Eupolis — Kolakes (Les Flatteurs) : richesse, sophistique et reconnaissance
MYTHOS — Dossier critique. Eupolis, Kolakes (Les Flatteurs), comédie ancienne victorieuse aux Grandes Dionysies de 421 av. J.-C. Le texte est perdu comme œuvre continue ; seuls des fragments et témoignages permettent une analyse. Conventions : [A] témoignage attesté, [B] interprétation ou hypothèse, [C] invention contemporaine.
I. L’œuvre et ses limites documentaires
[A] Le concours de 421 place Kolakes devant La Paix d’Aristophane. La maison de Callias est associée aux dépenses, aux invités et aux flatteurs. Le commentaire de S. Douglas Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos (2016), frr. 147–325, est un repère critique essentiel. [B] Les scènes successives, le dénouement et l’identité de plusieurs locuteurs ne peuvent pas être restitués avec certitude.
II. Protagoras et le rire philosophique
[A] Les fragments 157 et 158 évoquent Protagoras, les spéculations sur les phénomènes célestes et des pratiques de banquet. Ils attestent une représentation satirique de l’intellectuel, non une réfutation philosophique de sa doctrine. [B] Sa présence physique sur scène n’est pas établie ; un personnage peut être évoqué sans apparaître. Voir S. D. Olson (2016), commentaire des fragments 157–158, et Michele Corradi, « Protagora negli Adulatori di Eupoli », dans Flatterie et flatteurs dans les sociétés antiques (2025), p. 131–155.
III. Le banquet, la richesse et les dépendances
[A] Les fragments 161 et 163–164 font intervenir des biens et leur inventaire ; le fragment 165 mentionne des calculs de dépenses de repas et de banquet, notamment pour les flatteurs ; le fragment 162 concerne le vol de monnaies. [B] On peut lire le banquet comme un marché de la reconnaissance où nourriture, argent et louanges circulent. Cette interprétation ne prouve pas que les scènes conservées formaient une séquence continue ni que tous les flatteurs étaient des sophistes.
IV. Kolax, parasitos et langage du pouvoir
[B] Le kolax, flatteur, n’est pas identique dans tous les contextes au parasitos, convive dépendant ; les emplois évoluent. La distinction entre éloge sincère et approbation intéressée constitue le problème éthique central. Pour la réception antique, comparer Athénée, Deipnosophistes, VI, 234c–236e, et Plutarque, Comment distinguer le flatteur de l’ami, sans projeter leurs classifications tardives directement sur la scène de 421.
V. Lectures philosophiques comparées
[B] Avec Hegel, on peut interroger la reconnaissance achetée : la dépendance matérielle du flatteur fragilise la liberté de son approbation. Avec Nietzsche, on peut examiner l’intérêt dissimulé derrière les évaluations élogieuses. Avec Vernant et Détienne, l’analyse gagne à situer cette parole dans les institutions de la cité, les pratiques du banquet et la compétition publique. La grille de Dumézil, élaborée pour d’autres corpus, ne doit pas être appliquée mécaniquement : aucune structure trifonctionnelle n’est démontrée ici. Ces comparaisons sont des outils modernes, jamais des influences attestées.
VI. Reconstruction : ce qui reste inconnu
[B] Un chœur de flatteurs est impliqué par le titre et les témoignages ; les dépenses de Callias et les propos sur Protagoras fournissent des points d’ancrage. Mais l’ordre exact des épisodes, la présence scénique de Protagoras et le dénouement demeurent incertains. Toute reconstruction complète doit être signalée comme hypothétique.
VII. Scène contemporaine — Le prix de l’éloge
[C — Création littéraire originale, non antique.] CALLIAS : « Combien vaut ton admiration ? » LE FLATTEUR : « Elle ne se vend pas. » CALLIAS : « Pourtant tu attends devant ma table. » LE FLATTEUR : « J’attends seulement de mieux te connaître. » CALLIAS : « Et si je ferme ma porte ? » LE FLATTEUR : « Je louerai ta sagesse de ne recevoir personne. » CALLIAS : « Tu sais donc me donner raison avant de savoir ce que je ferai. » LE FLATTEUR : « Voilà précisément mon talent. »
VIII. Appareil critique et bibliographie
Sources primaires : Eupolis, Kolakes, fragments 157–180 dans Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci, vol. V ; Athénée, Deipnosophistes, VI ; Plutarque, Moralia, 698f–699a ; Platon, Protagoras, 314d–315b (comparaison, non transcription de la comédie). Études : S. Douglas Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos (frr. 147–325), Heidelberg, 2016, édition consultable ; Ian C. Storey, Eupolis: Poet of Old Comedy, Oxford, 2003 ; Michele Corradi, « Protagora negli Adulatori di Eupoli », 2025, notice éditoriale.
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