LES BANQUETEURS — ÉDUCATION, RHÉTORIQUE ET CITOYENNETÉ
MYTHOS | Monographie philosophique de Δαιταλεῖς, comédie de 427 av. J.-C. Le texte grec est fragmentaire. Douze études sur paideia, sophistique, commensalité, Hegel, Nietzsche, Platon et Aristote ; les analyses modernes ne sont pas des répliques anciennes retrouvées.
1. L’enjeu : qu’enseigne une cité lorsqu’elle apprend à parler ?
Les Banqueteurs (Δαιταλεῖς), première comédie connue d’Aristophane, furent présentés en 427 av. J.-C. et reçurent la deuxième place. Les témoignages et les fragments mettent au premier plan deux jeunes hommes contrastés par leur éducation et un père attaché aux usages anciens. Une représentation scénique complète de leur conflit serait cependant une fiction : il manque la majeure partie des répliques et la chronologie de l’action.
Le problème philosophique est plus complexe qu’une lutte entre bonnes traditions et mauvaises innovations. Athènes forme ses citoyens à la délibération, au litige, à la mémoire des poètes et à la pratique de la vie collective. Celui qui apprend à vaincre dans un procès ou devant une assemblée acquiert une compétence réelle. Mais la compétence de convaincre ne détermine pas à elle seule la justice de ce dont on veut convaincre.
Le fr. 205 est un pivot documentaire pour l’analyse de l’éducation et des façons de parler. Sarah Miles rappelle que l’extrait dépend du contexte dans lequel il a été cité et qu’il faut résister à l’illusion d’en faire, à lui seul, le résumé de toute une œuvre. MYTHOS distingue donc cette matière attestée d’un ensemble d’expériences de pensée contemporaines.
2. Les deux fils : deux éducations ou deux caricatures ?
Dans Les Nuées, Aristophane évoque rétrospectivement sa première pièce en mentionnant deux jeunes gens, l’un associé à la retenue et l’autre à un comportement volontairement choquant. L’opposition ne donne pas les biographies complètes des personnages. Même les qualificatifs sont des instruments de caricature comique et doivent être replacés dans leur contexte lexical, plutôt que traduits comme des diagnostics moraux intemporels.
Le contraste peut opposer entraînement corporel, poésie héritée et discipline traditionnelle à des procédés nouveaux de raisonnement et de persuasion. Toutefois, il serait méthodologiquement imprudent de supposer que l’un des deux frères possédait toutes les vertus et l’autre tous les défauts. L’ancienne comédie grossit les traits, fabrique des écarts et laisse le rire circuler entre plusieurs cibles.
Une interprétation moderne peut proposer qu’ils incarnent deux formes incomplètes de liberté : l’un sait respecter une norme mais peine à la justifier ; l’autre sait discuter toute norme mais ne s’oblige pas à répondre des conséquences de ses discours. Cette lecture est féconde à titre pédagogique ; ce n’est pas le manifeste philosophique certain d’Aristophane.
3. Le père : autorité de l’expérience et peur de l’inconnu
Le père peut paraître porteur d’une sagesse acquise par les pratiques familiales et civiques. Mais sa position est aussi celle d’un homme qui a le pouvoir de définir l’éducation de ses enfants et les qualités qu’ils doivent reproduire. Il faut distinguer l’expérience de la justification : avoir connu un monde plus ancien n’établit pas que toutes ses règles doivent rester intactes.
Une démocratie confronte des générations qui ne disposent pas des mêmes expériences. Les plus âgés gardent la mémoire de décisions et de crises ; les plus jeunes vivent dans une situation nouvelle où les habitudes reçues peuvent devenir insuffisantes. La transmission exige donc autre chose que la répétition, et l’innovation autre chose que la provocation.
Dans une comédie, le rire peut viser simultanément le jeune prétentieux qui emploie des mots nouveaux sans comprendre leur coût et le vieillard qui confond son autorité avec la vérité. Le texte perdu ne permet pas de décider si l’un ou l’autre remportait finalement la dispute.
4. Les sophistes : enseigner une technique n’est pas enseigner une injustice
Le mot « sophiste » recouvre des pratiques et des personnes diverses dans l’Athènes du Ve siècle : enseignement de l’éloquence, analyse du langage, réflexion politique et mise en question des conventions. Les critiques comiques peuvent leur attribuer une aptitude à rendre fort un argument faible ; cette représentation ne doit pas être confondue sans examen avec les positions documentées de Protagoras, Prodicos ou d’autres penseurs.
Dans une cité où les citoyens doivent parfois parler eux-mêmes devant les tribunaux, la maîtrise de la parole est une ressource pratique. Une technique d’argumentation peut défendre un innocent autant qu’elle peut couvrir un abus. La question éthique porte sur le rapport entre moyens discursifs et fins de l’action, non sur le seul apprentissage du langage.
Le père des Banqueteurs peut ainsi s’inquiéter de ce qu’il ne comprend pas et constater en même temps une modification réelle des comportements politiques. Le contenu des fragments ne permet pas d’en faire un programme éducatif conservateur sans fissure, ni de déclarer que le poète condamnait toutes les formes d’enseignement nouveau.
5. Platon : du conflit familial à l’examen de la justice
Dans le livre I de La République, Socrate et Thrasymaque discutent de ce que signifie être juste, et le débat met en scène plusieurs stratégies d’argumentation. La confrontation peut être comparée au dossier des Banqueteurs, où les techniques nouvelles de discours semblent au centre d’une dispute entre générations.
Une comparaison ne constitue pas une relation de dépendance établie entre les deux œuvres. Le dialogue platonicien est postérieur ; ses personnages relèvent d’une autre construction littéraire et philosophique. Il serait abusif de faire de Thrasymaque le modèle certain d’un des fils d’Aristophane ou d’affirmer que Platon répondait directement au passage précis du fr. 205.
L’intérêt philosophique est dans l’écart entre persuasion et argumentation. Un discours peut séduire l’auditoire en mobilisant force, prestige, peur ou plaisanterie. Un examen philosophique cherche aussi à exposer les raisons, les définitions et les contradictions. La scène comique met à nu les stratégies de parole, même lorsqu’elle ne conduit pas elle-même à une vérité doctrinale.
6. Aristote : éthos, logos et apprentissage de la mesure
Les catégories aristotéliciennes de la Rhétorique permettent de distinguer les arguments, les émotions de l’auditoire et la crédibilité du locuteur. Elles sont utiles pour comprendre comment une personne peut devenir persuasive sans être nécessairement juste. Aristote systématise ces questions plus tard ; il n’est pas un témoin de l’intrigue perdue des Banqueteurs.
Une éducation qui ne transmettrait que des procédés de victoire pourrait former un bon plaideur et un mauvais citoyen. Inversement, une éducation qui demanderait seulement d’imiter les ancêtres risquerait de laisser sans défense ceux qui affrontent des arguments nouveaux. La formation civique suppose des dispositions morales et des compétences de raisonnement.
Une leçon comique possible serait de faire parler les deux fils sur le même objet, mais avec des critères différents de réussite. Le premier cherche à respecter un usage ; le second à l’emporter ; tous deux oublient parfois d’examiner ce qui rend une décision bonne pour les autres. Cette scène demeure une construction analytique, pas un vers ancien.
7. Héraclès et les convives : le banquet comme institution
Le titre Daitaleis renvoie à des convives, possiblement liés à un cadre de repas cultuel en l’honneur d’Héraclès. Les témoignages divergent sur l’identification de ces participants : membres d’un thiase, convives d’un rite ou autres figures de commensalité. L’historienne Pauline Schmitt Pantel souligne la place des repas dans les institutions des cités grecques et la prudence nécessaire pour leur donner une forme sociale précise.
Au banquet, l’éducation ne passe pas seulement par des discours : l’attribution des places, le service, le partage des denrées et l’attention portée aux usages montrent comment une communauté se représente elle-même. Un convive apprend quand parler et se taire, qui honorer et comment interpréter la présence des autres.
Héraclès constitue une figure particulièrement ambiguë pour un tel cadre : l’héroïsme, l’effort et l’excès alimentaire coexistent dans ses représentations. Une comparaison avec l’apologue du choix d’Héraclès chez Prodicos, rapporté par Xénophon, enrichit la question des deux voies éducatives sans prouver que cet apologue était joué dans la comédie.
8. Nourriture et parole : la même logique de consommation ?
Les fragments alimentaires montrent que la comédie ne traitait pas uniquement des problèmes théoriques de l’éducation. Athénée a conservé des expressions culinaires parce qu’elles intéressaient son propre recueil. Cette sélection donne une information vraie sur le vocabulaire de la pièce, sans restituer toute la place du banquet dans l’intrigue.
On peut comparer la consommation d’un repas et celle des discours : un jeune personnage accumule des mots prestigieux comme un convive accumule des plats, et son avidité peut devenir ridicule. Mais cette analogie relève d’une lecture moderne. Elle ne permet pas d’identifier l’ordre des scènes ou de reconstituer une parabasis.
Le banquet est aussi un lieu de hiérarchie. Celui qui paie, celui qui sert, celui qui reçoit un honneur et celui qui reste exclu n’occupent pas la même position. La comédie peut faire voir la distance entre une communauté qui prétend partager et les rapports sociaux qui rendent ce partage inégal.
9. Hegel : formation, reconnaissance et autonomie
Chez Hegel, la formation d’une conscience ne consiste pas à recevoir passivement un contenu ; elle implique un travail par lequel le sujet transforme ses rapports à lui-même, aux autres et au monde. La question de l’éducation des deux fils peut être éclairée par cette conception, sans attribuer à Aristophane une anticipation de la Phénoménologie de l’esprit.
La reconnaissance devient décisive parce que le père demande à ses fils d’être des sujets capables d’agir tout en voulant qu’ils confirment ses propres normes. La famille transmet des règles, mais elle doit accepter que le descendant les comprenne et puisse en discuter la validité. La formation ne se réduit pas à l’obéissance.
Une leçon hégélienne possible est qu’aucune des positions immédiates ne peut suffire : l’autorité non examinée devient arbitraire ; la négation systématique des règles devient vide. La médiation consiste à apprendre pourquoi une norme vaut et comment elle peut être transformée. Il s’agit d’une interprétation philosophique contemporaine d’une tension dramatique plausible.
10. Nietzsche : éducation, culture et ressentiment
Nietzsche critique, à plusieurs étapes de son œuvre, les institutions éducatives lorsqu’elles produisent l’érudition de façade, la conformité ou une culture incapable d’affronter la vie. Il ne faut cependant pas réduire sa pensée à un éloge du sophiste provocateur contre le vieillard traditionaliste.
Le fils habile à parler peut être un modèle de vitalité ou une figure de conformisme à une mode intellectuelle ; le père attaché aux coutumes peut être porteur d’une mémoire profonde ou simplement hostile à toute remise en cause. Une lecture nietzschéenne interroge la valeur créatrice de chaque position plutôt qu’elle ne distribue automatiquement les rôles de fort et de faible.
Le rire devient ici une épreuve de la prétention culturelle. Celui qui se dit cultivé peut réciter des noms sans vivre ce qu’il connaît ; celui qui célèbre l’ancienne éducation peut parler d’Homère sans comprendre la diversité de son héritage. Mais les fragments ne suffisent pas à prouver qu’Aristophane élaborait une telle critique de la culture.
11. Les Nuées : continuité de question, transformation du dispositif
Aristophane, dans Les Nuées conservées, reprend la question du père, du fils et des techniques de discours sous un dispositif dramatique différent. Strépsiade veut apprendre à se tirer de ses dettes ; Phidippide reçoit finalement une instruction dont les conséquences sont violentes dans le texte révisé qui nous est parvenu.
Comparer les deux œuvres permet de suivre un problème récurrent de la comédie : la maîtrise d’un langage peut-elle délier un individu de ses obligations envers autrui ? Il serait néanmoins incorrect de considérer Les Banqueteurs comme un simple brouillon des Nuées, dont nous posséderions le canevas exact par rétroprojection.
Le même thème peut évoluer par la modification du nombre de fils, de la place du père et du statut de celui qui enseigne. L’histoire des formes comiques ne doit pas être racontée comme une progression nécessaire vers une seule pièce conservée.
12. Conclusion : le bon citoyen n’est pas seulement le meilleur orateur
Les Banqueteurs invitent à interroger une contradiction durable de la démocratie : la cité a besoin de citoyens capables de discuter librement, mais elle risque de récompenser ceux qui savent gagner indépendamment de la qualité de leur cause. Une éducation sans technique rend vulnérable ; une technique sans exigence morale peut devenir dangereuse.
Le banquet cultuel, les fils contrastés et la référence aux discours nouveaux fournissent des points d’appui de forces différentes. Les fragments n’autorisent ni la restitution de toutes les scènes ni l’attribution d’une doctrine unique à leur auteur. L’analyse politique doit accepter cette limite pour ne pas transformer la fiction savante en archive.
MYTHOS peut précisément servir à ce croisement : la comédie moderne fait entendre des voix ; le dossier philologique vérifie leur distance avec les sources ; l’étude philosophique formule les difficultés qu’elles rendent visibles. Ces trois opérations sont complémentaires, mais elles ne doivent jamais se confondre.
Bibliographie critique
Sarah Miles, A Culture of Comedy and Aristophanes’ Daitalēs (Banqueters): Making Mosaics of Comic Fragments, Durham University Repository : https://durham-repository.worktribe.com/output/5420808/a-culture-of-comedy-and-aristophanes-daitales-banqueters-making-mosaics-of-comic-fragments.
Matteo Pellegrino, « Daitalês (Ar.) », The Encyclopedia of Greek Comedy, 2019 : https://fair.unifg.it/handle/11369/204151.
Karen Amaral Sacconi, « Convivas de Aristófanes: o coro devoto de Héracles e a educação do sensato e do pervertido », Classica 32, 2019 : https://doi.org/10.24277/classica.v32i1.736.
Pauline Schmitt Pantel, La cité au banquet : histoire des repas publics dans les cités grecques, 1992 : https://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1992_ths_157_1.
Rudolf Kassel et Colin Austin, Poetae Comici Graeci III.2, Les Banqueteurs, frr. 205–255 ; Aristophane, Nuées, v. 528–536, comme témoignage sur les deux jeunes personnages.
Platon, République I, confrontation avec Thrasymaque ; Aristote, Rhétorique I–II ; Hegel, Phénoménologie de l’esprit, formation et reconnaissance ; Nietzsche, Schopenhauer éducateur et La Naissance de la tragédie, à titre de cadres comparatifs.
Les Banqueteurs — adaptation développée · Cahier philologique I · Volume I.
