MYTHOS — Monographie universitaire, 28 octobre 2026. Collection : Perse et Iran ancien. Les Gāthās (« chants ») sont un ensemble de dix-sept hymnes en vieil avestique intégrés au Yasna, le grand rituel de la tradition zoroastrienne. Répartis en cinq ensembles métriques, ces textes sont traditionnellement attribués à Zarathoustra. Ils constituent un témoignage majeur sur l’histoire religieuse iranienne, mais ils ne livrent ni une biographie complète du prophète ni une doctrine systématique univoque. Leur langue archaïque, leur caractère poétique et leur transmission orale séculaire expliquent la difficulté de toute traduction.

Écriture avestique sur une photographie de feuillet du manuscrit Bodleian J2, Yasna 28.1.
Manuscrit de transmission tardive. Yasna 28.1, Gāthā Ahunavaiti, Bodleian Library, MS J2, fol. 175. Source et informations de conservation, domaine public. Le feuillet n’est pas un autographe de Zarathoustra.

Problématique. Comment saisir une pensée religieuse ancienne dans des compositions métriques conservées par une tradition liturgique beaucoup plus tardive ? Dans quelle mesure peut-on parler d’un tournant éthique, d’une réforme du culte ou d’une continuité avec les religions iraniennes antérieures ? Ce dossier distingue la lettre des hymnes, les pratiques du Yasna, les traditions biographiques postérieures et les hypothèses de l’iranologie moderne.

1. Le corpus : cinq Gāthās et dix-sept hymnes

Les cinq groupes sont traditionnellement nommés Ahunavaiti (Yasna 28–34), Uštavaiti (43–46), Spənta Mainyu (47–50), Vohu Xšaθra (51) et Vahištōišti (53). Ces divisions renvoient à des schémas métriques et à leur placement dans la liturgie. Il faut les distinguer du Yasna Haptaŋhāiti, autre ensemble en vieil avestique (Yasna 35–41) inséré entre les parties des Gāthās. Les limites du corpus influencent les interprétations : une affirmation faite à propos des Gāthās ne s’applique pas nécessairement à tout l’Avesta.

L’Encyclopaedia Iranica rappelle leur organisation métrique et leur centralité rituelle. L’édition scientifique exige de citer le numéro du Yasna, la strophe et l’édition ou traduction utilisée ; les noms avestiques présentent plusieurs conventions de translittération.

2. Le vieux avestique : langue, poésie et traduction

Le vieux avestique est une langue iranienne ancienne, apparentée à celle des Védas sans lui être identique. Sa morphologie complexe et sa métrique donnent accès à une poésie savante transmise dans un contexte de récitation. Certains termes, notamment ceux qui concernent la vérité, l’ordre, le choix moral ou le sacrifice, ne possèdent pas un équivalent français unique. Une traduction qui rend systématiquement aša par « vérité » ou par « ordre » prend déjà position dans un débat linguistique et théologique.

Il est donc préférable d’exposer les termes essentiels, de comparer plusieurs traductions académiques et de donner les références de chaque strophe. Les études de Jean Kellens, Éric Pirart et Prods Oktor Skjærvø montrent pourquoi une lecture « philosophique » détachée de la langue et de la pratique rituelle risque de simplifier les hymnes.

3. Zarathoustra : un personnage difficile à dater

La chronologie de Zarathoustra demeure l’un des problèmes les plus controversés de l’histoire religieuse iranienne. Des datations allant du IIe au Ier millénaire avant notre ère ont été proposées, et les spécialistes ne disposent d’aucun synchronisme externe unanimement accepté avec un souverain historique précis. La langue des Gāthās et les comparaisons indo-iraniennes conduisent souvent à situer leur milieu culturel bien avant les derniers siècles de l’époque achéménide, mais non à fixer une année certaine.

De même, l’ancrage géographique dans des régions iraniennes orientales ou d’Asie centrale demeure probable sans qu’un lieu de naissance ou de prédication puisse être établi avec sûreté. Les récits médiévaux sur l’époque de Zarathoustra et les calculs des auteurs grecs doivent être traités comme témoignages sur une mémoire historique ultérieure, non comme archives contemporaines du personnage.

4. Le prêtre-poète et la scène d’énonciation

Le locuteur des Gāthās parle à Ahura Mazdā, formule des demandes, évoque des oppositions et cherche appui auprès d’alliés. L’image d’un « réformateur solitaire » persécuté ne peut être acceptée sans examen : la première personne poétique peut construire une situation rituelle et une autorité discursive. Les indices de groupe, de patronage, de rétribution et de culte montrent un univers où la récitation, l’offrande et les soutiens sociaux sont décisifs.

L’Encyclopaedia Iranica examine notamment les termes zaotar (prêtre officiant) et les liens avec l’élevage. Cela permet de comprendre les hymnes comme des paroles prises dans un milieu de production agricole et pastorale plutôt que comme les chapitres d’un traité abstrait.

5. Ahura Mazdā et la question du monothéisme

Ahura Mazdā, « Seigneur sage » dans la traduction traditionnelle, occupe une place fondamentale. Cette prééminence ne permet pas de caractériser sans débat toutes les strates de la tradition comme un monothéisme identique aux conceptions ultérieures du judaïsme, du christianisme ou de l’islam. Les Gāthās mettent en scène des forces, des catégories éthiques et des relations avec des puissances spirituelles dont le statut varie selon les écoles d’interprétation.

Les termes aməša spəṇta et les réalités qui leur seront associées dans l’Avesta récent et la littérature moyen-perse doivent être replacés dans leur histoire. Lire les hymnes les plus anciens à travers le système théologique sassanide sans signaler les étapes intermédiaires serait anachronique.

6. Aša et druj : vérité, ordre et mensonge

L’opposition entre aša et druj est l’une des clés de lecture les plus fécondes. Elle concerne la rectitude, l’ajustement au vrai et les comportements humains, mais aussi une dimension cosmique et rituelle. L’opposition ne doit pas être traduite automatiquement par une dualité métaphysique entièrement élaborée : les hymnes parlent à la fois d’orientation morale, de parole juste et de choix communautaires.

L’idéologie royale de Darius à Behistun valorise elle aussi la vérité et dénonce le mensonge des adversaires. Le rapprochement mérite un examen lexical et historique : des mots proches ou des oppositions comparables ne prouvent pas une citation directe des Gāthās par le roi achéménide. La distance entre les corpus, leurs langues et leurs fonctions doit rester visible.

7. Vohu Manah et le problème des puissances spirituelles

Vohu Manah (« Bonne Pensée » selon une convention fréquente), Spənta Ārmaiti, Xšaθra et d’autres expressions jouent des rôles essentiels dans les hymnes. Leurs usages hésitent parfois, pour le traducteur moderne, entre qualités abstraites, réalités personnifiées et noms de puissances divines. Toute notice devrait conserver le terme avestique avant de proposer une définition contextualisée.

Le travail philologique ne doit donc pas transformer ces notions en une liste stable d’« anges » identique à celle de traditions tardives. L’intérêt de la poésie tient justement à sa capacité de faire agir, se répondre et s’entrelacer des entités qui débordent nos catégories linguistiques modernes.

8. La responsabilité humaine et le choix

Les hymnes associent la conduite des hommes à une décision fondamentale entre façons d’agir ou de penser. Cette dimension explique que certains historiens aient parlé d’un « tournant éthique » dans la religion indo-iranienne. Le choix est toutefois inscrit dans un cadre liturgique et social : parole, comportement envers les autres, sauvegarde du monde pastoral et fidélité à l’ordre divin se renforcent mutuellement.

La lecture ne doit pas attribuer à Zarathoustra une philosophie moderne de l’individu autonome ; elle doit rendre la force de ses appels à la responsabilité tout en replaçant ceux-ci dans les devoirs d’une communauté et dans les pouvoirs reconnus au rituel.

9. Angra Mainyu, les esprits et l’histoire du dualisme

Le développement ultérieur du zoroastrisme donnera un rôle central à l’antagonisme entre puissances de bien et de destruction. La manière dont les « deux esprits » sont compris dans les Gāthās, particulièrement au Yasna 30, demeure discutée. Les recherches actuelles distinguent les expressions du texte ancien, les réinterprétations de l’Avesta récent et les systèmes plus tardifs dans lesquels Ohrmazd et Ahriman apparaissent comme les pôles principaux d’une cosmologie élaborée.

Affirmer que les Gāthās enseigneraient exactement le même dualisme que les traités moyen-perses masquerait plusieurs siècles de transformations. Une histoire des concepts doit suivre leurs différentes attestations.

10. La vie rituelle : Yasna, récitation et transmission orale

Les Gāthās n’ont pas été conservées comme des poèmes de bibliothèque indépendants du culte. Elles occupent une place au cœur du Yasna, rite de récitation et d’offrandes pratiqué dans la tradition zoroastrienne. Le projet Multimedia Yasna (SOAS, Londres) étudie conjointement les gestes, les récitations, l’apprentissage sacerdotal et les manuscrits.

La continuité orale est fondamentale, mais elle ne garantit pas l’absence de variations. Les manuscrits conservés sont très postérieurs à la période de composition présumée et reflètent une histoire de notation, de transmission et de commentaires. Pour lire les textes, il faut donc distinguer composition ancienne, tradition de récitation et conservation matérielle.

11. Manuscrits et grandes étapes de la rédaction

L’Avesta conservé est une partie d’un ensemble de traditions plus vaste. L’histoire de sa compilation est liée aux milieux sacerdotaux et à l’époque sassanide, puis à la transmission en Iran et dans les communautés parsies de l’Inde. Les traditions sur des livres détruits au temps d’Alexandre et reconstitués plus tard sont des récits historiques indigènes qu’il faut confronter aux données linguistiques et manuscrites.

Les travaux MUYA sur les témoins du Yasna recensent les manuscrits et leurs caractères. L’Encyclopaedia Iranica rappelle que le plus ancien manuscrit avestique connu date du XIIIe siècle de notre ère ; cet écart matériel interdit d’assimiler une copie médiévale à un autographe de Zarathoustra.

12. Darius, les Achéménides et la place d’Ahura Mazdā

Les inscriptions achéménides de Darius nomment Ahura Mazdā et présentent le souverain comme bénéficiant de son aide. Il serait tentant de conclure à l’adoption intégrale d’un zoroastrisme « orthodoxe » au VIe siècle avant notre ère. L’iranologie contemporaine invite à plus de prudence : les inscriptions royales ne citent pas les Gāthās et ne donnent pas une description complète des rites ou de l’enseignement du prophète.

Cela ne signifie pas absence de relations historiques entre les traditions. L’enquête doit séparer les preuves de parenté linguistique et religieuse, les phénomènes politiques de la Perse achéménide et les formes tardives de la religion mazdéenne. Le dossier MYTHOS sur Behistun fournit un premier point de comparaison.

13. Comparaisons avec les Védas et le monde grec

La proximité du vieux avestique avec le sanskrit védique, tout comme certains héritages rituels indo-iraniens, rend la comparaison philologique indispensable. Les correspondances de vocabulaire sont plus solides lorsqu’elles sont expliquées par des évolutions linguistiques régulières et des fonctions comparables. Elles n’impliquent pas que les hymnes védiques et avestiques enseignent un système religieux identique.

Les traditions grecques sur Zoroastre et les usages philosophiques modernes de son nom sont une autre histoire : ils renseignent souvent davantage sur la représentation grecque ou européenne de l’Orient que sur le poète de l’Avesta ancien. Nietzsche et son Ainsi parlait Zarathoustra doivent être étudiés comme réception moderne, et non comme traduction philosophique des Gāthās.

14. Tableau critique des niveaux de preuve

  • Établi : cinq ensembles métriques, dix-sept hymnes en vieil avestique, place centrale dans le Yasna et transmission par des milieux sacerdotaux.
  • Tradition d’attribution : association des Gāthās à Zarathoustra, figure située dans un milieu ancien iranien.
  • Débattu : date exacte, localisation de Zarathoustra, signification de plusieurs expressions et statut des puissances spirituelles.
  • Confrontation nécessaire : rapport entre la religion des Achéménides, l’Avesta récent et les traditions moyen-perses.
  • À proscrire : datation certaine au VIe siècle ou à une année précise, attribution directe au prophète de tous les textes avestiques et assimilation sans preuve au zoroastrisme sassanide.

15. Bibliographie et ressources numériques

Note éditoriale. Les traductions avestiques modernes sont à citer selon l’édition retenue. Cette synthèse distingue volontairement les faits philologiques, les récits de tradition et les hypothèses historiques. Les liens vers les autres dossiers non publiés ne deviennent accessibles au public qu’après publication de ceux-ci.

Séminaire comparatif MYTHOS — Gāthās : poétique avestique, choix et transmission manuscrite

Problématique. Les textes sont replacés dans leur langue, leur chronologie et leur histoire matérielle. Les rapprochements entre religions sont des questions documentées et non des identifications automatiques.

Dix-sept hymnes en cinq ensembles : le corpus ne correspond pas à tout l’Avesta

Les Gāthās comptent dix-sept chapitres du Yasna répartis en cinq ensembles : Ahunavaiti (Y. 28–34), Uštavaiti (43–46), Spəṇtā Mainyu (47–50), Vohu Xšaθra (51) et Vahištōišti (53). Ces ensembles possèdent des mètres distincts, recensés par Helmut Humbach dans l’Encyclopaedia Iranica. Les chapitres 35–41 du Yasna, qui appartiennent à la même grande strate linguistique, forment cependant un corpus en prose à part, appelé Yasna Haptanghaiti. La présence de ce texte au milieu de la séquence liturgique interdit de parler d’un livre de dix-sept chants dont tous les feuillets seraient contigus. Pour étudier une strophe, il faut donc relever sa section, son numéro et son mètre.

Aša et druj : catégories éthiques, cosmologiques et philologiques

Les termes avestiques aša et druj sont souvent rendus par « vérité/ordre » et « mensonge/tromperie ». Ces traductions facilitent l’accès, mais aucune ne recouvre parfaitement l’étendue sémantique des mots dans la langue archaïque. Les hymnes associent le choix juste à des rapports entre parole, action, puissance divine et communauté ; le rapport à Ahura Mazdā ne peut être réduit à une opposition abstraite entre bien et mal dans une catéchèse ultérieure. De même, les « esprits » et les puissances du langage religieux posent des problèmes de traduction qu’on ne résout pas en projetant directement la théologie sassanide sur un poème ancien. Une édition critique doit signaler les termes conservés, puis discuter les solutions françaises possibles.

Zarathoustra : une datation disputée malgré la précision apparente des calendriers modernes

La date du prêtre-poète n’est pas directement livrée par un document contemporain signé. Les propositions résultent d’arguments de linguistique historique, de reconstruction culturelle et de traditions postérieures : certaines convergent vers une époque proche de 1000 avant notre ère, tandis que d’autres répartissent différemment les indices. Une notice encyclopédique ancienne ne doit pas devenir une date anniversaire certifiée. Les rapports avec le vieux-perse des Achéménides et la langue des hymnes doivent également être considérés avec prudence : un souverain nommant Ahura Mazdā dans une inscription du VIe ou Ve siècle n’est pas nécessairement dépositaire de l’ensemble des formulations gāthiques conservées par la transmission orale.

Manuscrits tardifs et récitation : l’âge d’un feuillet n’est pas celui de l’hymne

Les manuscrits avestiques survivants sont beaucoup plus tardifs que la composition présumée des Gāthās. Le folio 175 du manuscrit Bodleian J2 reproduit notamment l’ouverture de Yasna 28 : c’est un document précieux pour l’écriture et la transmission, mais il ne permet pas de photographier la voix de Zarathoustra. La fixation d’un alphabet spécifiquement adapté à l’avestique et l’importance du rite du Yasna participent de cette longue histoire. Pour une comparaison avec les Védas, il faut aligner les unités poétiques, les catégories linguistiques et les phases chronologiques plutôt que déclarer que les deux corpus expriment une religion identique.

Témoignage / comparaisonSource ou contexteApportLimite documentaire
Gāthā AhunavaitiY. 28–34Sept hymnes métriquesDatation de la composition discutée
Yasna HaptanghaitiY. 35–41Prose vieux-avestiqueNe fait pas partie des 17 Gāthās
Autres GāthāsY. 43–46, 47–50, 51, 53Quatre ensembles et mètres distinctsTraductions divergentes
Bodleian MS J2, fol. 175Manuscrit tardifTransmission écrite de Y. 28.1Pas contemporain de Zarathoustra
BehistunInscription vieux-perse achéménideAhura Mazdā dans le discours du roiNe reproduit pas les Gāthās
Matrice documentaire MYTHOS : même thème ne signifie pas preuve d’une filiation ni d’un rite unique.

Corpus et bibliographie à consulter

Exercice de séminaire. Comparer deux témoins au minimum. Pour chacun, citer la langue, le genre, l’état de conservation, la datation du témoin et la date supposée du texte ; distinguer le récit original de la traduction moderne ; expliciter une ressemblance, une différence et une hypothèse de transmission qu’on ne peut pas encore prouver.