MYTHOS — Dossier universitaire, 28 octobre 2026. Collection : Levant phénicien et Méditerranée punique. Melqart, dont le nom sémitique est généralement compris comme « roi de la ville », occupe une place essentielle dans les traditions religieuses de Tyr et de ses réseaux méditerranéens. Les auteurs grecs l’associent à Héraclès, mais cette identification ne fait pas disparaître les caractéristiques phéniciennes de son culte. La comparaison de textes grecs, de dédicaces phéniciennes, de monnaies et d’objets votifs permet d’étudier un dieu à la fois local, maritime, dynastique et largement diffusé.

Cippe en marbre de Malte, avec texte phénicien et grec, IIe siècle avant notre ère, Louvre AO 4818.
Monument bilingue authentique. Cippe votif de Malte, IIe siècle av. n. è., Louvre AO 4818 / KAI 47. Le texte phénicien nomme Melqart, le grec Héraclès archégète. Photo Shonagon (2022), CC0. Notice du Louvre · Photographie source.

Problématique. Comment un dieu tutélaire de Tyr devint-il une figure de référence pour des communautés installées de Chypre à l’Occident punique ? Le rapprochement avec Héraclès constitue-t-il un transfert de cultes, une stratégie de traduction religieuse ou une transformation de l’image du dieu ? Les preuves ne se présentent pas toutes avec la même force : une inscription bilingue donne un témoignage explicite de correspondance, tandis qu’une ressemblance entre monnaies peut être ambiguë.

1. Tyr : une cité portuaire et un dieu tutélaire

Tyr appartient aux grands centres urbains de la côte phénicienne. L’importance de son port, de ses relations commerciales et de ses sanctuaires explique la diffusion du nom de Melqart dans différentes régions de Méditerranée. Dans les représentations civiques, le dieu protège la cité et rappelle son histoire. Le titre « roi de la ville » doit être compris dans l’univers local de la royauté divine, et non comme preuve que le dieu aurait nécessairement été un roi humain divinisé.

Les sources grecques donnent à Melqart le nom d’Héraclès de Tyr. Le British Museum le présente comme une divinité phénicienne particulièrement associée à Tyr, répandue parmi les communautés phéniciennes et puniques d’Afrique du Nord et de Méditerranée occidentale.

2. Le témoignage d’Hérodote : un Héraclès plus ancien ?

Hérodote (Histoires II, 44) raconte son voyage à Tyr, où il visita un sanctuaire du dieu appelé Héraclès. Il rapporte le luxe des offrandes, l’existence de deux colonnes remarquables et le récit des prêtres affirmant que le temple avait été fondé en même temps que la cité, longtemps avant son propre temps. L’historien utilise ensuite cette enquête pour distinguer plusieurs figures grecques d’Héraclès.

Le chiffre donné par les prêtres et les anecdotes sur les colonnes ne sont pas des données archéologiques datées indépendamment. Ils témoignent de la haute antiquité revendiquée par le sanctuaire et de la façon dont un auteur grec construit une enquête sur les origines des dieux. Texte anglais annoté d’Hérodote II, 44, LacusCurtius.

3. Traduction religieuse : Melqart et Héraclès

L’interpretatio graeca désigne le procédé par lequel des auteurs ou des communautés expriment le nom et les fonctions d’une divinité étrangère avec des catégories grecques. L’association de Melqart à Héraclès peut tenir à la dimension héroïque, aux attributs guerriers, aux récits de voyages et à la protection civique. Cette traduction n’est pourtant pas une identité totale : Melqart appartient aux traditions des cités phéniciennes, tandis que les cycles grecs d’Héraclès possèdent leurs propres généalogies et variantes.

Dans les contextes de contact, les interprétations peuvent devenir réciproques : des images d’Héraclès influencent l’art phénicien et punique tandis que les traditions liées à Melqart enrichissent la réception de l’Héraclès oriental. Les critères d’identification doivent donc dépendre des inscriptions, du contexte de découverte et des attributs précis de l’objet.

4. Le cippe bilingue de Malte : une preuve exceptionnelle

Le cippe de Malte conservé au Louvre, inventaire AO 4818, porte une dédicace en phénicien et en grec. Le texte phénicien s’adresse à Milqart, Seigneur de Tyr ; le grec nomme Héraclès l’Archégète. Les dédicants se présentent dans les deux langues avec des noms adaptés au contexte de l’inscription. Ce document est capital parce qu’il démontre explicitement une correspondance cultuelle pratiquée par des dédicants, au lieu de la faire déduire d’une image ambiguë.

Le Louvre date ce monument du IIe siècle avant notre ère et indique sa découverte à Marsaxlokk, à Malte. La notice offre les inscriptions, dimensions et références épigraphiques (CIS I 122, KAI 47, IG XIV 600). Consulter la fiche de collection du Louvre, AO 4818. Le document témoigne d’une interaction gréco-phénicienne dans une période précise ; il ne prouve pas à lui seul que cette traduction religieuse existait sous forme identique dès le commencement de la colonisation phénicienne.

5. Le rôle de l’Archégète : fondateur, protecteur et mémoire civique

Dans le texte grec de Malte, l’épithète archēgetēs appelle une réflexion sur le statut de fondateur ou de guide. Elle peut exprimer une fonction civique spécifique, qui rapproche Melqart des représentations grecques des puissances tutélaires des communautés. Mais son emploi sur une dédicace bilingue ne doit pas être transformé en preuve que tous les sanctuaires de Melqart possédaient le même rituel de fondation.

Le langage de la fondation appartient à la mémoire politique : il permet d’inscrire une communauté dans une relation durable avec une cité-mère ou un territoire revendiqué. La recherche récente sur Tyr et Carthage rappelle la portée diplomatique possible de cette dimension.

6. Chypre et la circulation méditerranéenne

Chypre occupait une place privilégiée dans les échanges phéniciens et grecs. Les cultes, inscriptions et images y fournissent un terrain important pour suivre les transformations de Melqart et ses rapprochements avec des figures grecques. Il faut distinguer l’implantation d’un sanctuaire, la diffusion d’une iconographie et la preuve d’un rite identique : des représentations comparables peuvent servir à des usages religieux différents.

Les sources littéraires et archéologiques sur les communautés phéniciennes de l’île ont été étudiées dans le cadre plus large des circulations de personnes et d’objets. La nature du témoignage importe davantage qu’un scénario d’« hellénisation » automatique où une culture en remplacerait une autre sans réciprocité.

7. Gadir : l’extrémité occidentale du réseau

L’ancienne Gadir, l’actuelle Cadix, fut l’un des points majeurs de présence phénicienne en Méditerranée occidentale. Les auteurs antiques évoquent son sanctuaire d’Héraclès, généralement interprété dans le cadre du culte de Melqart. Les traditions sur sa fondation et son ancienneté doivent être examinées au regard de l’archéologie locale et de leur transmission littéraire, plutôt qu’utilisées comme dates certaines.

L’image du dieu voyageur ou protecteur du passage pouvait acquérir une signification particulière dans les réseaux de navigation et de commerce. Les liens entre le sanctuaire, les colonies et les routes maritimes offrent des pistes de recherche, sans présumer une administration religieuse unifiée de toutes les communautés phéniciennes.

8. Carthage, Tyr et les offrandes diplomatiques

Les relations cultuelles entre Carthage et Tyr sont attestées dans les récits antiques et discutées par l’historiographie moderne. Des auteurs rapportent l’envoi de délégations et d’offrandes au sanctuaire tyrien de Melqart. Le statut des envoyés, leur caractère sacré et l’organisation des rites ont été étudiés par Gabriel Rosselló Calafell dans une enquête fondée sur la confrontation des sources littéraires et épigraphiques.

Cette documentation indique que la parenté religieuse pouvait nourrir des relations diplomatiques et une mémoire collective des origines. Elle ne signifie pas que Carthage aurait conservé une dépendance politique constante envers Tyr. Rosselló Calafell, « The sacred bond between Tyre and Carthage regarding Melqart-Herakles », Gerión.

9. Le problème de l’egersis et du réveil divin

Des recherches relient à Melqart la notion d’egersis, souvent comprise comme un réveil ou une restauration rituelle du dieu. Les débats portent sur la nature exacte de ces cérémonies, leurs agents et la valeur des sources tardives. La prudence est nécessaire : les interprétations sur une mort et une résurrection périodiques du dieu ont parfois été généralisées au-delà des attestations.

Il faut distinguer la preuve d’une fonction rituelle ou d’un titre sacerdotal, le récit d’un auteur extérieur et la reconstruction moderne d’un calendrier cultuel. Une analogie avec Osiris, Dionysos ou d’autres figures de retour à la vie ne démontre pas l’identité des liturgies.

10. Alexandre devant Tyr : Melqart au cœur d’un conflit politique

Lors du siège de Tyr en 332 avant notre ère, les récits historiographiques de l’expédition d’Alexandre attribuent une importance particulière au sanctuaire de l’Héraclès tyrien. L’épisode souligne les dimensions politiques de l’accès au lieu sacré, mais les sources conservées ont été composées dans des contextes ultérieurs et peuvent organiser les événements selon des intentions narratives. Les témoignages d’Arrien et de Diodore doivent donc être lus de manière critique.

Le traitement du sanctuaire ne représente pas seulement un épisode de piété individuelle du conquérant. Il s’inscrit dans la lutte pour la souveraineté, la reconnaissance diplomatique et le langage symbolique d’une monarchie qui emprunte des références grecques et orientales.

11. Les monnaies : Héraclès-Melqart et les signes du pouvoir

Les monnaies de Tyr et de plusieurs cités de tradition phénicienne montrent, à différentes périodes, une iconographie proche de celle d’Héraclès : dépouille de lion, massue ou figure masculine héroïsée. L’interprétation peut être particulièrement solide quand le nom de la cité, la datation et les autres symboles permettent de l’ancrer dans un contexte local. Le British Museum conserve par exemple une monnaie provinciale de Tyr datée de 94–95 de notre ère, où le profil d’Héraclès-Melqart et une inscription phénicienne liée à Tyr sont explicitement identifiés.

L’objet rappelle la longue durée des traditions : des images réinterprétées continuent de servir à la mémoire civique sous domination romaine. Il faut distinguer ce témoignage impérial des états plus anciens du culte. British Museum, objet G.5149.

12. Melqart et les autres divinités phéniciennes

La religion des cités phéniciennes rassemble des configurations locales où figurent notamment Astarté, Baal, Eshmoun et d’autres puissances. Melqart ne peut être réduit à un « Baal » interchangeable avec toutes les figures de souveraineté divine du Levant. Les titres, épiclèses et sanctuaires déterminent les relations spécifiques entre les divinités ; les panthéons locaux évoluent au fil des échanges et des périodes.

Comparer Melqart au Baal ougaritique peut être intéressant dans le cadre de l’histoire longue des traditions ouest-sémitiques. Mais le Cycle de Baal, au Bronze récent, et les témoignages phéniciens et puniques sur Melqart, principalement du Ier millénaire, sont séparés par des transformations historiques importantes.

13. Comment construire un atlas scientifique de Melqart

Une cartographie de la diffusion devrait distinguer au moins quatre types de preuves : sanctuaires explicitement nommés ; inscriptions contenant le nom divin ; objets portant un nom ou une iconographie suffisamment diagnostique ; récits d’auteurs grecs ou romains. Les sites ne peuvent pas tous être placés sur la carte avec le même symbole de certitude. Une monnaie à l’effigie d’Héraclès dans une cité punique ne suffit pas à prouver que le culte de Melqart y possédait un temple spécifique.

La base patrimoniale de MYTHOS doit intégrer, pour chaque objet, l’institution, le numéro d’inventaire, la provenance, la datation, l’écriture et le statut des droits de reproduction. Le cippe du Louvre (AO 4818) et la monnaie du British Museum (G.5149) offrent deux bons modèles de notices traçables.

14. Niveaux de preuve et controverses

  • Établi : Melqart est une grande divinité tutélaire de Tyr ; son nom et ses fonctions sont attestés dans le monde phénicien et punique.
  • Établi épigraphiquement : la dédicace bilingue de Malte associe explicitement Milqart et Héraclès l’Archégète.
  • Documenté par les textes grecs : Hérodote décrit le sanctuaire tyrien, les auteurs de l’époque d’Alexandre évoquent sa place politique.
  • Discuté : formes anciennes des rites de réveil, relation exacte entre cultes de Melqart et d’Héraclès, portée des images syncrétiques.
  • À éviter : traiter la même divinité comme totalement identique partout, convertir les chiffres d’ancienneté d’Hérodote en preuves archéologiques, déduire un temple de chaque représentation monétaire.

15. Sources primaires et bibliographie

Orientation éditoriale. Les images d’objets ou les reproductions de reliefs doivent être intégrées seulement après contrôle des droits, avec légendes détaillées, références de collection et indication des restitutions. Les parallèles religieux sont explicitement classés selon leur degré de preuve.

Séminaire comparatif MYTHOS — Melqart : traduction religieuse, cités portuaires et bilinguisme

Problématique. Les textes sont replacés dans leur langue, leur chronologie et leur histoire matérielle. Les rapprochements entre religions sont des questions documentées et non des identifications automatiques.

Le cippe de Malte : une preuve explicite de l’identification avec Héraclès

Le cippe votif AO 4818 conservé au Louvre est particulièrement instructif : une inscription phénicienne dédiée à Milqart, « Seigneur de Tyr », est suivie d’une inscription grecque adressée à Héraclès archégète, le héros fondateur. Les deux versions ne translittèrent pas simplement les mêmes noms propres : elles présentent des formulations et des anthroponymes différents. Le bilinguisme atteste donc un processus d’interprétation religieuse au sein d’un milieu phénicien hellénophone, et non l’identité de tous les mythes des deux dieux. Le monument est traditionnellement daté du IIe siècle avant notre ère ; son histoire moderne a joué un rôle dans le déchiffrement de l’alphabet phénicien. La notice du Louvre fournit sa cote, sa matière, sa provenance maltaise et la transcription des deux dédicaces.

Tyr, Gadir et les réseaux méditerranéens : distinguer implantation cultuelle et migration des récits

Melqart est étroitement associé à la cité de Tyr ; la diffusion de ses cultes et de ses images doit être située dans les réseaux de villes phéniciennes et puniques. À l’extrémité occidentale, le sanctuaire de Gadir est connu par des auteurs antiques qui attribuent à la présence du dieu une profondeur historique considérable. Ces récits d’ancienneté constituent eux-mêmes des stratégies de mémoire civique : ils ne doivent pas être pris comme des relevés de dates de fondation vérifiables année par année. Comparer Tyr et Gadir suppose de distinguer inscriptions, monnaies, architecture, traditions de voyage et récits hellénistiques. Un nom de dieu circulant dans plusieurs ports ne signifie pas qu’un rite identique était reproduit partout.

Hérodote et l’Héraclès tyrien : un témoignage avec une enquête, pas un catalogue de cultes

Hérodote (II, 44) raconte s’être renseigné à Tyr sur le sanctuaire d’Héraclès et rapporte l’ancienneté que ses interlocuteurs attribuent au dieu. Il distingue par ailleurs plusieurs figures portant un nom traduit par « Héraclès » dans le monde connu des Grecs. Cette démarche invite à lire le passage comme une enquête sur les catégories des interlocuteurs et les limites de l’assimilation. Il ne prouve pas que le héros thébain de l’épopée grecque ait été adoré à Tyr avec toute sa biographie de douze travaux. La comparaison doit conserver la tension entre théonyme grec, souveraineté tutélaire phénicienne et interprétations de l’historien.

La notion de réveil de Melqart : une hypothèse rituelle difficile à généraliser

Des travaux ont associé Melqart à des cérémonies de renouvellement divin, parfois décrites par le terme egersis (« réveil »). Les sources sur leur déroulement demeurent cependant discontinues et souvent tardives. L’idée d’une mort et d’une résurrection annuelles du dieu, reproduites dans tous les sanctuaires phéniciens, serait une reconstruction trop assurée. Pour avancer, il faut classer les témoignages par provenance et date, distinguer une formule grecque de son interprétation moderne et confronter le dossier aux indices archéologiques locaux. Une comparaison avec Adonis ou Dionysos peut susciter des questions pertinentes, mais ne doit pas transformer trois traditions en un « mythe méditerranéen » uniforme.

Témoignage / comparaisonSource ou contexteApportLimite documentaire
Cippe AO 4818Malte, IIe s. av. n. è.Milqart / Héraclès archégèteTextes bilingues non littéralement identiques
Hérodote II, 44Enquête grecque classiqueHéraclès de Tyr selon des informateursChronologie rapportée non vérifiée
Gadir / CadixTraditions et vestiges dispersésCulte occidental et mémoire colonialeDates de fondation souvent traditionnelles
Egersis / « réveil »Témoignages hétérogènesQuestion rituelleRite annuel universel non prouvé
Matrice documentaire MYTHOS : même thème ne signifie pas preuve d’une filiation ni d’un rite unique.

Corpus et bibliographie à consulter

Exercice de séminaire. Comparer deux témoins au minimum. Pour chacun, citer la langue, le genre, l’état de conservation, la datation du témoin et la date supposée du texte ; distinguer le récit original de la traduction moderne ; expliciter une ressemblance, une différence et une hypothèse de transmission qu’on ne peut pas encore prouver.