MYTHOS — Dossier de recherche universitaire, octobre 2026. Collection : Ougarit et Proche-Orient ancien. Dans les archives de l’ancienne Ougarit, découvertes à Ras Shamra sur la côte syrienne, plusieurs tablettes cunéiformes rédigées en ougaritique conservent un ensemble poétique connu sous le nom de « Cycle de Baal » (KTU 1.1–1.6). Cet ensemble raconte le conflit pour la royauté divine, les combats du dieu de l’orage contre Yamm puis Mot, la construction d’un palais et les interventions d’Anat et d’autres puissances du panthéon. Il s’agit d’un corpus essentiel pour l’histoire comparée des mythes du Levant, sans équivalent à une « Bible » ougaritique unique.

Problématique. Comment les textes construisent-ils la souveraineté d’un dieu de l’orage dans un panthéon où El conserve une préséance remarquable ? Quelles fonctions politiques, poétiques et rituelles peut-on prudemment reconnaître dans les récits de la Mer, du Palais et de la Mort ? L’interprétation exige d’abord de distinguer tablettes et reconstructions philologiques.
1. Ras Shamra–Ougarit : une découverte archéologique majeure
Ougarit est la capitale d’un royaume de la côte syro-levantine, particulièrement prospère au Bronze récent, du XIVe au début du XIIe siècle avant notre ère. Les fouilles entreprises à partir de 1929 ont révélé archives administratives, correspondance diplomatique, textes religieux et œuvres littéraires dans plusieurs langues et écritures. Le palais royal, les quartiers d’habitation et les espaces liés aux grands temples attestent une cité insérée dans les circuits d’échanges entre Égypte, monde hittite, Chypre et Mésopotamie.
La découverte du Cycle de Baal est inséparable de cette culture lettrée multilingue. Le récit conservé ne représente pas nécessairement toutes les croyances de la population, encore moins celles des villages du royaume. La manière dont un texte fut copié, conservé et éventuellement récité par une élite scribale ne suffit pas à reconstruire toutes les pratiques dévotionnelles. Dossier du ministère français de la Culture sur le Cycle de Baal.
2. Six tablettes, des lacunes et une organisation éditoriale
La séquence désignée par KTU 1.1–1.6 regroupe six grandes tablettes, dont les cassures et passages manquants compliquent la continuité narrative. Les éditions modernes rassemblent trois ensembles généralement présentés comme Baal et Yamm, Le palais de Baal puis Baal et Mot. Cette structure est une reconstruction savante largement acceptée, mais la définition du « cycle », son degré d’unité et certaines transitions demeurent débattus.
La notation KTU renvoie au catalogue des textes ougaritiques ; les références complémentaires RS désignent des numéros de fouille de Ras Shamra. Il faut préciser les deux lorsque l’on cite une tablette, puis la colonne et les lignes, car les versions, jonctions de fragments et restaurations ont évolué. Le travail du scribe Ilimilku, identifié par les colophons du dossier, témoigne de la production savante et de son inscription dans des institutions de cour.
3. L’alphabet cunéiforme ougaritique : une innovation spécifique
Les tablettes littéraires emploient un système de signes cunéiformes à valeur alphabétique plutôt que le syllabaire akkadien mésopotamien dominant dans la diplomatie de l’époque. On parle fréquemment d’alphabet ougaritique, écrit sur argile avec un calame. Il ne faut pas confondre l’emploi de signes en forme de coins et la nature du système d’écriture : deux écritures peuvent être « cunéiformes » tout en organisant différemment leurs valeurs linguistiques.
L’ougaritique appartient au groupe nord-ouest sémitique ; son vocabulaire cultuel et ses formules poétiques permettent des comparaisons avec l’hébreu ancien et d’autres langues du Levant. Une parenté lexicale et grammaticale ne prouve pas l’identité des religions. Les archives contiennent également de l’akkadien et d’autres langues, ce qui rappelle que l’identité scribale d’Ougarit ne se réduit pas à un système unique.
4. Le panthéon : El, Baal, Anat, Athirat et les médiateurs
El apparaît comme un dieu ancien et prestigieux, associé à une autorité de présidence et de décision. Baal — souvent appelé Baʿlu dans la translittération ougaritique — est la figure active du dieu de l’orage, qualifié notamment de « Chevaucheur des Nuées ». Anat est une puissance divine guerrière, souvent décisive dans la défense de Baal et dans les opérations contre ses adversaires. Athirat, familièrement rapprochée de l’Ashéra biblique dans l’histoire de la recherche, apparaît à Ougarit comme une figure importante de l’entourage divin.
Kothar-wa-Hasis, artisan divin et détenteur du savoir technique, fabrique des armes et contribue à l’architecture du palais. Shapash, divinité solaire, joue un rôle de médiation dans certains épisodes. Athtar apparaît notamment dans la crise de succession. Les noms et fonctions ne constituent pas un catalogue immuable : l’enquête part des scènes dans lesquelles les dieux agissent, de leurs titres et des différences entre corpus textuels.
5. Le conflit avec Yamm : mer, fleuve et souveraineté
Les premières tablettes mettent Baal aux prises avec Yamm, aussi appelé Nahar, dont le domaine concerne la mer et les eaux. Le combat n’est pas simplement une lutte de l’ordre contre un « chaos » abstrait ; il s’inscrit dans une rivalité pour le pouvoir divin. Les assemblées, les messagers et les discours de défi montrent que la souveraineté doit être décidée et publiquement reconnue.
Kothar fabrique pour Baal deux massues dotées de noms. Le récit fait des armes des auxiliaires dramatiques de la victoire contre Yamm. Une tablette conservée au Louvre, AO 16640, appartient précisément au dossier du conflit avec le prince de la Mer. Une autre, AO 16643, évoque ce « poème du prince de la mer ». Les numéros de catalogue permettent de relier l’argument historique à des objets réels plutôt qu’à une paraphrase secondaire. Louvre, AO 16640 ; Louvre, AO 16643.
6. Le palais de Baal : architecture et droit de régner
La construction du palais occupe les tablettes centrales. Baal cherche à obtenir une résidence correspondant à sa position, et la requête fait intervenir les négociations entre dieux, particulièrement El et Athirat. Les détails du bâtiment, de ses ouvertures et de sa fabrication par Kothar structurent la narration. L’importance du palais n’est pas seulement domestique : dans les langues politiques du Proche-Orient, posséder un palais visible affirme une place reconnue dans la hiérarchie souveraine.
La discussion sur les fenêtres et sur l’ouverture du palais est particulièrement importante pour la mise en scène de la puissance atmosphérique du dieu de l’orage. Il faut toutefois éviter de transformer chaque détail architectural en donnée d’histoire de la construction ougaritique. Les scènes mythiques réemploient des éléments matériels connus tout en leur attribuant un sens divin.
7. Le conflit avec Mot : la mort et les limites d’une royauté
La dernière partie conservée oppose Baal à Mot, puissance de la Mort. Le récit évoque un départ ou une descente de Baal, une disparition et des scènes de deuil. Anat intervient avec une violence extrême contre Mot, puis la narration donne à voir la restauration de Baal. Les lacunes et la densité poétique des passages interdisent de présenter le déroulement précis comme totalement assuré.
L’analyse traditionnelle du Cycle comme un drame agricole annuel — le dieu mourant en saison sèche et renaissant avec les pluies — est aujourd’hui discutée. Des images de sécheresse, de fertilité et de retour sont bien présentes, mais elles ne justifient pas à elles seules l’existence d’un rituel saisonnier reproduisant scène par scène les aventures de Baal. Les lectures politiques et théologiques du conflit apportent des perspectives complémentaires.
8. Anat : guerre, deuil et puissance féminine
Anat ne se réduit pas au rôle de compagne ou d’auxiliaire affective du héros principal. Les textes lui confèrent une capacité d’intervention, des initiatives violentes et une forte autorité rituelle. L’histoire moderne des interprétations a parfois projeté sur elle une figure générique de « grande déesse » ou de principe féminin. Une méthode textuelle doit repartir des scènes conservées et préciser quand la comparaison avec d’autres déesses est fondée sur un motif réel et quand elle relève d’une spéculation.
Le rapport entre Anat, Baal, Mot et Shapash permet d’étudier les relations entre guerre, mort et rétablissement de l’ordre. L’échelle des violences exprimées doit être comprise dans les conventions de la poésie mythologique, sans confusion avec une description immédiate des pratiques sociales des habitants d’Ougarit.
9. Le Cycle comme théologie politique
L’un des grands enjeux historiographiques consiste à comprendre la souveraineté de Baal comme construite et contestée, non comme absolue dès le départ. Sa victoire sur Yamm, l’établissement de son palais et sa confrontation avec Mot dessinent les limites de son pouvoir. El conserve une prééminence spécifique et d’autres figures contrôlent ou négocient certains domaines. Ce polythéisme articule donc des compétences qui ne se réduisent pas à un chef divin unique.
Mark S. Smith a proposé de lire ces tensions comme une représentation politique du cosmos. La monarchie divine est en même temps unité et compétition. Les échos possibles avec les conceptions royales humaines doivent être étudiés avec le contexte social de la cour ougaritique, mais le poème ne peut être identifié simplement à un décret de la monarchie historique.
10. Le dieu de l’orage dans le Levant et le Proche-Orient
Baal appartient à une famille de représentations de divinités de l’orage et de la pluie que l’on retrouve sous diverses formes au Levant et en Anatolie, notamment Hadad ou Teššub selon les lieux et les traditions. Les dieux ont en commun des aspects atmosphériques et guerriers, mais leurs relations de parenté, leurs titres et leurs contextes cultuels varient. L’existence de ressemblances n’autorise pas une équivalence systématique de toutes les figures.
L’étude de l’iconographie du dieu brandissant la foudre permet de croiser textes et images. Toutefois, l’identification d’une statuette ou d’une stèle dépend aussi de son lieu de découverte, de ses attributs et de son contexte. Un objet ne peut pas être nommé « Baal » seulement parce qu’il représente un dieu armé.
11. Comparaison avec Marduk, Zeus et les traditions bibliques
Le combat de Baal contre Yamm rapproche certains motifs du combat de Marduk contre Tiamat et de plusieurs représentations bibliques de la victoire divine sur la mer ou sur des monstres aquatiques. Il est scientifiquement légitime de comparer des formules et des images dans des traditions proches géographiquement. Il est en revanche abusif d’affirmer que chaque récit plus tardif reproduit mot à mot une tablette ougaritique. Il faut distinguer circulation de motifs, héritages linguistiques et dépendance textuelle démontrable.
Le combat de Zeus contre Typhon, dans des versions grecques, offre encore un autre exemple d’organisation du pouvoir après la victoire d’un dieu de l’orage. La comparaison doit associer chronologie, contacts interculturels et différences majeures : Zeus n’obtient pas son palais selon la séquence de Baal, et les protagonistes de ses conflits n’ont pas tous d’équivalent direct.
12. Conditions de récitation et fonction des archives
Le ministère français de la Culture signale que certains indices ont conduit à proposer une récitation ou un chant de ces poèmes à l’occasion de banquets royaux. Cette fonction n’est pas un fait entièrement établi pour chaque tablette du Cycle. L’inscription du récit dans les archives de scribes invite à étudier les pratiques lettrées, l’apprentissage, le prestige de la poésie et la relation entre le palais et les institutions cultuelles.
Les textes retrouvés dans la « maison du grand prêtre » et dans d’autres contextes sont des objets archéologiques. Pour chaque fragment, il faut préciser les éventuels raccords, la datation proposée, les traces matérielles et le musée détenteur. La reconstitution numérique d’une tablette dispersée entre collections peut être précieuse, mais demande de signaler clairement les montages et les interventions éditoriales.
13. Grille critique : faits, traditions, hypothèses
- Fait établi : présence de tablettes ougaritiques du Bronze récent, système alphabétique cunéiforme, présence de récits sur Baal, Yamm, Mot, El, Anat et Kothar.
- Étude philologique : ordre et jonction des fragments, restitution de lignes manquantes, construction d’un cycle littéraire à partir de six tablettes.
- Interprétation structurée : la conquête de la souveraineté divine, l’importance politique du palais et les limites du pouvoir de Baal.
- Hypothèse discutée : lecture du conflit avec Mot comme reproduction littérale d’un rite agricole annuel.
- Non démontré : identité absolue de Baal, Marduk et Zeus ; relation de copie directe pour chaque motif rencontré dans la Bible ou dans la mythologie grecque.
14. Corpus, éditions scientifiques et objets catalogués
- Ministère de la Culture, Ougarit — Le cycle de Baal : présentation en français et extrait traduit par Pierre Bordreuil et Dennis Pardee.
- Musée du Louvre, tablette AO 16640, Cycle de Baal, KTU 1.2 : inventaire, provenance, datation, matériaux et images.
- Musée du Louvre, tablette AO 16643, « Poème du prince de la mer ».
- Université de Göttingen, bibliographie sur les textes ougaritiques.
- Mark S. Smith, The Ugaritic Baal Cycle, vol. I, Introduction with Text, Translation and Commentary of KTU 1.1–1.2, Brill, 1994.
- Mark S. Smith et Wayne T. Pitard, The Ugaritic Baal Cycle, vol. II, Introduction with Text, Translation and Commentary of KTU/CAT 1.3–1.4, Brill, 2009.
- Nicolas Wyatt, Religious Texts from Ugarit, deuxième édition, Sheffield Academic Press, 2002.
- Pierre Bordreuil et Dennis Pardee, Manuel d’ougaritique, deux volumes, Geuthner, 2004.
- André Caquot, Maurice Sznycer et Andrée Herdner, Textes ougaritiques I. Mythes et légendes, Cerf, 1974.
Liens MYTHOS : Bibliothèque — Mésopotamie · Enūma eliš — Babylone · Méthodes documentaires. Cette synthèse ne reproduit aucun passage étendu de traduction sous droits. Pour citer le texte ancien, donner toujours KTU, colonne, lignes et édition.
MYTHOS — Séminaire complémentaire : Le Cycle de Baal — texte fragmentaire et royauté du dieu de l’orage
Protocole documentaire : chaque témoignage est évalué par son genre, sa date, son support et son état de conservation. Les traditions comparées ne sont pas présumées identiques et les arguments historiographiques restent discutables.
KTU et AO : pourquoi un numéro de tablette importe
Le Cycle de Baal est connu par un ensemble de tablettes ougaritiques de Ras Shamra, dont les numéros KTU permettent de distinguer les textes et leurs états de conservation. Une tablette conservée au Louvre sous le numéro AO 16640 (RS 3.367) appartient au dossier du Cycle et correspond à KTU 1.2. Le musée précise que l’objet est fragmentaire et qu’un raccord anciennement suggéré avec AO 16640 bis est probablement erroné. Ce détail matériel change la lecture du texte : il faut respecter les lacunes, signaler les restitutions et éviter de présenter chaque traduction publiée comme une transcription continue d’un manuscrit intact. Les comparaisons avec d’autres mythes levantins ne peuvent donc se passer d’une référence précise à l’édition et au témoin.
Yamm et Mot ne sont pas de simples « ennemis élémentaires »
Baal affronte la puissance appelée Yamm, liée à la mer, puis doit composer avec Mot, associé à la mort. Mais le récit ne présente pas seulement une guerre abstraite de l’orage contre l’eau ou la sécheresse. El, Anat, Athirat, Kothar-wa-Hasis et les messagers participent à une série de négociations, de menaces et de dispositifs de reconnaissance. Le problème central est celui d’une royauté divine instable dont la légitimité ne peut être acquise par la seule violence. Lorsque Baal obtient l’autorisation de construire son palais, le bâtiment fait partie du langage de sa place parmi les dieux. L’architecture mythique du palais ne constitue cependant pas un plan du temple archéologique de Baal à Ougarit.
La mort du dieu : le lecteur ne doit pas inventer un calendrier agricole automatique
L’affrontement avec Mot et la recherche de Baal par Anat ont souvent été interprétés comme l’expression d’un cycle saisonnier de sécheresse et de renaissance. Cette lecture peut orienter la recherche, mais elle demande des preuves textuelles et cultuelles indépendantes : la succession narrative n’est pas nécessairement le script d’une fête annuelle. Les tablettes connues ne donnent pas un compte rendu complet de la façon dont le texte était récité devant une assemblée ou utilisé par les officiants. L’historien doit laisser ouverte la question du rapport entre mythologie royale, langage de la fertilité et usages rituels. Il faut aussi distinguer la forme ougaritique de Baal de toutes les figures postérieures portant un nom apparenté.
Comparer Marduk et Baal en conservant les médiations historiques
Les deux poèmes mettent en scène un dieu qui acquiert ou consolide une position dominante au travers de conflits cosmiques. Cette ressemblance n’est pas une preuve suffisante de transmission directe d’un poème particulier de Babylone à Ougarit : l’aire du Proche-Orient ancien a connu des contacts, mais leurs trajectoires doivent être documentées par les langues, les archives et les chronologies. Un tableau comparatif peut opposer Baal et Yamm à Marduk et Tiamat, à condition de noter que la succession des scènes, le rôle d’El et le thème du palais diffèrent des sept tablettes de l’Enūma eliš. Les comparaisons sont d’autant plus fécondes qu’elles conservent ces différences.
| Source / objet | Datation / genre | Apport | Limite de preuve |
|---|---|---|---|
| AO 16640 / RS 3.367 / KTU 1.2 | Louvre, tablette fragmentaire | Attestation directe du Cycle | Raccord avec AO 16640 bis contesté |
| Conflit de Baal et Yamm | Mythologie ougaritique | Souveraineté, alliances et négociations | Ne résume pas tous les cultes de Baal |
| Le palais de Baal | Récit mythologique | Reconnaissance politique par le bâti | Pas plan du temple historique |
| Baal, Anat et Mot | Fragments mythologiques | Mort, deuil, puissance féminine | Rite saisonnier non établi |
| Enūma eliš | Akkadien babylonien | Comparaison du pouvoir divin | Ne pas assimiler toutes les séquences |
Bibliographie et notices de collections
- Musée du Louvre, AO 16640, description, dimensions et état
- Wikimedia Commons, AO16640 photo de Rama CC BY-SA 2.0 FR
- MYTHOS — Mésopotamie
- MYTHOS — Atlas comparatif
Exercice de niveau master. Choisir une affirmation transmise par le poème ou le texte religieux et deux documents indépendants. Décrire ce que les fragments, les objets et les éditions modernes prouvent effectivement. Identifier au moins une restitution et une interprétation débattue. Une œuvre littéraire ou une image rituelle ne doit pas être traitée comme le compte rendu d’un événement historique.
