MYTHOS — étude universitaire transversale, 29 octobre 2026. Collections : Perse et Iran ancien / Rome antique / Religions comparées. Du Mithra des hymnes indo-iraniens à Mithras, dieu d’un culte initiatique actif dans l’Empire romain, l’histoire religieuse offre un cas exemplaire de circulation, de transformation et d’appropriation culturelle. Une continuité de nom est établie ; la continuité d’une institution religieuse, de ses mythes et de ses rites ne l’est pas. L’étude confronte les textes védiques et avestiques, les inscriptions achéménides et les vestiges des mithréums, en séparant les données assurées, les propositions plausibles et les scénarios débattus.

Question fondamentale : le mithraïsme romain est-il la transplantation d’un ancien culte perse ou une innovation religieuse romaine utilisant des traditions et des signes iraniens ? La réponse exige une comparaison documentaire et historique : les textes iraniens décrivent une divinité garante des contrats, tandis que les sanctuaires romains montrent des repas collectifs, des grades, un décor cosmique et un Mithras terrassant le taureau. Le passage de l’un à l’autre ne peut être reconstitué par une simple ressemblance.

I. Repères chronologiques : ne pas superposer les millénaires

PériodeSources / situationDegré de connaissance
IIe millénaire av. n. è.Mitra et Varuṇa nommés dans des serments du traité hittito-mitannien ; traditions indo-iraniennes anciennesNoms attestés ; datation des formes orales plus complexe
Ier millénaire av. n. è.Hymnes védiques et avestiques, dont le Mihr Yašt ; transmission oraleTextes conservés par des traditions de rédaction plus tardives
IVe siècle av. n. è.Artaxerxès II invoque Ahuramazda, Anāhitā et Mithra dans ses inscriptions royalesAttestation royale épigraphique assurée
Env. 75–125 de n. è.Premiers témoignages romains attribuables au culte initiatique de MithrasCorpus encore réduit ; origine géographique indécidable
IIe–IVe siècles de n. è.Expansion des mithréums, des reliefs, des dédicaces, des repas cultuels et des gradesDocumentation archéologique abondante, mais doctrines peu explicites
IVe–Ve siècles de n. è.Transformations religieuses et disparition progressive des communautés attestéesProcessus variables selon les régions ; causalité plurielle

Ces dates ne dessinent pas une généalogie linéaire. Les cultures indo-iraniennes et les communautés romaines n’emploient ni les mêmes langues, ni les mêmes formes d’archives, ni les mêmes pratiques d’initiation connues. Une antériorité ne fournit pas à elle seule la preuve d’une transmission rituelle.

II. Mitra dans le monde indo-iranien : le contrat, la vigilance et l’ordre

En vieux indien, Mitrá est associé à Varuṇa dans la poésie védique ; en avestique, Miθra est une puissance religieuse indépendante dont le nom renvoie à la notion d’accord, de pacte et d’engagement. Les correspondances lexicales et théologiques sont importantes : vigilance incessante, sanction du mensonge, protection de ceux qui respectent leurs promesses, défense de l’ordre. La comparaison indo-iranienne est ici fondée sur des parentés linguistiques et textuelles, non sur une hypothèse de simple imitation romaine.

Le Mihr Yašt (Yašt 10), hymne avestique consacré à Miθra, le représente surveillant les contrats et poursuivant leurs violateurs. Son regard embrasse de vastes espaces ; il surveille depuis les montagnes et conduit un char. Ces images articulent souveraineté religieuse, loyauté et cosmologie. Réduire Mithra à un « dieu du soleil » ou à un « dieu de la lumière » simplifie excessivement un dossier dont les associations solaires sont historiquement évolutives. Voir Encyclopaedia Iranica, « Mihr Yašt » et « Mithra I ».

III. Mithra dans les inscriptions achéménides : Artaxerxès II

Les inscriptions monumentales des souverains achéménides offrent un autre type de preuve. Alors que les proclamations de Darius Ier mettent en avant Ahuramazda, certaines inscriptions d’Artaxerxès II (404–358 av. n. è.) nomment explicitement Ahuramazda, Anāhitā et Mithra comme protecteurs du roi et des constructions. L’inscription A²Ha d’Ecbatane donne ainsi une invocation royale dont la forme matérielle et le contexte de propagande ne doivent pas être confondus avec les hymnes de l’Avesta. Transcription et traduction de A²Ha ; Pierre Lecoq, Les Inscriptions de la Perse achéménide (1997).

Cette apparition du nom dans la documentation royale ne signifie ni que le dieu a été inventé sous Artaxerxès II, ni qu’un système religieux national aurait alors été fixé. Elle démontre plus précisément une intégration du nom de Mithra au langage de légitimation et de protection des inscriptions royales. Un dossier sur Behistun est en préparation ; la comparaison des inscriptions doit porter sur leur datation et sur leurs formules effectives.

IV. La question des origines romaines : continuité ou réinvention ?

Franz Cumont développa à la fin du XIXe siècle la thèse d’un mithraïsme romain essentiellement perse, adapté progressivement au monde gréco-romain. Depuis les années 1970, des chercheurs ont réexaminé la documentation et contesté l’idée d’une transmission institutionnelle continue. Roger Beck a souligné qu’aucun consensus définitif ne s’est imposé, tandis qu’Aleš Chalupa rappelle que les vestiges romains les plus anciens se situent approximativement entre 75 et 125 de notre ère, sans permettre d’identifier avec certitude un centre fondateur.

La réinvention romaine ne suppose pas l’absence de tout lien iranien : un dieu peut être adapté, traduit et doté d’un nouveau programme rituel sans qu’un temple et son personnel aient été « transportés » en bloc depuis la Perse. Parmi les modèles proposés figurent l’Anatolie, la Commagène et Rome elle-même ; aucun ne constitue aujourd’hui une certitude archivistique. Sources : Roger Beck, « Mithraism » ; Aleš Chalupa, « The Origins of the Roman Cult of Mithras… », 2016.

V. Les mithréums : architecture d’un culte de petite communauté

Le mithraeum romain est souvent une salle longitudinale de taille relativement modeste, aménagée à l’intérieur d’un bâtiment, sous une structure existante ou dans un espace évoquant une grotte. Deux banquettes latérales encadrent fréquemment un passage central conduisant vers une image ou un relief cultuel. Les formes et les équipements varient. Ce cadre intime contraste avec les grands temples civiques à autel extérieur, mais il serait incorrect d’en conclure que chaque mithréum était intégralement souterrain.

Les découvertes d’Ostie, de Rome et des frontières septentrionales de l’Empire permettent de mesurer la diversité des lieux : port marchand, quartier urbain, fort et établissement de garnison. À Carrawburgh, sur le mur d’Hadrien, le sanctuaire a été bâti vers l’an 200 ; English Heritage présente son contexte archéologique. La forme du local renseigne sur le rassemblement de petits groupes, non sur une doctrine entièrement perdue.

VI. La tauroctonie : iconographie majeure et récit absent

Relief romain de Mithras tuant le taureau entouré d’animaux, dédicacé par Apronianus en 172.
Source antique datée. Tauroctonie de Nersae, relief offert par Apronianus en 172 de notre ère (CIL IX 4109), conservé à Rome. Photo Marie-Lan Nguyen (2006), Wikimedia Commons, domaine public. La scène figure un mythe ; elle ne prouve pas un sacrifice de taureau identique pendant chaque cérémonie.

La tauroctonie représente Mithras maîtrisant un taureau et brandissant un couteau. On rencontre fréquemment autour de l’animal le chien, le serpent, le scorpion, un corbeau ainsi que deux porteurs de torches, Cautès et Cautopatès. Le dieu porte souvent bonnet et vêtement désignés comme « perses » par l’iconographie gréco-romaine. La répétition du schéma sur des supports éloignés atteste un langage cultuel partagé ; elle ne livre pas le texte d’un récit canonique.

Plusieurs lectures ont été avancées : renouvellement cosmique, fécondité, cycles saisonniers et symboles des constellations. La position astrale du taureau et des autres animaux nourrit des hypothèses, mais la correspondance exacte entre chaque détail et une configuration céleste reste discutée. David Ulansey a proposé une interprétation liée à la précession des équinoxes : il faut la présenter comme un modèle savant, non comme un « secret » définitivement retrouvé. Voir Ulansey, The Origins of the Mithraic Mysteries (1991) et Beck, « Cosmogony and Cosmology II ».

VII. Le banquet et l’association : les actes mieux documentés que la liturgie

L’architecture des banquettes et les dépôts archéologiques de vaisselle et de restes alimentaires suggèrent une place importante du repas commun. L’iconographie représente également un banquet de Mithras et de Sol après l’épisode du taureau. Il faut distinguer ce repas mythique figuré, les repas réels de communautés mithriaques et les repas de l’imaginaire moderne. L’existence de banquets est fortement soutenue par les vestiges ; le déroulement précis des paroles, des chants et des rites de passage ne peut être entièrement reconstitué.

Les dédicants attestés incluent des soldats, mais aussi des esclaves impériaux, des affranchis et des acteurs de réseaux commerciaux. On ne peut donc parler d’une simple « religion de militaires ». Les réseaux de circulation de l’Empire facilitent la diffusion de sanctuaires dont les implantations restent locales et adaptées aux milieux sociaux concernés. Voir Cambridge, « Roman Religion in the Classroom ».

VIII. Les sept grades : ce que montre la mosaïque d’Ostie

Un célèbre pavement du mithréum de Felicissimus à Ostie figure des symboles associés à sept titres initiatiques : Corax (« Corbeau »), Nymphus (« Époux »), Miles (« Soldat »), Leo (« Lion »), Perses (« Perse »), Heliodromus (« Coureur du Soleil ») et Pater (« Père »). Le parcours est attesté pour certaines communautés, mais il ne faut pas supposer que chaque mithréum de chaque province a possédé une hiérarchie absolument identique à toutes les époques.

Mosaïque romaine d’Ostie ornée d’une épée courbe et d’un croissant de lune pour le grade Perses.
Document archéologique. Panneau du cinquième grade, Perses, mithréum de Felicissimus, Ostie. Photo Marie-Lan Nguyen (2006), Wikimedia Commons, CC BY 2.5. Photo non retouchée.
GradeTraduction usuelleEmblèmes ou fonction généralement associés
CoraxCorbeauCorbeau, rôle de service dans certains témoignages
NymphusÉpoux / mariéVocabulaire nuptial symbolique
MilesSoldatLance et équipement militaire
LeoLionFeu, purification, miel dans certaines sources
PersesPerseSymboles persisants et lunaires dans la mosaïque
HeliodromusCoureur du SoleilEmblèmes solaires
PaterPèrePrésidence et autorité communautaire

Le classement est un outil de lecture de la mosaïque, non une description intégrale des « examens » que subirait chaque initié. Les sources externes, notamment Porphyre (De antro nympharum, 15), ont leurs propres enjeux intellectuels. Sur la valeur des titres et les variations locales : Roger Beck, The Religion of the Mithras Cult in the Roman Empire (2006) ; R. L. Gordon et les recherches de réception épigraphique.

IX. Mithras, Sol et l’astronomie : plusieurs niveaux de lecture

Le dieu apparaît souvent associé à Sol, personnage solaire identifiable par son rayonnement ou son char. Le mithréum peut être conçu comme une image réduite du cosmos : l’orientation, les signes du zodiaque et les sept astres associés aux grades ont nourri des lectures astronomiques. Cette dimension est suffisamment attestée dans plusieurs monuments pour être étudiée comme un langage religieux, mais aucun manuel interne complet n’en explique le fonctionnement.

Une figure solaire n’est pas nécessairement interchangeable avec le dieu iranien Mithra du Yašt, avec le dieu romain Sol Invictus, ni avec une conception moderne de la lumière. Leurs associations varient selon les textes, les périodes et les inscriptions. La distinction des catégories évite une « religion solaire universelle » reconstruite rétrospectivement.

X. Les femmes : exclusion initiatique, dédicaces et incertitudes

La documentation connue ne permet pas d’identifier avec assurance des femmes initiées dans les communautés romaines ordinaires. Cela ne signifie pas que les femmes n’aient jamais entretenu aucun rapport avec le culte : des dédicaces féminines existent et quelques indices littéraires ont donné lieu à discussion. La distinction entre initiation attestée, fréquentation possible, dédicace et appartenance à la communauté est donc fondamentale.

La répartition sociale des témoignages peut résulter de règles cultuelles, mais aussi de pratiques de conservation et de visibilité épigraphique. Il convient de ne pas transformer le constat « nous ne connaissons pas d’initiée certaine » en une affirmation positive portant sur tous les lieux et toutes les époques. Voir Aleš Chalupa, « Hyenas or Lionesses? Mithraism and Women in the Religious World of Late Antiquity », 2005.

XI. Mithras et le christianisme : les parallèles à contrôler

Les comparaisons populaires entre mithraïsme et christianisme sont souvent excessives. L’affirmation selon laquelle Mithras serait né d’une vierge le 25 décembre, aurait eu douze disciples puis aurait été ressuscité selon une intrigue identique à celle des évangiles n’est pas étayée par le corpus mithriaque. Les images connues montrent notamment Mithras surgissant d’un rocher ; la date du 25 décembre ne peut pas être prouvée comme fête mithriaque à partir des inscriptions conservées.

Certains auteurs chrétiens, tel Tertullien, dénoncent des rites qu’ils jugent trompeusement semblables aux leurs. Ils constituent des témoins polémiques, non des ethnographes neutres. Les communautés ont vécu dans le même Empire et pouvaient partager un vocabulaire rituel général (initiation, repas, salut), mais des catégories communes ne prouvent pas une copie directe. Sur ces rapprochements, leur histoire savante et leurs limites : « Evangelicalism and Empire: Rudyard Kipling on the Roman Cult of Mithras and Christianization », Classical Receptions Journal (2021).

XII. Disparition et transformation des lieux de culte

La fin des communautés mithriaques n’obéit pas à une cause unique uniformément démontrée. Les lois impériales, la christianisation, la transformation de l’armée, les modifications des réseaux urbains et commerciaux, ainsi que l’abandon de bâtiments ont contribué dans des proportions variables. Quelques sanctuaires présentent des indices de violence ; beaucoup d’autres livrent surtout des traces de remaniement et de désaffectation. Il serait aussi abusif de raconter une extermination systématique que de nier les conflits religieux de l’Antiquité tardive.

XIII. Méthode comparée : distinguer quatre niveaux de preuve

QuestionÉnoncé fondéSaut interprétatif à éviter
Identité divineLe nom de Mithra/Mithras relie deux traditions historiquesLes rites romains seraient identiques aux rituels iraniens
Institution religieuseLes mithréums romains sont archéologiquement documentésLa Perse possédait les mêmes grades de mithréum
IconographieLa tauroctonie est récurrente et centrale à RomeChaque symbole posséderait une traduction unique et certaine
Parallèle chrétienInitiation et repas existent dans plusieurs traditionsUne généalogie directe et totale serait prouvée

Faits établis : filiation nominale indo-iranienne, inscription royale d’Artaxerxès II, centaines de documents matériels relatifs aux cultes de Mithras à l’époque impériale. Hypothèses plausibles : certaines transmissions iconographiques et religieuses par des milieux anatoliens et des réseaux romains. Interprétations discutées : fondateur et lieu de naissance précis du mithraïsme romain, signification exhaustive de la tauroctonie, homogénéité des grades, continuité d’un ancien rituel iranien.

XIV. Pour poursuivre dans MYTHOS : parcours intercollections

XV. Bibliographie critique et ressources directement exploitables

Note éditoriale MYTHOS. Cette étude ne prétend pas restituer une liturgie mithriaque perdue : elle met à disposition des textes datés, des monuments situés, des hypothèses identifiables et des bibliographies afin de rendre vérifiable chaque rapprochement. Toute nouvelle étude de détail devra conserver cette séparation entre sources primaires, constructions de la recherche et vulgarisations populaires.