MYTHOS — Dossier universitaire, octobre 2026. Collection : Égypte ancienne / Textes funéraires. Les Textes des pyramides sont un ensemble de formules rituelles et religieuses en égyptien ancien inscrites dans des espaces souterrains de pyramides royales de Saqqara à partir de la fin de la Ve dynastie. Le premier corpus monumental conservé se trouve dans la pyramide d’Ounas, souverain du XXIVe siècle avant notre ère. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas d’un livre unique rédigé une fois pour toutes, mais d’une tradition de récitations choisies et disposées différemment selon les monuments.

Plan moderne du complexe funéraire d’Ounas à Saqqarah montrant les grandes parties de la pyramide et de ses temples.
Plan archéologique de synthèse. Complexe funéraire d’Ounas, plan GDK (2009) dérivé de Franck Monnier (2007). Source et crédits, domaine public. Il s’agit d’un schéma moderne, pas d’un plan ancien.
Chambre funéraire de la pyramide d’Ounas, colonnes d’hiéroglyphes au mur, plafond étoilé et sarcophage.
Photographie archéologique. Chambre funéraire de la pyramide d’Ounas à Saqqarah, Ve dynastie. Photo Vincent Brown (2011). Source · CC BY 2.0. Le monument a été photographié à l’époque moderne.

Problématique. Comment les inscriptions élaborent-elles le passage du roi défunt à une existence transfigurée dans le monde divin ? Que nous apprend leur organisation sur les pratiques de récitation, les lieux de la chambre funéraire et les institutions de la royauté ? Le dossier s’appuie sur les inscriptions de Saqqara, les éditions de James P. Allen et les analyses d’Harold M. Hays, sans projeter automatiquement sur l’Ancien Empire les théologies mieux attestées à des époques ultérieures.

1. Ounas : première inscription monumentale conservée

La pyramide d’Ounas, près de la chaussée de Djéser à Saqqara, contient le plus ancien ensemble substantiel de formules funéraires gravées sur les parois de ses chambres intérieures. Cette affirmation porte sur l’état de conservation actuel, non sur la création soudaine des textes sous Ounas : une partie de leur langage et de leurs pratiques est probablement plus ancienne que les copies monumentales connues. Les murs constituent des témoins matériels de transmission, plutôt qu’un certificat de naissance littéraire.

Les colonnes hiéroglyphiques, jadis remplies de pigment, encadraient le sarcophage et les autres espaces souterrains. L’analyse de leur emplacement est essentielle. Le défunt ne reçoit pas seulement un texte à lire : le monument organise autour de lui une présence verbale rituelle et une architecture permettant le passage symbolique entre monde des vivants et vie divine.

2. Le corpus : Ounas, Téti, Pépy I, Mérenrê, Pépy II et les reines

Les textes sont attestés dans les pyramides de plusieurs souverains de la VIe dynastie, notamment Téti, Pépy I, Mérenrê et Pépy II, puis dans celle d’Ibi, ainsi que dans des monuments de reines. La reine Neith, épouse de Pépy II, possède un ensemble particulièrement important ; ceux d’Iput II et d’Oudjebten sont plus fragmentaires. Les recherches ont aussi mis au jour des fragments dans d’autres tombes féminines de l’entourage royal.

La présence des formules dans des pyramides de reines invite à corriger la simplification selon laquelle elles auraient été exclusivement réservées aux rois masculins. Mais l’élargissement des bénéficiaires a sa chronologie, et il ne faut pas imaginer un accès égal de toutes les catégories sociales sous l’Ancien Empire. Les exemplaires plus tardifs dans des contextes non royaux relèvent d’une histoire nouvelle de la circulation de ce répertoire.

3. Comment citer une formule : PT, § et éditions

Dans la recherche, les récitations sont fréquemment repérées par les numéros de formules Pyramid Text (PT) hérités de l’édition classique de Kurt Sethe, accompagnés de divisions et de repères plus précis. Les éditions récentes ont ajouté des textes ou modifié les présentations. Chaque référence scientifique doit préciser l’édition utilisée, les numéros, la version monumentale et, lorsque cela importe, la position sur la paroi.

Une traduction peut différer d’une autre parce que les formes verbales de l’égyptien ancien et les emplois du langage rituel restent difficiles. James P. Allen insiste sur la valeur souvent atemporelle de la grammaire de ces formules. Une lecture historique ne doit donc pas transformer chaque injonction, souhait ou action rituelle en compte rendu d’un événement déjà accompli.

4. Rituels d’offrande et transformation du défunt

Une partie du corpus se rattache au service des offrandes : nourriture, boisson, purification, encensement et prise en charge du roi mort. Les formules associent actes matériels et parole rituelle. Elles visent à rendre les nourritures efficaces dans l’existence posthume et à intégrer le souverain au cercle des puissances divines. L’archéologie du mobilier et des installations funéraires donne un contexte concret aux paroles conservées.

L’analyse d’Harold M. Hays distingue utilement différentes fonctions des textes, notamment des récitations liées au culte mortuaire et d’autres orientées vers la préparation de la vie dans l’au-delà. Ces catégories ne signifient pas que chaque formule est isolable sans ambiguïté ; elles montrent que l’organisation de la tradition répondait à plusieurs logiques complémentaires.

5. L’ascension royale : ciel, étoiles et horizon

De nombreuses formules décrivent le roi comme montant au ciel, rejoignant les étoiles, franchissant des espaces cosmiques ou prenant place parmi les êtres impérissables. Les étoiles du Nord, qui semblent ne pas disparaître sous l’horizon, jouent un rôle important dans certaines représentations de stabilité posthume. D’autres séquences évoquent le soleil, les horizons et les déplacements de la barque divine. Le texte propose ainsi plusieurs modes de participation royale au cosmos.

Il serait inexact de réduire ces images à une doctrine exclusivement « stellaire » ou exclusivement « solaire ». Les recueils montrent une pluralité de traditions et de scènes rituelles. Leur coexistence doit être étudiée dans les différents monuments plutôt qu’harmonisée artificiellement en un seul parcours théologique.

6. Rê, Atoum, Nout, Geb et les divinités de l’Ancien Empire

Les récitations font intervenir des puissances divines associées à la création, au ciel, à la terre et à la royauté. Atoum et Rê occupent une place dans des formules de filiation solaire et de régénération ; Nout, Geb, Shou et Tefnout appartiennent à des généalogies et configurations cosmiques dont les détails varient selon les passages. Les titres des dieux doivent être interprétés en contexte plutôt que normalisés sur la base de manuels tardifs.

La notion d’Ennéade, ensemble de divinités souvent associé à Héliopolis, apparaît dans des représentations qui attestent le dynamisme des théologies de l’Ancien Empire. Il ne faut pas présumer que toutes les formules reflètent une version figée de la création. Le langage rituel combine filiations, épiclèses et paroles efficaces adaptées au bénéficiaire.

7. Osiris, Horus et la royauté rétablie

Osiris et Horus sont présents dans les Textes des pyramides, contrairement à l’idée que le récit osirien n’aurait émergé qu’au Moyen Empire. Le roi défunt peut être assimilé à Osiris, tandis que le successeur vivant ou le pouvoir filial est associé à Horus. Les figures de Seth et d’Isis apparaissent dans des séquences où la mort, la violence, la protection et le rétablissement de l’ordre s’articulent autour du souverain.

Les textes constituent une source ancienne sur ces rôles divins, mais ne nous donnent pas un récit narratif continu du meurtre d’Osiris comparable aux synthèses classiques de Plutarque, bien plus tardives. L’histoire des mythes doit partir des allusions et des actes rituels, puis examiner comment ils se développent dans les Textes des sarcophages, les hymnes et les compositions du Nouvel Empire.

8. La formule dite de l’Hymne cannibale

Les récitations PT 273–274 de la pyramide d’Ounas sont couramment appelées « Hymne cannibale » par les égyptologues modernes. Elles représentent le roi comme s’appropriant la puissance des dieux à travers des images de capture et de consommation extrêmement fortes. Leur caractère choquant pour le lecteur contemporain ne suffit pas à en déterminer le sens exact : les conventions du langage rituel et les images de transfert de forces doivent être étudiées avant toute lecture littérale.

Rien dans le texte ne démontre que les souverains d’Égypte auraient réellement pratiqué le cannibalisme décrit par cette séquence. Il s’agit d’un discours de puissance et de transformation placé dans un contexte funéraire. Les questions de genre, d’hyperbole et de fonction performative expliquent pourquoi la poésie rituelle emploie des images incompatibles avec une description objective du comportement alimentaire royal.

9. Écriture, image et efficacité de la parole

Les hiéroglyphes gravés dans les pyramides sont à la fois écriture et objets figurés. Les dispositions des colonnes, les choix de signes, les orientations et certaines manipulations graphiques des êtres vivants sont des éléments de l’histoire des pratiques funéraires. Les égyptologues relèvent que certaines représentations hiéroglyphiques d’êtres potentiellement dangereux pouvaient être évitées, modifiées ou rendues inoffensives dans un monument destiné au défunt.

Cette attention ne signifie pas que chaque signe serait un code ésotérique librement interprétable. Les variations doivent être décrites à partir de séries comparables et replacées dans les principes de l’écriture et du rituel. L’analyse philologique et la description archéologique sont ici indissociables.

10. Les Textes des sarcophages et les Livres des morts : continuités et déplacements

Des formules des Textes des pyramides continuèrent d’être copiées et adaptées dans des monuments du Moyen Empire. Les Textes des sarcophages réunissent des compositions anciennes et nouvelles, souvent sur les cercueils d’élites non royales. Le « Livre des morts », plus tardif, reprend plusieurs traditions funéraires tout en développant d’autres formules, des vignettes et des usages du rouleau de papyrus.

La succession scolaire « Textes des pyramides → Textes des sarcophages → Livre des morts » fournit un repère, mais ne doit pas être comprise comme le remplacement intégral d’un livre par un autre. Les traditions coexistent, se réécrivent et peuvent connaître des réemplois bien après leur première attestation. La catégorie de « démocratisation de l’au-delà » mérite elle aussi des nuances : diffusion sociale et accès réel ne progressent pas de façon uniforme.

11. Le cas des reines et le genre dans l’eschatologie royale

Les exemplaires de Neith et d’autres reines sont un champ majeur de recherches. Ils montrent comment des textes initialement attestés dans des monuments de rois pouvaient être adaptés ou transmis à des femmes de la famille royale. La variation des pronoms, des titres et des formules peut éclairer la place du genre dans la transformation posthume, mais les inscriptions sont parfois endommagées, et les règles d’adaptation ne sont pas identiques dans tous les cas.

L’interprétation devrait combiner les données des chambres funéraires, la titulature, les textes conservés et les stratégies d’édition. Un passage absent chez une reine peut s’expliquer par un choix rituel, par une autre phase de la tradition ou simplement par la disparition des blocs inscrits.

12. Découverte moderne, photographie et édition critique

À la fin du XIXe siècle, les explorations de Gaston Maspero ont rendu ces inscriptions largement connues des égyptologues. Kurt Sethe a établi une édition monumentale au début du XXe siècle ; les découvertes et révisions ultérieures, notamment les travaux français à Saqqara, ont considérablement étendu le corpus. Les éditions contemporaines combinent photographies, fac-similés, reconstitutions de fragments, transcriptions et traductions.

L’existence d’une version numérique ne dispense pas de contrôler les conditions de diffusion et les licences des photographies. Une bibliothèque de référence doit orienter vers les notices muséales, les travaux archéologiques et les éditions savantes, puis distinguer les passages directement conservés de ceux reconstruits.

13. Faits, interprétations et limites de notre savoir

  • Établi : inscriptions funéraires depuis Ounas, copies dans diverses pyramides royales et de reines, langue égyptienne ancienne, abondance des formules de transformation posthume.
  • Établi par les textes : représentations d’ascension, d’offrandes, de pouvoirs stellaires et solaires, rôle d’Osiris, d’Horus et d’autres divinités.
  • Interprétation philologique : catégories rituelles et fonctions des séquences suivant les monuments, sens des images de consommation des dieux.
  • À discuter : date d’apparition des formules antérieurement à leur plus ancien témoin conservé, continuités précises avec les compositions du Moyen Empire.
  • Non démontré : écriture d’un livre canonique unique en une seule date, pratique effective du cannibalisme royal ou accès universel à tous les rituels.

14. Bibliographie scientifique et documents consultables

Parcours MYTHOS : Bibliothèque — Égypte ancienne · Osiris, Abydos et les cultes funéraires · Akhetaton et les mutations religieuses · Sources et méthode. Les paraphrases ci-dessus sont originales ; pour citer une formule, consulter l’édition et indiquer le numéro PT, la version et la traduction.

MYTHOS — Séminaire complémentaire : Textes des pyramides — inscriptions monumentales et efficacité des formules

Protocole documentaire : chaque témoignage est évalué par son genre, sa date, son support et son état de conservation. Les traditions comparées ne sont pas présumées identiques et les arguments historiographiques restent discutables.

Ounas : la plus ancienne attestation monumentale conservée n’est pas la date d’invention de toutes les formules

Les chambres souterraines de la pyramide d’Ounas à Saqqarah, roi de la Ve dynastie, portent les premiers grands ensembles connus de Textes des pyramides gravés à l’intérieur d’une sépulture royale. Cette ancienneté matérielle n’autorise pas à affirmer que toutes les formules ont été composées lors de la construction du monument. L’écriture funéraire incorpore des pratiques et un langage rituel préexistants, dont l’histoire n’est pas directement accessible. La disposition sur les murs, près du sarcophage, sous le plafond étoilé et dans les espaces de passage, contribue au sens de l’ensemble : ce n’est pas un livre posé à plat, mais une composition monumentale articulée à l’architecture du tombeau.

L’espace funéraire : le texte agit dans une architecture

Le décor de façade de palais, la chambre funéraire, l’antichambre, les passages et le plafond étoilé ne sont pas des détails neutres. Ils organisent des parcours symboliques du défunt et des manières de considérer l’au-delà. Une photographie de la chambre d’Ounas permet de voir côte à côte l’architecture et les colonnes hiéroglyphiques. Elle n’en livre pas automatiquement la prononciation ancienne, ni les opérations rituelles qui étaient éventuellement réalisées au moment des funérailles. Pour interpréter une formule, il faut confronter le lieu d’inscription, la version transmise dans d’autres pyramides et les éditions modernes. Un plan de la pyramide peut rendre visible cette relation entre distribution des textes et espaces, mais ne doit pas être présenté comme un dessin réalisé par les bâtisseurs eux-mêmes.

La royauté divine et Osiris : ne pas raconter un catéchisme linéaire de l’au-delà

Les Textes des pyramides permettent au souverain d’être accueilli parmi les puissances célestes, de participer au monde des étoiles et d’assumer une relation à Osiris, Horus et Rê. Ces ensembles ne forment pas une synthèse doctrinale totalement harmonisée : la variété des formules reflète des situations rituelles et des imaginaires cosmiques différents. La formule conventionnellement appelée « Hymne cannibale » doit être comprise comme une scène extrême d’appropriation de forces divines et non comme une description littérale de pratiques alimentaires du roi. L’historiographie doit signaler ce qui relève de la métaphore, de l’efficacité verbale et des conventions de puissance royale.

Du texte royal aux textes funéraires ultérieurs : ni continuité totale ni rupture absolue

Des formulations et thèmes des Textes des pyramides réapparaissent sous d’autres formes dans les Textes des sarcophages puis dans les Livres des morts du Nouvel Empire. Mais la distribution sociale des inscriptions, les supports et les usages changent : les parois de la tombe royale, la caisse de cercueil et les rouleaux de papyrus ne remplissent pas exactement le même rôle. Il est inexact de dire que le Livre des morts serait simplement une copie du texte d’Ounas offerte à tout le monde. Une comparaison scientifique suit des formules identifiées, leurs transformations lexicales et leurs contextes matériels. Le catalogue d’un musée fournit ici une preuve plus solide qu’une généalogie générale et téléologique des « croyances égyptiennes ».

Source / objetDatation / genreApportLimite de preuve
Chambre funéraire d’OunasVe dynastie, SaqqarahTextes gravés, sarcophage et plafondNe documente pas une première rédaction absolue
PT, séries de formulesCorpus de versions royalesParole rituelle et destinée du roiCotation et variantes indispensables
Textes des sarcophagesMoyen Empire surtoutDiffusion et transformationSupports et public différents
Livre des morts, papyrus d’AniNouvel EmpireRédaction et images funérairesPas une traduction du texte d’Ounas
Tableau critique : faits matériels, œuvres narratives et interprétations sont distingués.

Bibliographie et notices de collections

Exercice de niveau master. Choisir une affirmation transmise par le poème ou le texte religieux et deux documents indépendants. Décrire ce que les fragments, les objets et les éditions modernes prouvent effectivement. Identifier au moins une restitution et une interprétation débattue. Une œuvre littéraire ou une image rituelle ne doit pas être traitée comme le compte rendu d’un événement historique.