MYTHOS — Pouvoir et mémoire entre Ninive, Babylone et Suse

Dossier philosophique et historique comparatif. La bibliothèque royale de Ninive, les constructions religieuses de Babylone et les monuments médio-élamites de Suse appartiennent à des sociétés et des périodes qui se rencontrent parfois dans la guerre. Les comparer ne revient ni à les fusionner sous un « panthéon mésopotamien » ni à supposer une histoire linéaire dont Babylone aurait été le terme. La question est la suivante : comment une autorité donne-t-elle à ses décisions une mémoire destinée à durer ?

I. Trois portes d’entrée

Ninive — Assurbanipal et les tablettes : collection royale de savoirs, textes divinatoires, listes lexicales, récits mythologiques et épopée de Gilgameš. Le palais rassemble des copies d’œuvres souvent composées ailleurs et bien avant le VIIe siècle avant notre ère.

Babylone — Marduk et le renouvellement de la royauté : cosmogonie de l’Enūma eliš, sanctuaire de l’Esagila, fête de l’Akītu, constructions de Nabuchodonosor II et inscription de fondation de Cyrus II.

Suse — Inshushinak, Napirisha et les souverains de l’Élam : la statue de Napir-Asu, la grande stèle d’Untash-Napirisha, le paysage religieux de Tchoga Zanbil et les transformations du pouvoir jusqu’à l’époque achéménide.

Leurs objets ne jouent pas tous le même rôle : tablette destinée à la lecture spécialisée, voie processionnelle et bâtiment cultuel, statue inscrite conservant le nom d’une personne. Les trois peuvent contribuer au prestige royal mais empruntent des chemins différents.

II. La bibliothèque, la ville et le monument

À Ninive, la collection de textes réunis sous Assurbanipal fait apparaître un souverain qui cherche à obtenir des savoirs sur les dieux, le corps, les astres et les événements. La possession de tablettes est un instrument de légitimation et d’action politique, mais les textes proviennent aussi de traditions savantes indépendantes du programme royal.

À Babylone, la procession de Marduk et l’entretien de ses sanctuaires construisent une autre mémoire : elle dépend des bâtiments, du trajet des statues et de la participation du souverain. La fête peut être répétée, mais chaque célébration s’inscrit dans les conflits et les travaux d’une époque particulière.

À Suse, la statue de Napir-Asu se présente comme une présence durable protégée par une inscription imprécatoire. L’objet n’a pas besoin de sortir dans les rues pour contribuer à la mémoire religieuse ; il suppose plutôt un lieu de conservation et des gestes d’offrande.

Il est donc impossible de réduire « pouvoir et religion » à un seul mécanisme. Un livre, un cortège et une statue possèdent des temporalités et des publics différents.

III. L’autorité du roi est une parole médiatisée

Les colophons de Ninive, les cylindres de Nabuchodonosor II et les inscriptions de souverains élamites sont liés à des commandes royales. Leur contenu peut proclamer la sagesse, les victoires ou la construction d’édifices. Mais cette première personne royale est une convention politique : les documents sont composés, recopiés et réalisés par des spécialistes.

Le roi n’est donc pas le seul agent de l’autorité qu’il proclame. Les savants de cour, les constructeurs, les sculpteurs, les responsables de temples et les scribes rendent possible la transmission du message. L’histoire du pouvoir exige aussi une histoire du travail.

Dans le cylindre de Cyrus, Marduk reconnaît le nouveau souverain de Babylone. La présentation de Nabonide comme mauvais gardien des rites contribue à légitimer la conquête. Le texte ne saurait être lu comme un arbitrage neutre du dieu ; il appartient à l’expression politique de la victoire.

IV. Quand les monuments changent de maître

À Suse, la grande stèle d’Untash-Napirisha se trouve loin du lieu où elle avait été érigée à l’origine : elle aurait été transportée de Dur-Untash au cours de l’Antiquité. Ce déplacement ne signifie pas que la pierre a perdu toute valeur. Il peut modifier les significations qu’on lui attribue et le rapport entre le souverain fondateur et les puissances ultérieures.

Des œuvres babyloniennes ont elles aussi circulé vers Suse à la suite de conquêtes. La découverte moderne d’un objet hors de sa cité d’origine doit donc être interprétée avec précaution : l’emplacement final n’est pas nécessairement le lieu où il a été créé ou honoré pendant ses premiers siècles.

À Ninive, les tablettes rassemblées depuis différentes villes sont un cas moins spectaculaire du même phénomène : l’appropriation et la copie d’un texte déplacent sa présence matérielle, mais ne permettent pas d’attribuer la composition de l’œuvre au lieu de sa collection.

V. Trois manières de produire l’ordre sacré

Le dieu Marduk, dans l’Enūma eliš, participe au rétablissement du cosmos après une confrontation entre puissances primordiales. L’Akītu réactualise la place du roi dans les relations divines et civiques de Babylone. On peut mettre ces récits en regard de programmes religieux d’autres cultures, sans poser une identité de rites.

À Ninive, une grande partie des écrits savants s’intéresse à l’interprétation des présages. L’ordre du monde y apparaît aussi comme un ensemble de signes dont la lecture demande une compétence. Les textes divinatoires ne constituent pas une cosmogonie unique où tout événement serait déjà déterminé sans interprétation.

À Suse et Tchoga Zanbil, Inshushinak et Napirisha participent à la légitimation de bâtiments et de monuments. Leur représentation ne doit pas être convertie en une version élamite attestée du combat de Marduk contre Tiamat.

VI. Une chronologie à ne pas écraser

Les monuments de la dynastie d’Untash-Napirisha appartiennent au IIe millénaire avant notre ère, tandis qu’Assurbanipal règne au VIIe siècle, Nabuchodonosor II entre la fin du VIIe et le VIe siècle, et Cyrus conquiert Babylone en 539. Il s’agit donc de plusieurs siècles de changements, même si certains lieux et cultes survivent.

La statue d’une reine de l’Élam médio-élamite ne peut pas être interprétée directement à partir de la propagande néo-assyrienne contemporaine de la destruction de Suse. Le contexte originel de l’œuvre doit être restitué avant de rechercher sa réception dans une époque ultérieure.

VII. La valeur philosophique des archives

Pour une lecture hégélienne, ces dossiers invitent à examiner comment une institution organise la reconnaissance du souverain par ses monuments et ses pratiques. Pour une lecture nietzschéenne, ils ouvrent la question des interprétations par lesquelles la puissance attribue une valeur à la victoire, à la sagesse et à la mémoire.

Ces catégories philosophiques ne sont pas les paroles anciennes des scribes, du roi ou des prêtres. La bonne méthode consiste à poser des questions à partir de documents datés, puis à distinguer clairement l’analyse moderne de ce qu’affirme la source.

Une autre question demeure : que devient la vérité historique lorsque nous héritons surtout des écrits des vainqueurs ? Les documents assyriens sur l’Élam, les inscriptions favorables à Cyrus et les œuvres déplacées montrent que la mémoire antique est souvent une mémoire conflictuelle.

VIII. Ateliers documentaires : trois témoins

Ninive : British Museum, K.9717 — catalogue de récits mythologiques ; expliquer pourquoi une mention d’œuvre n’est pas le texte de cette œuvre.

Babylone : The Met, cylindre de Cyrus — distinguer témoignage politique, tradition mésopotamienne de l’inscription de fondation et réception moderne.

Suse : Louvre, SB 2731 — statue inscrite de Napir-Asu, objet, personne et protection par les dieux.

IX. Bibliographie et limites

Andrew R. George, The Babylonian Gilgamesh Epic ; W. G. Lambert, Babylonian Creation Myths ; Paul-Alain Beaulieu, The Reign of Nabonidus ; Daniel T. Potts, The Archaeology of Elam ; Javier Álvarez-Mon, The Art of Elam. Pour les sources primaires, citer le numéro de tablette ou d’objet, les lacunes et l’édition utilisée.

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