MYTHOS — étude universitaire, 29 octobre 2026. Collections : mondes grecs et anatoliens, histoire des cultes, architecture, religion civique et christianisation. Le sanctuaire d’Artémis d’Éphèse, l’Artémision, est à la fois un des grands sanctuaires de l’Ionie, un laboratoire architectural de plusieurs siècles et le cœur d’une identité civique que l’Empire romain contribua à diffuser. Sa déesse, appelée Artémis par les Grecs, n’est pas simplement la jeune chasseresse de la tradition iconographique classique : son costume hiératique, ses animaux, ses ornements et ses cérémonies révèlent l’intégration durable de formes religieuses anatoliennes. L’histoire de son temple passe par plusieurs bâtiments et ne se réduit donc pas à la destruction d’une « merveille du monde ».
Problématique : quelles sont les continuités démontrables entre le sanctuaire préclassique, le temple ionique financé à l’époque de Crésus, sa reconstruction hellénistique et les cultes publics d’époque romaine ? Comment décrire les représentations de la déesse sans imposer aux images la légende des « mille seins » ? Cette étude distingue sources littéraires, inscriptions, monnaies, statuettes, données de fouille et hypothèses historiographiques. Les noms propres grecs, lydiens et romains ne désignent pas systématiquement une religion identique.
I. Où se trouvait l’Artémision ? Une cité et un paysage mobile
Éphèse se situe en Ionie, sur la côte occidentale de l’Anatolie, près de l’actuelle Selçuk, en Turquie. Le sanctuaire d’Artémis occupait un espace distinct du centre monumental de la ville romaine, dans un paysage marqué par les eaux, les voies de circulation et l’évolution de la plaine du Caystre. L’ensablement progressif de l’estuaire a déplacé les rivages et les ports ; il modifie l’interprétation des chemins processionnels qui mettaient en relation ville, temple et mer.
L’UNESCO souligne que les déplacements de la ville et de ses ports correspondent aux changements de la ligne de rivage. La recherche topographique ne peut donc projeter sur l’époque archaïque la carte de l’Éphèse impériale ou celle de la Turquie contemporaine. UNESCO, Éphèse — patrimoine mondial ; Harvard CHS, « A Stroll along the Sea ».
II. Une déesse anatolienne sous un nom grec
L’interprétation dominante fait remonter le culte d’Artémis Éphésienne à un fond religieux anatolien antérieur à l’iconographie grecque classique. Le nom grec Artémis, les récits de Léto et les assimilations avec une fille de Zeus appartiennent à des opérations d’identification dont les modalités ont varié. L’UNESCO présente la fondation du sanctuaire dans un horizon ancien ; toutefois, il serait imprudent d’attribuer des institutions ou des rituels du IIe millénaire à une déesse parfaitement identifiée par les mêmes archives que celles du temple hellénistique.
Le dossier ne propose pas une ligne directe et sans lacune de la « Déesse Mère néolithique » à la statue romaine d’Éphèse. Des fonctions peuvent être transférées, des images réinventées et des noms ajoutés à des institutions déjà anciennes. Ruth Marie Léger (Artemis and Her Cult, thèse de Birmingham, 2015) confronte le registre littéraire aux données d’Artémis Orthia et d’Artémis Éphésienne ; thèse intégrale en ligne.
III. Les premières phases de l’architecture sacrée
Les recherches autrichiennes ont révélé une séquence complexe de constructions précédant le temple de Crésus. Un naos ancien est daté approximativement de 660–640 av. n. è., et des constructions de la fin du VIIe siècle utilisent déjà le marbre. Les résultats invitent à considérer le sanctuaire comme un espace où les phases bâties, les niveaux d’eau, les dépôts d’offrandes et les reconstitutions des fouilleurs doivent être examinés ensemble.
L’histoire de la fouille est elle-même un problème : J. T. Wood découvrit le site dans les années 1860–1870 ; les équipes dirigées notamment par D. G. Hogarth, puis par des chercheurs autrichiens, proposèrent des interprétations parfois divergentes des fondations. Les datations de certains états antérieurs ont été discutées depuis le début du XXe siècle ; l’étude des stratigraphies récentes permet une synthèse plus précise. Institut archéologique autrichien, « Cult and Sanctuary — The Artemision of Ephesos » ; recherche sur la géologie et l’architecture de l’Artémision.
IV. Crésus et le temple archaïque : architecture et politique lydienne
Au milieu du VIe siècle av. n. è., un temple monumental à colonnades ioniques est édifié dans la période de domination ou d’influence lydienne. Crésus, roi de Lydie, est nommé par Hérodote comme un grand donateur à l’Artémision (Histoires I, 92). Les inscriptions retrouvées sur des bases de colonnes, où apparaît son nom, permettent de ne pas dépendre uniquement du récit littéraire. Les dédicaces constituent une stratégie de prestige royal dans un grand sanctuaire régional.
Les innovations du grand temple comprennent des fondations adaptées au sol, des matériaux de marbre, un système monumental de colonnes et d’élévations dont l’étude mobilise l’histoire de l’architecture, les carriers et la géologie. Le temple de Crésus et l’édifice reconstruit après 356 av. n. è. ne doivent pas être fusionnés dans une liste unique de dimensions transmise par les auteurs de l’époque impériale. Odysseum/Éduscol, « Deux temples pour une seule merveille » ; OeAI, séquence architecturale.
V. De l’incendie de 356 à la merveille hellénistique
Une tradition antique situe en 356 av. n. è. l’incendie du premier grand temple, associé au nom d’Hérostrate, connu par des sources postérieures. La reconstruction aboutit à un second temple monumental, généralement daté de la fin du IVe siècle avant notre ère et célébré parmi les Sept Merveilles. L’événement, dont le récit a été enrichi par la littérature antique, ne résume ni l’histoire cultuelle du site ni l’ensemble de ses destructions et réparations.
Le temple reconstruit conserve le prestige de l’Artémision et certaines références à l’ancien plan, tout en relevant d’une nouvelle situation politique et architecturale. Pline l’Ancien (Histoire naturelle XXXVI), Strabon (Géographie XIV) et Vitruve livrent des informations indispensables mais écrivent après les transformations : leurs nombres, noms d’architectes et détails doivent être confrontés à la fouille. Dossier architectural critique en français.
VI. Tableau des phases : éviter « un temple unique »
| Période | Monument ou événement | Nature de la preuve |
|---|---|---|
| Avant le VIe siècle av. n. è. | Structures sacrées et dépôts ; naos daté vers 660–640 | Stratigraphie, fondations, offrandes et fouilles |
| Vers 570–550 et après | Grand temple archaïque financé notamment par Crésus | Bases inscrites, architecture, Hérodote |
| 356 av. n. è. | Incendie de l’édifice archaïque | Tradition historiographique antique à évaluer |
| Fin du IVe siècle av. n. è. | Grand temple reconstruit, célèbre comme merveille | Architecture, textes et matériaux conservés |
| Époque impériale | Sanctuaire, cérémonies et fondations liées à la cité romaine | Inscriptions, monnaies, descriptions littéraires |
| IIIe–Ve siècles de n. è. | Perturbations, réutilisations, abandon des cultes traditionnels | Vestiges, textes tardifs et histoire urbaine |
VII. Les vestiges visibles : ce qu’une colonne ne raconte pas

Une part très limitée de l’élévation antique de l’Artémision est aujourd’hui visible. Plusieurs fragments ont été transportés, remployés ou conservés en musée. Les représentations populaires d’un temple « encore debout » sont trompeuses : la colonne dressée sur le site résulte d’un remontage et ne permet pas de reconstruire seule le nombre ou la hauteur des supports à l’époque de Crésus. La lecture du monument associe plan de fouille, stratigraphies, architecture comparée, textes et histoire du réemploi.
VIII. La statue cultuelle d’Artémis Éphésienne

L’image cultuelle originelle, dont les copies romaines perpétuent certaines caractéristiques, n’est pas conservée avec une identification permettant de restituer tous ses matériaux et ses modifications. Les exemplaires d’époque impériale montrent souvent une figure rigide, le corps enveloppé d’un costume couvrant, les bras ouverts, une haute coiffe, des animaux et de multiples rangées d’ornements. Le Getty Museum expose une statuette romaine du IIe siècle de notre ère dont le décor combine lions, abeilles, taureaux, sphinx et autres figures.
L’iconographie d’Éphèse se distingue ainsi fortement de la chasseresse en tunique courte souvent représentée dans les sanctuaires de Grèce continentale. On ne peut cependant réduire la déesse de la cité à une étrangère sans lien avec les traditions grecques d’Artémis : des noms, récits et représentations ont circulé et se sont recomposés au fil des siècles. Macquarie University, « The image of Artemis at Ephesus ».
IX. « Plusieurs seins » ou des ornements ? Une controverse méthodologique
Les protubérances arrondies et alignées sur l’image éphésienne ont été interprétées comme des seins supplémentaires, des œufs, des fruits, des bourses de taureaux ou des éléments suspendus au costume. Les statuettes les présentent souvent sans les détails anatomiques attendus pour des seins ; les fouilles ont livré des pendentifs en ambre de forme bulbeuse susceptibles d’éclairer leur évolution. Les hypothèses demeurent débattues et certaines ont pu varier entre la période archaïque et l’époque romaine.
La question la plus féconde n’est donc pas « combien de seins possédait Artémis ? », mais : quels éléments de l’image relèvent du corps, du vêtement et de dons amovibles, et comment les Éphésiens pouvaient-ils interpréter ces motifs ? Une même forme peut recevoir des lectures nouvelles à l’époque impériale. Getty, notice du IIe siècle ; « The Beasts at Ephesus and the Cult of Artemis », Harvard Theological Review.
X. Les animaux, les abeilles et la cité
Le costume cultuel et les monnaies mettent en scène cervidés, lions, taureaux, abeilles, sphinx et autres motifs selon les époques. L’abeille devient un emblème bien connu de la cité d’Éphèse, présent sur sa monnaie ; ce répertoire symbolique articule la protection des animaux, la prospérité et l’identité territoriale. Les interprétations du sens exact de chaque animal ne se déduisent pas automatiquement d’une définition moderne de « fertilité ».
L’étude numismatique fournit un corpus daté et largement diffusé, qui peut être comparé aux statuettes et aux inscriptions. Les pièces doivent toutefois être classées par époque et autorité émettrice : une abeille sur une monnaie d’Éphèse est un indice civique assuré, mais non un compte rendu des rites accomplis devant la statue. Macquarie University — numismatique éphésienne.
XI. Les dédicaces et les objets : le sanctuaire comme archive matérielle
Les fouilles de l’Artémision ont livré des offrandes d’époques diverses : objets d’ivoire, d’ambre et de métal, pièces de monnaie, dédicaces et éléments architecturaux. La nature et la distribution de ces trouvailles peuvent informer la participation de personnes, d’ateliers et de groupes sociaux différents. L’archéologie d’un sanctuaire n’est pas seulement l’histoire de son grand temple : les dépôts modestes, les réparations et les pratiques de l’enclos révèlent des séquences longues et parfois discontinues.
Les campagnes de fouille anciennes ont perdu une partie de l’information stratigraphique que les méthodes actuelles chercheraient à enregistrer. Il faut donc distinguer un objet « trouvé à l’Artémision » d’un objet précisément daté par couche ou associé à un rite identifiable. La synthèse de l’Académie autrichienne des sciences restitue les recherches successives et l’importance du contexte.
XII. Les processions : tracer la relation entre ville, sanctuaire et mer
À l’époque hellénistique puis romaine, les cortèges d’Artémis associaient plusieurs espaces de la cité, des portes, le théâtre, des places et le sanctuaire suburbain. Les chemins empruntés évoluèrent avec la topographie, les déplacements du rivage et les transformations de la ville. Une procession n’est pas seulement le déplacement d’une statue : elle rend visible un ordre civique, les relations entre familles, collèges et communautés, les obligations de magistrats et la mémoire des fondateurs.
Le caractère littoral des itinéraires anciens et le rapprochement avec Ortygie ont été étudiés par « A Stroll along the Sea: The Processional Way in Ephesus and the Littoral » (Harvard, 2015). Les anciennes portes n’ont pas toutes été localisées avec certitude ; une carte moderne doit signaler les tronçons hypothétiques. Les changements urbanistiques éclairent le passage d’une procession côtière à des parcours plus nettement terrestres.
XIII. La fondation de Salutaris (104 de notre ère) : inscriptions et mise en scène de la ville
Une inscription monumentale du théâtre, datée de 104 de notre ère (I.Ephesos 27), documente la fondation de C. Vibius Salutaris. Elle associe dons financiers, images d’Artémis et d’autres figures publiques, distribution de revenus et procession entre le sanctuaire et le théâtre. Le corpus est exceptionnel par sa longueur et les groupes civiques qu’il mentionne. Il ne se réduit pas à une manifestation spontanée de piété : les honneurs du donateur et la relation de la cité à Rome sont intégrés à la conception de la cérémonie.
Christina Kokkinia a montré que Salutaris utilise les mécanismes de l’évergétisme d’une manière destinée à rendre très visible son propre prestige et les attaches romaines d’Éphèse. Une étude récente de l’expérience processionnelle souligne à la fois les dépenses, la participation des groupes et la matérialité des images : trente et une figurines d’or et d’argent et une fondation financière de 21 500 deniers, selon la reconstruction du dossier. Kokkinia, Tekmeria 14 (2019) ; « Nobody Is Gonna Rain on My Parade » (Cambridge, 2023).
XIV. Prêtres, prêtresses et administration du culte
Le fonctionnement de l’Artémision mobilisait des desservants, personnels du sanctuaire, prêtresses et groupes responsables de l’entretien ou de certains rites. Les inscriptions permettent d’identifier des neopoioi (officiers chargés notamment de responsabilités matérielles et cérémonielles), des hymnôdoi (chanteurs de chants religieux) et des organisateurs de processions. L’existence d’offices distincts ne démontre pas un organigramme stable et unique sur douze siècles.
Les auteurs modernes ont longtemps répété que les prêtres du culte d’Éphèse étaient tous des eunuques appelés Megabyzoi. Plusieurs études ont remis en question la généralisation de cette catégorie et son application à toutes les périodes. On trouve par ailleurs des prêtresses de premier rang à l’époque impériale. Il faut donc distinguer témoignages littéraires, titulatures épigraphiques et reconstructions historiographiques. Voir The Early Christians in Ephesus from Paul to Ignatius, chapitre sur les institutions éphésiennes, et la recherche de Guy MacLean Rogers.
XV. Artémis, la naissance, la jeunesse et les rites de passage
Comme d’autres figures d’Artémis dans le monde grec, la déesse d’Éphèse intervient dans des domaines liés aux naissances, à la jeunesse, à la sécurité et aux relations entre individu et cité. Les processions, costumes, rôles des jeunes et inscriptions permettent de préciser certaines pratiques. Mais une analogie avec la arkteia de Brauron ou avec Artémis Orthia à Sparte ne suffit pas pour postuler des initiations identiques.
La thèse de Ruth Marie Léger (2015) confronte précisément les cultes d’Artémis Orthia et Éphésienne à partir de l’archéologie et des textes, tout en examinant les rites de passage. C’est un modèle de comparaison contrôlée : même nom divin, différences de géographie et de matériel cultuel. R. M. Léger, Artemis and Her Cult, University of Birmingham.
XVI. Un sanctuaire et l’économie : dons, prestige, protection
L’Artémision occupait une place importante dans l’économie de prestige de la cité, par ses donations, ses monuments, ses charges cultuelles et les réseaux de pèlerinage. Les textes antiques lui attribuent parfois un rôle de dépôt de richesses et d’espace de protection ; ces activités doivent être distinguées des fonctions d’une banque moderne. Les privilèges d’asile, leur étendue territoriale et leurs modifications furent l’objet de tensions politiques.
Les références à l’asile dans la littérature et les inscriptions doivent être datées : elles ne décrivent pas nécessairement les mêmes limites à l’époque de Crésus, sous les rois hellénistiques et sous les empereurs romains. Un examen de l’évergétisme à partir du dossier Salutaris illustre les relations entre financement, bienfait civique et autorité religieuse, sans réduire toute offrande à une transaction économique.
XVII. Éphèse chrétienne : le livre des Actes comme source située
Les Actes des Apôtres 19 racontent un conflit à Éphèse autour de la prédication de Paul et des artisans fabricant des objets liés au culte d’Artémis. Ce texte renseigne sur l’image chrétienne de la puissance de la déesse et sur les tensions entre communautés dans une cité renommée pour son sanctuaire. Mais son objectif narratif et apologétique exige une critique de source : on ne peut le lire comme une transcription neutre du nombre de fidèles ou des recettes des artisans.
Le passage décrit Éphèse comme gardienne du sanctuaire d’Artémis et manifeste le poids de la déesse dans l’identité urbaine. Les monnaies et inscriptions permettent d’enrichir ou de discuter le vocabulaire de cette protection, tandis que la production exacte de modèles miniatures en argent reste une question archéologique. La christianisation ultérieure de la ville ne signifie pas que le sanctuaire se soit immédiatement vidé après cet épisode.
XVIII. Antiquité tardive et fin du sanctuaire
L’histoire tardive de l’Artémision est faite de perturbations, de remaniements et de réemplois. Le récit courant d’une destruction définitive en une seule journée simplifie abusivement la documentation. Des attaques et des événements de la seconde moitié du IIIe siècle sont rapportés ; les sources archéologiques et les notices patrimoniales signalent une utilisation encore prolongée et des transformations dans l’Antiquité tardive. Les monuments anciens deviennent des carrières de matériaux dans un paysage urbain en mutation.
Le nom de Jean Chrysostome a été associé par certaines traditions aux interventions chrétiennes contre le culte ; il faut éviter d’affirmer qu’un texte tardif suffit à dater l’abolition concrète de toutes les pratiques. Les cérémonies ne disparaissent pas partout en même temps, et les composantes religieuses, économiques et politiques de cette transformation ne sont pas identiques. UNESCO, histoire longue du site ; « Out of the Temples and into the Streets » (2025).
XIX. Comparaison : Éphèse, Brauron, Artémis Orthia et Cybèle
| Tradition | Support principal de connaissance | Problème comparatif |
|---|---|---|
| Artémis Éphésienne | Temple, statues hiératiques, monnaies, processions | Éléments anatoliens et identifications grecques |
| Artémis à Brauron | Sanctuaire attique, vases à petites figures, inventaires textiles | Rites de jeunes filles et images de l’ourse |
| Artémis Orthia à Sparte | Sanctuaire, figurines, objets votifs, textes | Rites locaux de jeunesse et interprétations romaines |
| Matar / Cybèle | Sanctuaires phrygiens, reliefs, Métrôon, rites impériaux | Parenté culturelle possible, sans identité institutionnelle |
| Artémis éphésienne / Hécate | Images et épithètes dans des milieux spécifiques | Identification ponctuelle, non fusion universelle |
L’étude des traditions anatoliennes exige une attention spéciale à la Mère des dieux : on ne doit pas conclure de caractéristiques partagées entre Artémis Éphésienne et Cybèle que leur histoire se confond entièrement. De même, les rites de jeunes filles de Brauron ne sont pas connus à Éphèse sous une forme nécessairement identique. Voir MYTHOS — Cybèle ; Brauron ; Artémis (monographie publiée).
XX. Méthode scientifique : trois confusions à éviter
- « Artémis Éphésienne = Artémis chasseresse en costume local » : la continuité du nom ne dispense pas d’étudier les traditions anatoliennes, les dépôts et la statuaire éphésienne.
- « Tous les ornements arrondis sont des seins » : plusieurs interprétations iconographiques et archéologiques restent ouvertes, à des époques différentes.
- « Une merveille détruite = un sanctuaire disparu » : distinguer incendie de 356, reconstruction hellénistique, séquences impériales, transformations tardives et réemploi.
- « Les auteurs anciens décrivent le même temple » : Pline, Strabon, Vitruve et Hérodote évoquent des états ou des souvenirs différents ; confronter leur texte aux fondations.
- « Un rite éphésien prouve l’origine d’un rite phrygien » : la comparaison requiert dates, lieux, supports, titulatures, institutions et mécanismes de transmission.
XXI. Bibliographie et ressources documentaires
Corpus primaire : littérature et inscriptions
- Hérodote, Histoires I, 92 (dédicaces de Crésus), et I, 26 (rapports d’Éphèse avec la Lydie).
- Strabon, Géographie XIV, 1 (Éphèse, sanctuaire et territoire).
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle XXXVI (merveilles, architecture et traditions du temple) ; Vitruve, De architectura (architecture ionique).
- Pausanias, Description de la Grèce IV, 31, 8 (renommée de l’Artémis d’Éphèse).
- Actes des Apôtres, chapitre 19 (récit chrétien des tensions autour du culte et du sanctuaire) ; à lire comme témoignage situé.
- Inscription de Salutaris, I.Ephesos 27, datée 104 de notre ère : fondation, images, groupes civiques et procession ; analyse : Christina Kokkinia (2019).
Archéologie, histoire des cultes et iconographie
- Académie autrichienne des sciences / OeAI, « The Artemision of Ephesos » : plans, phases, recherches actuelles et historiographie.
- UNESCO, « Ephesus », dossier du site inscrit : géographie mouvante, architecture, transformations de la cité.
- Éduscol/Odysseum, « Deux temples pour une seule merveille » (2019), synthèse archéologique en français et critique des auteurs.
- Ruth Marie Léger, Artemis and Her Cult, thèse de doctorat, University of Birmingham, 2015 : comparaison Orthia/Éphèse et rites de passage.
- Macquarie University, « The Image of Artemis at Ephesus », étude numismatique et iconographique.
- Getty Museum, « Statuette of Artemis of Ephesus », IIe siècle de notre ère, inv. 81.AA.134.
- R. Fleischer, Artemis von Ephesos und verwandte Kultstatuen aus Anatolien und Syrien, Leyde, 1973 ; Lynn R. LiDonnici, « The Images of Artemis Ephesia and Greco-Roman Worship: A Reconsideration », Harvard Theological Review 85 (1992), p. 389–415.
- G. M. Rogers, The Sacred Identity of Ephesos: Foundation Myths of a Roman City, Londres/New York, 1991 ; Christina Kokkinia, « A Roman financier’s Version of Euergetism », Tekmeria 14 (2019), p. 215–252.
- Harvard CHS, « A Stroll along the Sea: The Processional Way in Ephesus and the Littoral », 2015.
- Cambridge University Press, « Nobody Is Gonna Rain on My Parade: Experiencing Salutaris’s Procession », 2023.
Illustrations et droits
- Statue d’Artémis Éphésienne : Furkan Akkurt, 2024, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Statue conservée au musée de Selçuk ; photographie non modifiée.
- Vestiges de l’Artémision : w_lemay, 2023, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0. Photographie non modifiée. La colonne de la photographie a été remontée.
XXII. Parcours MYTHOS : relier les traditions et les sources
- Artémis — dossier général (publié) : typologie grecque et variations locales.
- Brauron — l’arkteia et les rites attiques : comparaison de sanctuaires et d’âges de la vie.
- Cybèle — Matar et la Magna Mater : formes anatoliennes de la Mère des dieux.
- Hécate — d’Hésiode à Lagina : identité divine et protection des cités.
- Rome antique (collection publiée) : provinciales, évergétisme et cultes civiques.
- Guide de recherche — sources et méthode (publié) : distinguer inscriptions, copies, objets et reconstructions.
- Catalogue général MYTHOS (publié) : encyclopédie et bibliographies.
Conclusion scientifique. L’Artémision est un exemple privilégié de l’histoire plurielle des cultes antiques : lieu de mémoire de l’Ionie, terrain d’expérimentation monumentale, sanctuaire soutenu par des souverains et point d’ancrage d’une identité civique jusque dans l’Empire romain. L’Artémis d’Éphèse incarne ce long travail de transmission et de réinterprétation. Ni l’iconographie de la chasseresse grecque ni l’étiquette de « déesse-mère » ne suffisent à l’expliquer. L’enquête associe les phases architecturales, les inscriptions des donateurs, les monnaies, les cérémonies et les écrits de témoins souvent tardifs. Une méthode rigoureuse identifie toujours le lieu, l’époque et la nature de la source avant de rapprocher les figures divines.
