MYTHOS — Monographie archéologique, 28 octobre 2026. Collection : Anatolie hittite. Yazılıkaya, « la roche inscrite », est un sanctuaire rupestre situé à proximité de l’ancienne capitale hittite Hattuša, en Anatolie centrale. Ses deux chambres naturelles, désignées par les archéologues comme A et B, portent des reliefs de divinités, de figures royales et d’êtres appartenant au monde souterrain. Cet ensemble, particulièrement développé à la fin du XIIIe siècle avant notre ère, constitue un témoignage exceptionnel sur les liens entre le panthéon hourro-hittite, l’image du pouvoir royal et l’organisation de l’espace sacré.


Problématique. Que disent les reliefs lorsqu’ils sont replacés dans le paysage, dans les programmes architecturaux et dans l’idéologie de la cour de Tudḫaliya IV ? Le sanctuaire illustre-t-il une cosmogonie, une liturgie royale, un culte des morts ou un calendrier monumental ? La réponse exige de distinguer les inscriptions et figures réellement observables des hypothèses fonctionnelles, parfois séduisantes mais contestées.
1. Hattuša et son paysage religieux
Hattuša fut le cœur politique et administratif de l’empire hittite au IIe millénaire avant notre ère. Ses temples, portes monumentales, fortifications et archives montrent une société où religion et souveraineté s’inséraient dans des institutions complexes. Yazılıkaya est un sanctuaire hors des murs, à quelques kilomètres de la ville. Sa situation dans les affleurements rocheux n’est pas un simple décor : elle oriente les déplacements, l’éclairage, les accès et les possibilités de rassemblement.
La notice UNESCO sur Hattuša inclut Yazılıkaya dans le paysage monumental de la capitale. Le site archéologique ne doit donc pas être étudié comme une galerie indépendante ; il s’intègre aux routes, à la topographie et aux cérémonies d’une cour dynastique.
2. Le sanctuaire, ses deux chambres et ses espaces construits
Deux enclos naturels structurent le monument. La chambre A est un vaste espace bordé de parois portant les processions divines ; la chambre B, plus étroite et protégée par son accès, contient notamment une file de douze puissances et une représentation du roi accompagné d’une divinité protectrice. Des bâtiments avaient été élevés devant les rochers et les archéologues ont identifié plusieurs phases de construction.
Ces faits sont documentés par les plans, relevés et photographies de fouille. L’identification d’un temple ou d’un dispositif d’accès ne livre pas d’emblée la nature exacte des cérémonies. Le chercheur doit examiner chaque phase chronologique et ne pas supposer que tous les reliefs furent sculptés simultanément.
3. La chambre A : une procession de dieux et de déesses
Les figures de la chambre A sont organisées en deux longues processions se dirigeant vers la scène principale. Les divinités masculines se trouvent majoritairement sur un côté, les féminines sur l’autre, ce qui crée un ordre de présentation visible dans les rochers. Les coiffes, les vêtements, les armes et les supports symboliques permettent de distinguer des statuts et des types de divinités. Les identifications individuelles s’appuient sur les signes hiéroglyphiques associés aux figures, parfois endommagés par l’érosion.
Il ne faut pas traiter la série comme un inventaire exhaustif et immuable de tous les dieux honorés dans l’empire. La sélection et l’ordonnancement témoignent d’un programme d’image, susceptible d’avoir favorisé des traditions de la cour, notamment hourrites. Les cultes provinciaux ne sont pas tous réductibles à ce dispositif.
4. Teššub, Ḫebat et Šarruma
Au centre de la composition, le dieu de l’orage Teššub et la déesse Ḫebat constituent les figures majeures de la procession. Leurs attributs visuels, leurs supports et leur entourage manifestent leur rang élevé. Le jeune dieu Šarruma, lié à cette configuration divine, intervient aussi dans la représentation du souverain dans la chambre B. Les noms associés à ces figures soulignent le rôle des traditions hourrites au sein du culte royal hittite.
La comparaison avec le Chant de Kumarbi aide à situer les personnages dans une histoire religieuse plus vaste. Toutefois, un récit mythologique conservé sur tablette et une procession sculptée ne sont pas une illustration réciproque terme à terme. Le premier appartient à la littérature divine ; la seconde répond à une composition monumentale inscrite dans un lieu de cérémonie.
5. Le souverain Tudḫaliya IV : la présence royale dans la pierre
Le grand relief de Tudḫaliya IV dans la chambre A donne une place privilégiée au roi dans la topographie des figures sacrées. Une autre représentation le montre dans la chambre B protégé par Šarruma. Le rapprochement du souverain et du dieu manifeste la construction d’une autorité religieuse et d’une mémoire dynastique. L’iconographie royale ne démontre pas en elle-même que le roi soit assimilé à une divinité de son vivant dans toutes les circonstances cultuelles.
L’hypothèse d’un sanctuaire mémoriel associé à Tudḫaliya après sa mort reste à examiner avec la chronologie des reliefs. Elle a été défendue pour la chambre B ; le dossier archéologique permet de l’argumenter, mais ne livre pas un inventaire complet de cérémonies funéraires réellement pratiquées sur place.
6. La chambre B : douze dieux et un espace à part
La chambre B contient une procession de douze figures divines presque identiques, conventionnellement associées au monde souterrain. Leur répétition contraste avec la diversité des personnages de la chambre A. Cette image de groupe peut traduire une fonction collective, une référence au monde des morts ou une cosmologie religieuse plus large. Les équivalences avec des listes divines textuelles doivent cependant être argumentées.
L’accès resserré à la chambre B renforce l’impression de séparation. Il faut distinguer cette observation spatiale de l’affirmation, plus forte, selon laquelle seuls certains prêtres ou membres de la maison royale pouvaient y pénétrer. Les règlements de fréquentation antiques ne sont pas conservés.
7. Le dieu-épée et les images de l’au-delà
Un relief monumental figure une épée dressée dont la partie supérieure prend forme humaine ou divine. Il est souvent interprété comme une puissance du monde souterrain et parfois rapproché de Nergal, mais l’identification précise est discutée. La combinaison inhabituelle du métal armé et du corps divin est une donnée iconographique importante : elle associe menace, souveraineté et pouvoir sur les frontières de l’existence.
L’historien de l’art ne doit pas se contenter d’une désignation traditionnelle sans vérifier l’inscription et les arguments comparatifs. Les cultures de Mésopotamie, de Syrie et d’Anatolie ont partagé des attributs divins ; une ressemblance d’armes ne prouve pas identité de dieu ou transmission directe de culte.
8. Religion hourrite, écriture louvite et représentation hittite
L’ensemble révèle plusieurs couches culturelles. La cour hittite emploie des signes hiéroglyphiques anatoliens dans ses inscriptions monumentales, tandis que plusieurs noms de divinités relèvent de traditions hourrites. Le programme est conçu dans un royaume dont la langue de chancellerie et les pratiques scribales sont elles-mêmes diverses. Parler de « panthéon hittite » est commode, mais peut masquer un processus actif de synthèse religieuse.
Le lien entre noms et figures doit être établi à partir des inscriptions visibles ou restituées, des catalogues iconographiques et des textes de Hattuša. On distinguera le fait de représenter un dieu connu sous un nom hourrite et l’hypothèse selon laquelle toutes ses fonctions sont identiques dans les communautés hourrites et hittites.
9. Les fêtes et la possible liturgie de cour
Des cérémonies saisonnières et des fêtes royales sont connues par les archives hittites. Les chercheurs ont cherché à les mettre en rapport avec Yazılıkaya, où les grands reliefs semblent fournir un cadre adapté à des déplacements rituels. La présence d’un espace processionnel constitue un indice pertinent, mais elle ne permet pas d’identifier un scénario cérémoniel complet, le calendrier exact ou les paroles prononcées.
Les comparaisons avec les fêtes de renouveau, la royauté sacrée et les cultes des divinités de l’orage sont utiles lorsqu’elles restent appuyées sur les sources. Il faut éviter la reconstruction théâtrale qui raconte comme un fait chaque étape supposée d’un rituel disparu.
10. Un calendrier astronomique gravé dans la roche ?
Eberhard Zangger et Rita Gautschy ont proposé en 2019 une interprétation selon laquelle les groupes de reliefs de la chambre A pouvaient servir de support à un calendrier luni-solaire. Des travaux ultérieurs ont étendu cette hypothèse à une représentation symbolique du cosmos, intégrant niveaux du monde et cycles célestes. L’étude est explicitement présentée par ses auteurs comme une proposition d’interprétation des alignements et des regroupements.
Cette lecture n’est pas un fait archéologique acquis. Les nombres de figures, les groupes restitués et leur signification peuvent recevoir des explications concurrentes ; l’identification d’un calendrier nécessite des tests indépendants, une datation cohérente et la démonstration des pratiques qui auraient assuré sa lecture. Étude de 2019, dépôt de l’université de Bâle.
11. Architecture, paysage et lumière
Les ouvertures des chambres, les orientations des parois et les accès construits déterminent les conditions d’observation. Certains chercheurs ont étudié les directions du soleil et les possibilités de correspondance entre architecture et temps saisonnier. Pour trancher, il faut distinguer orientation mesurée, phénomène astronomique calculable et intention cultuelle prouvée par un témoignage. L’existence d’un alignement n’établit pas, à elle seule, le programme religieux.
Les relevés numériques, la photogrammétrie et les reconstitutions tridimensionnelles sont particulièrement utiles pour comprendre l’état ancien du sanctuaire. Les changements de terrain, l’érosion, les constructions disparues et les interventions modernes imposent toutefois de traiter les reconstructions comme des modèles datés et révisables.
12. Histoire des découvertes et historiographie
Les reliefs furent étudiés et diffusés dans l’érudition européenne au XIXe siècle, avant que les recherches archéologiques du XXe siècle n’établissent progressivement leur chronologie et leur contexte monumental. Le passage de dessins de voyageurs à des relevés systématiques, puis à des modèles de recherche, montre comment le même monument peut servir à des lectures différentes selon les méthodes disponibles.
Les travaux de Kurt Bittel, de Robert L. Alexander, de Jürgen Seeher et de chercheurs des traditions hittitologiques constituent des jalons importants. Les interprétations récentes doivent être confrontées aux publications originales, car certaines questions sur les phases de construction ou la fonction de la chambre B restent ouvertes.
13. Comparaison : Hattuša, Samothrace et sanctuaires rupestres
Yazılıkaya se distingue de Samothrace, autre sanctuaire à forte composante paysagère, par la nature de ses images et par son contexte politique. Le sanctuaire des Grands Dieux est associé à des initiations dans un espace insulaire grec ; Yazılıkaya montre un panthéon de cour et une mise en scène de la royauté hittite. La comparaison des itinéraires et des seuils sacrés est féconde, mais ne démontre ni filiation institutionnelle ni rite identique.
Les comparaisons avec des sanctuaires rupestres d’autres régions doivent privilégier les éléments datés : inscriptions, disposition d’un autel, traces d’offrandes, circulation et transformations architecturales. Une simple ressemblance de paysage ne suffit pas.
14. Bilan de certitude documentaire
- Établi : sanctuaire rupestre proche de Hattuša, deux chambres principales, processions divines, figures de Tudḫaliya IV, contexte culturel hourro-hittite.
- Identification généralement admise : Teššub, Ḫebat, Šarruma, douze dieux du monde souterrain dans la chambre B.
- Hypothèse archéologique : fonction mémorielle ou funéraire de la chambre B, selon les phases.
- Hypothèse débattue : interprétation de l’ensemble comme calendrier astronomique et modèle complet du cosmos.
- Non établi : reconstitution intégrale des rites, accès exact de chaque groupe social et signification incontestée de tous les reliefs.
15. Bibliographie, plans et ressources institutionnelles
- UNESCO, Hattusha: the Hittite Capital, notice patrimoniale et description du sanctuaire.
- Ministère turc de la Culture et du Tourisme, Yazılıkaya, description des reliefs et des chambres.
- Gary Beckman, « Hittite Religion », The Cambridge History of Religions in the Ancient World, 2013.
- Eberhard Zangger et Rita Gautschy, « Celestial Aspects of Hittite Religion: An Investigation of the Rock Sanctuary Yazılıkaya », Journal of Skyscape Archaeology, 2019.
- Zangger, Krupp, Demirel et Gautschy, « Celestial Aspects of Hittite Religion, Part 2 », Journal of Skyscape Archaeology, 2021.
- Koç University Digital Collections, dessin du relief de Šarruma et Tudḫaliya.
- Robert L. Alexander, The Sculpture and Sculptors of Yazılıkaya, Newark, 1986.
- Trevor Bryce, Life and Society in the Hittite World, Oxford University Press, 2002.
- MYTHOS, Kumarbi et Teššub (en préparation) · Bibliothèque Mésopotamie.
Note iconographique. Le sanctuaire se prête à un atlas de reliefs légendés : chaque image doit mentionner la chambre, la scène, la datation proposée, le détenteur des droits et le degré de certitude de l’identification. Aucun fichier photographique n’est réutilisé ici sans contrôle explicite de sa licence.
Séminaire comparatif MYTHOS — Yazılıkaya : reliefs, cérémonies possibles et identifications prudentes
Problématique. Les textes sont replacés dans leur langue, leur chronologie et leur histoire matérielle. Les rapprochements entre religions sont des questions documentées et non des identifications automatiques.
Chambre A : l’iconographie révèle un panthéon disposé, non une cérémonie filmée
À Yazılıkaya, sanctuaire rupestre proche de Ḫattuša, des processions de figures divines gravées dans le calcaire convergent vers une scène majeure réunissant le dieu de l’Orage Teššub et Ḫebat. Plusieurs figures sont identifiées par des signes hiéroglyphiques louvites ; d’autres nécessitent des rapprochements iconographiques et textuels. La hiérarchie des personnages, leurs supports (montagnes divinisées, animaux), les costumes et le positionnement des corps sont des données observables. En revanche, la direction des reliefs ne livre pas le déroulement complet d’une fête. Les actes de procession réelle, de récitation et d’offrande peuvent être étudiés comme hypothèses, sans être mis en scène comme un rite dont on posséderait le scénario intégral.
Chambre B : douze dieux souterrains et la royauté protégée
La chambre B présente notamment une suite de douze figures masculines généralement identifiées à des puissances du monde souterrain, ainsi qu’un relief du dieu Šarruma embrassant le souverain Tudḫaliya IV. Ces deux ensembles évoquent des registres différents : multiplicité de puissances religieuses d’une part, proximité du roi et de la divinité d’autre part. Carole Raddato a photographié en 2016 le relief royal, un document utile pour décrire la manière dont l’image protège et légitime le souverain. La datation des reliefs et l’histoire de leur conservation doivent être distinguées de celle du monument ou des copies modernes : une photographie ne permet pas à elle seule d’affirmer que la chambre était un lieu funéraire ou un espace réservé à une cérémonie dynastique précise.
Équivalences théologiques : écrire Teššub et Ḫebat sans effacer les langues
La documentation de Ḫattuša associe des traditions hittites, hourrites et louvites. On parle parfois globalement des « dieux hittites » représentés à Yazılıkaya, mais le couple divin principal possède des noms et des généalogies liés à la sphère hourrite ; le système d’étiquetage par des hiéroglyphes louvites ajoute une dimension linguistique supplémentaire. Cette pluralité ne signifie pas que toutes les divinités furent simplement « empruntées » sans adaptation. Une étude des noms de dieux doit articuler leurs appellations, les versions textuelles, les reliefs et l’histoire de la cour hittite. La distinction entre culture politique, langue de l’archive et identité cultuelle évite l’illusion d’un panthéon fermé et uniforme.
Calendrier astral : une hypothèse à tester contre les alternatives
Certains travaux ont proposé de voir dans les séries de figures de la chambre A un calendrier astronomique ou un système de repérage des cycles lunaires et annuels. Cette interprétation est intéressante, mais elle ne bénéficie pas d’une démonstration universellement acceptée : les spécialistes discutent la correspondance des groupes, les valeurs numériques supposées, les usages possibles des espaces et le rapport à la lumière. Il est scientifiquement préférable de présenter une photographie annotée avec l’emplacement des groupes, puis plusieurs lectures concurrentes, plutôt qu’un plan affirmant avec certitude que tel ensemble constitue une « horloge sacrée ». L’archéologie des sanctuaires ne devient pas plus solide lorsqu’une hypothèse est transformée en fait graphique.
| Témoignage / comparaison | Source ou contexte | Apport | Limite documentaire |
|---|---|---|---|
| Chambre A, Teššub / Ḫebat | Reliefs rupestres | Panthéon figuré, labels hiéroglyphiques | Rite complet non conservé |
| Chambre B, douze figures | Relief du monde souterrain | Série de puissances | Fonction précise discutée |
| Šarruma et Tudḫaliya IV | Relief royal | Relation de protection dynastique | Pas une chronique de cérémonie |
| Hypothèse calendaire | Reconstruction moderne | Proposition de lecture des séries | Non établie de manière consensuelle |
Corpus et bibliographie à consulter
- UNESCO — Ḫattuša, capitale hittite
- Reliefs de Teššub et Ḫebat, photo Rita1234
- Šarruma et Tudḫaliya IV, photo Carole Raddato
- Douze dieux souterrains, photographie CC0
Exercice de séminaire. Comparer deux témoins au minimum. Pour chacun, citer la langue, le genre, l’état de conservation, la datation du témoin et la date supposée du texte ; distinguer le récit original de la traduction moderne ; expliciter une ressemblance, une différence et une hypothèse de transmission qu’on ne peut pas encore prouver.
