APOLLODORE DE CARYSTOS — EPIDIKAZOMENOS : LE PROCÈS DES PARENTS ABSENTS
MYTHOS — monographie critique et création dramatique. L’Epidikazomenos (Ἐπιδικαζόμενος) est une comédie grecque perdue d’Apollodore de Carystos, généralement considérée comme le modèle du Phormion de Térence. Le prologue latin de Térence (v. 24–28) atteste le titre grec et son remplacement par le nom du parasite. Les huit scènes suivantes sont entièrement inventées par MYTHOS : ce ne sont ni des fragments, ni une traduction, ni une reconstruction assurée du spectacle grec.
I. Dossier documentaire : preuves, hypothèses et limites
1. Témoignage direct. Dans le prologue du Phormion, Térence explique que les Grecs nomment la comédie Epidikazomenos et que les Latins la nomment Phormio, en mettant en avant le parasite qui conduit l’action. Le témoignage garantit un rapport de titres et une opération d’adaptation, non l’identité de toutes les scènes grecques et latines.
2. Le titre. Le participe grec renvoie à la revendication ou à l’adjudication dans un cadre juridique. Les traductions françaises possibles (« le revendiquant », « celui qui est réclamé en justice ») ne sont pas parfaitement équivalentes : elles supposent une interprétation de la procédure. Un titre n’est pas à lui seul le résumé d’une intrigue.
3. Le texte romain. Le Phormion de 161 av. J.-C. articule mariage, parenté invoquée, intérêts patrimoniaux et ruse d’un parasite. Ces données sont établies pour la comédie de Térence ; leur distribution précise dans l’original d’Apollodore est incertaine. Les didascalies et commentateurs doivent être confrontés à l’histoire des textes.
4. Une confusion à éviter. Apollodore de Carystos et Apollodore de Géla sont deux auteurs distincts. Certains fragments transmis simplement sous le nom d’Apollodore posent des problèmes d’attribution. La reconstruction de W. E. J. Kuiper (1938) est un travail savant conjectural, non un manuscrit grec retrouvé.
II. Fiction dramatique originale — Le procès des parents absents
Personnages inventés : Kallista, jeune femme libre ; Dorion, jeune homme ; Eudora, tutrice ; Lysanias, propriétaire ; Théon, scribe ; Phéréklès, voisin sans fortune ; une Porte personnifiée ; le Chœur des Parents absents. Aucune de ces scènes ne prétend reproduire l’Epidikazomenos antique.
ACTE I — La maison comme preuve
Scène 1 — Le seuil et le registre
Deux maisons, une tablette et une porte qui parle.
THÉON. Je dois inscrire ceux qui habitent ici et ceux qui possèdent la maison. Pourquoi les listes ne sont-elles pas identiques ?
EUDORA. Parce que les mains qui réparent les murs ne sont pas toujours celles qui signent les contrats.
LYSANIAS. Une maison a besoin d’un maître, sans quoi chacun en prend une pièce.
KALLISTA. Je n’ai jamais demandé à prendre une pièce de maison. Je demande qu’on ne prenne pas ma vie pour une pièce du mobilier.
DORION. J’y suis né ; on me demande maintenant une preuve que j’ai le droit d’y revenir.
LA PORTE. On me pousse avec la même force pour entrer, sortir ou expulser. Je ne sais pas lire les généalogies.
LE CHŒUR. Le foyer a sa mémoire ; le tribunal veut une preuve. Entre les deux, la parole se dédouble.
Scène 2 — Le prix d’un service
Lysanias présente les comptes de réparations.
LYSANIAS. J’ai payé le toit, le blé et les funérailles. On me doit au moins de l’obéissance.
KALLISTA. On peut devoir de l’argent sans devoir son avenir.
EUDORA. Distingue la créance de la tutelle et la tutelle de la propriété.
THÉON. Je peux compter les dépenses. Je ne peux pas inscrire une personne à la colonne des objets.
PHÉRÉKLÈS. Quel dommage ! Le marché aurait trouvé un prix pour la patience des vieilles femmes.
DORION. Tu plaisantes, mais ton rire révèle le prix qu’on voudrait faire payer aux plus faibles.
LE CHŒUR. Ce qui a été donné peut être transformé en dette ; ce qui a été reçu peut devenir une chaîne.
ACTE II — Les témoins et les masques
Scène 3 — Trois histoires de parenté
Les témoins ne racontent pas la même origine.
THÉON. Le premier parle de sang, le deuxième d’un serment, le troisième d’un prêt. Quelle version dois-je conserver ?
EUDORA. Conserve les trois témoignages et leur contradiction.
LYSANIAS. Une contradiction est un obstacle à la décision.
KALLISTA. Une contradiction est parfois ce qui empêche un mensonge de devenir la seule histoire officielle.
DORION. Si le droit ne connaît pas les gestes qui nous ont élevés, doit-on les effacer ?
LA PORTE. On écrit les noms sur mes montants ; la pluie les emporte plus vite que les rancunes.
LE CHŒUR. Les archives ne remplacent pas la mémoire ; elles obligent la mémoire à répondre de ses affirmations.
Scène 4 — Le procès joué avant le procès
Phéréklès distribue des masques pour une audience imaginaire.
PHÉRÉKLÈS. Lysanias jouera la Loi ; Dorion, la Jeunesse ; moi, la Faim. La Faim assiste à tous les procès sans être convoquée.
THÉON. Une représentation n’est pas une preuve.
EUDORA. Elle peut montrer ce qu’une preuve laisse hors du cadre.
KALLISTA. Je jouerai mon propre rôle. On m’en a trop souvent distribué un autre.
LYSANIAS. Alors je jouerai le propriétaire sans me cacher derrière un masque.
LA PORTE. Je serai le seuil : objet pour l’un, refuge pour l’autre, frontière pour le troisième.
LE CHŒUR. Le théâtre ne rend pas le jugement ; il révèle le décor sur lequel on le prononce.
Scène 5 — L’agôn de la clé
Une clé et une tablette sont placées sur les plateaux d’une balance.
THÉON. Une règle doit permettre de décider sans livrer les personnes à la violence.
LYSANIAS. Sans règle, le plus fort prend la maison.
KALLISTA. Avec une mauvaise règle, il la prend en présentant un reçu.
DORION. Celui qui manque d’argent doit apprendre le langage de celui qui en possède.
EUDORA. Et celui qui possède doit apprendre que l’archive n’est pas toute la vie.
PHÉRÉKLÈS. Je pourrais vendre des discours aux deux camps et me dire vainqueur à chaque sentence.
THÉON. Tu ferais un excellent marchand et un très mauvais juge.
LE CHŒUR. La balance peut comparer des poids ; elle ne mesure pas la dignité.
ACTE III — Après le jugement
Scène 6 — La sentence provisoire
Le scribe suspend le litige sur les personnes et ouvre une vérification des créances.
THÉON. Nous vérifierons les titres, les paiements et les obligations. Nul ne sera traité comme le prix d’un procès.
LYSANIAS. Tu me retires la moitié de mon argument.
EUDORA. C’était la moitié qui n’aurait jamais dû en faire partie.
KALLISTA. Je n’ai pas gagné une maison. J’ai obtenu qu’on ne me confonde pas avec elle.
DORION. La décision ne nous libère pas des dettes.
PHÉRÉKLÈS. C’est une comédie qui refuse la victoire totale : les gens vont devoir se reparler.
LE CHŒUR. Le droit ne répare pas toutes les blessures ; il peut empêcher qu’on en ouvre d’autres.
Scène 7 — Le repas des témoins
Un dîner commun ne résout pas les divergences.
LYSANIAS. Je maintiens que mes dépenses ont sauvé la maison.
EUDORA. Je le reconnais. Reconnais le travail qui n’a jamais figuré dans tes comptes.
THÉON. Je pourrais établir un registre des services rendus sans contrat.
PHÉRÉKLÈS. Il serait trop lourd pour le porter au tribunal.
KALLISTA. Je parlerai de mon avenir avec ceux qui m’aiment, mais je ne signerai pas un avenir comme un reçu.
DORION. J’apprends qu’aimer une maison n’est pas encore la posséder.
LE CHŒUR. La maison est moins silencieuse qu’avant ; cela ne signifie pas qu’elle soit moins habitable.
Scène 8 — Exodos : la clé circule
La Porte est laissée ouverte ; la clé est suspendue au milieu du plateau.
LA PORTE. J’ai toujours eu deux côtés. Les hommes veulent que l’un soit un trône et l’autre une prison.
KALLISTA. Je prendrai la clé quand j’en aurai besoin ; je la rendrai sans appeler cela une soumission.
DORION. Je ne prétendrai plus que l’affection annule une dette.
LYSANIAS. Et je ne prétendrai plus qu’une dette établit à elle seule une autorité sur une vie.
THÉON. Le jugement est écrit. Le travail de vivre avec lui commence.
PHÉRÉKLÈS. Le parasite latin aurait peut-être trouvé un dénouement plus rapide. Moi, je préfère un repas dont personne ne soit le prix.
LE CORYPHÉE. Cette fin est une invention de MYTHOS. Le dénouement exact de l’Epidikazomenos grec nous échappe.
III. Étude philosophique et historique
1. Du titre juridique au personnage comique. Le changement de titre entre Epidikazomenos et Phormion est attesté. Il peut signaler une différence de focalisation sur le procès ou sur le parasite ; il ne prouve pas une refonte complète de l’action. La décision de Térence est aussi une stratégie d’adresse au public latin.
2. La ruse et le droit. Le parasite du texte romain tire profit de règles que les personnages puissants croyaient maîtriser. Le rire ne signifie pas nécessairement que toute loi soit arbitraire : il révèle plutôt la distance entre la règle, les usages sociaux et ceux qui ont les ressources pour la mobiliser.
3. Hegel et la reconnaissance. La différence entre personne juridique et sujet reconnu permet d’interroger la scène familiale. Les Principes de la philosophie du droit éclairent l’articulation entre propriété, famille et institution ; ce rapprochement est moderne et ne constitue pas une interprétation directement attribuable à Apollodore.
4. Nietzsche et la généalogie. Qui possède le pouvoir de qualifier autrui de parent, de débiteur ou de protecteur ? La généalogie des valeurs invite à examiner les intérêts cachés dans ces qualifications, sans assimiler le dramaturge grec à un philosophe du XIXe siècle.
5. Vernant et Détienne : la mètis. La ruse du parasite peut être rapprochée de l’intelligence pratique, mobile et circonstancielle étudiée dans Les Ruses de l’intelligence. La mètis ne se réduit pas au mensonge et n’autorise aucune attribution d’un passage perdu.
6. Dumézil : une comparaison insuffisante. La présence de figures du droit, de la propriété et du travail ne démontre aucune structure trifonctionnelle. Une lecture sociojuridique est ici plus pertinente qu’une généalogie indo-européenne spéculative.
7. Genre, statut et consentement. Les intrigues matrimoniales de la comédie nouvelle sont structurées par des hiérarchies civiques, familiales et serviles. Il faut distinguer le fonctionnement historique de ces institutions d’une réécriture moderne qui donne la parole à des personnages historiquement marginalisés.
8. Échelle de preuve. Le prologue latin atteste un modèle grec ; les didascalies et les fragments peuvent compléter cette donnée ; les scénarios modernes restent conjecturaux. Une scène vraisemblable n’est jamais une citation grecque.
IV. Bibliographie critique et lectures croisées
Source primaire : Térence, Phormion, prologue, v. 24–28 (texte latin, Perseus) ; traduction du prologue (Perseus).
Éditions et recherches : R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci, vol. II (1983), fragments de la comédie nouvelle ; T. Kock, Comicorum Atticorum Fragmenta, III (1887), notice Perseus ; W. E. J. Kuiper, Two Comedies by Apollodorus of Carystus: Terence’s Hecyra and Phormio, Brill, 1938 ; H. Tredennick, compte rendu, Classical Review 53 (1939), p. 66–67.
Comparaisons : Hegel, Phénoménologie de l’esprit et Principes de la philosophie du droit ; Nietzsche, Généalogie de la morale ; M. Détienne et J.-P. Vernant, Les Ruses de l’intelligence (1974) ; Dumézil, Mythe et épopée (1968–1973), comme contre-exemple de rapprochement insuffisamment fondé.
MYTHOS : collection des comédies perdues ; Diphile, Klēroumenoi.
LECTURE CROISÉE — L’AUTRE COMÉDIE D’APOLLODORE
Hekyra — La Belle-Mère et la parole manquante. Lire ce dossier avec l’Epidikazomenos permet de comparer la transformation des titres et des intrigues dans les adaptations de Térence. Le cas de l’Hekyra présente en outre une difficulté spécifique d’attribution entre les traditions sur Ménandre et Apollodore.
Retour : collection MYTHOS des comédies perdues.
