.
LE SPECTATEUR. Donc l’image ment ?
LA PRÊTRESSE. Elle choisit. C’est toi qui mens lorsque tu prétends qu’elle n’a rien choisi.
LE SPECTATEUR. Et le dieu ?
LA PRÊTRESSE. Je ne te confierai pas le droit de le définir à ma place.
Scène 3 — Le procès des papyrus
Trois rouleaux lacunaires sont disposés sur une table ; une éditrice moderne les compare.
LE PREMIER ROULEAU. Mon titre est incertain.
LE DEUXIÈME. On hésite même sur mon auteur.
LE TROISIÈME. J’ai perdu la musique entre mes lignes.
L’ÉDITRICE. Je n’effacerai pas vos points d’interrogation.
LE PREMIER ROULEAU. Pourtant le public aime les certitudes.
L’ÉDITRICE. Il mérite mieux : une certitude lorsqu’elle existe, et le courage de dire « nous ne savons pas ».
LE DEUXIÈME. Que deviendra notre pièce ?
L’ÉDITRICE. Une recherche ouverte, pas une antiquité inventée.
Scène 4 — Celle qui refuse le dernier acte
La jeune femme est seule devant une porte. Un auteur comique fictif vient lui proposer une fin.
L’AUTEUR. Je peux te donner une famille retrouvée et un mariage.
LA JEUNE FEMME. Et me donneras-tu le droit de choisir ?
L’AUTEUR. Le public veut un dénouement heureux.
LA JEUNE FEMME. Il ne suffit pas qu’une maison m’accueille si l’on n’écoute jamais ce que je désire.
L’AUTEUR. Tu refuses donc la comédie ?
LA JEUNE FEMME. Je refuse seulement qu’on me confonde avec sa conclusion.
L’AUTEUR. Que dois-je écrire ?
LA JEUNE FEMME. Écris la place que tu ne peux pas remplir à ma place.
VII. Appareil critique et bibliographie contrôlable
Documents papyrologiques : PSI XII 1280 (attribution interrogative à Ménandre, Theophoroumenē) ; PSI XV 1480 (attribution interrogative à l’auteur et à la pièce) ; PSI VII 847 (attribution discutée entre Theophoroumenē et Eunouchos). Les fiches de PSIonline donnent les cotes, dates proposées, éditions et bibliographies.
Édition de référence : W. Geoffrey Arnott (éd. et trad.), Menander, vol. II, Loeb Classical Library, Harvard University Press, 1996 ; F. H. Sandbach (éd.), Menandri Reliquiae Selectae, Oxford Classical Texts, édition révisée, 1990. Pour les fragments grecs, toute citation exacte doit être vérifiée dans une édition critique, non déduite d’une paraphrase.
Études : Sebastiana Nervegna, « Menander’s Theophorumene between Greece and Rome », American Journal of Philology 131/1 (2010), p. 23–68 ; Egert Pöhlmann, « Menander, Theophorumenē: A Song to Kybele on the Comic Stage », Greek and Roman Musical Studies 10/1 (2022), p. 114–135 ; Luca Bettarini, « Poesia e musica nella Theophoroumene di Menandro » (2022), p. 69–80.
Cadre philosophique comparatif : Hegel, Phénoménologie de l’esprit ; Nietzsche, La Naissance de la tragédie ; Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs ; Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque ; Georges Dumézil, Mythe et épopée. Ces auteurs ne sont pas des témoins du texte perdu.
Navigation : Index général de la comédie grecque ; Bibliothèque des comédies perdues ; Ménandre, Kitharistēs : la musique comme profession et conflit moral.
Conclusion méthodologique : les papyrus prouvent des mots, des fragments de situations et des problèmes de performance ; les mosaïques prouvent une réception figurée ; les hypothèses de scénario expliquent certaines convergences sans restituer la pièce. Les quatre scènes originales de MYTHOS explorent les questions laissées ouvertes, sans se substituer aux sources.
