CAHIER PHILOLOGIQUE I — LES FRAGMENTS, LEURS TÉMOINS ET LEUR LANGUE
MYTHOS · Aristophane et la comédie perdue · Édition commentée de travail, 30 octobre 2026. Trois études de cas : Les Banqueteurs (fr. 211 K.-A.), La Paix II (frr. 305–308 K.-A.) et Les Héros (frr. 320 et 322 K.-A.). Le présent cahier cite de très courts segments grecs contrôlés et propose des traductions et commentaires nouveaux. Il ne prétend ni remplacer les éditions scientifiques complètes, ni publier les fragments dans leur intégralité.
Avant-propos : ce que signifie éditer un fragment
Chaque texte antique possède au moins deux histoires : celle de sa première performance dans une comédie athénienne, et celle de sa survie par des auteurs et des manuscrits postérieurs. La première histoire peut être inaccessible, tandis que la seconde est parfois reconstituable avec une précision remarquable. Une édition philologique commence donc par l’auteur qui cite, le support de transmission et la référence de la citation, plutôt que par un scénario imaginé.
Un fragment peut se réduire à un mot parce qu’un lexicographe cherche à expliquer ce mot. Il peut aussi atteindre plusieurs vers grâce à un papyrus. Il faut classer séparément le témoignage portant sur le titre, la citation littérale, l’attribution à une œuvre, la restauration des lettres et l’interprétation scénique. Rien n’autorise à considérer tous ces éléments comme également sûrs.
Les numéros employés sont ceux de Kassel et Austin dans Poetae Comici Graeci III.2 (1984), abrégés K.-A. ; ils ne correspondent pas nécessairement aux numéros de Theodor Kock, indiqués K. dans certaines éditions. Ainsi le gâteau des Banqueteurs apparaît sous l’ancien numéro 202 Kock, mais sous le numéro 211 K.-A. Cette différence matérielle interdit de citer « fr. 202 K.-A. » sans contrôle.
I. LES BANQUETEURS — ΔΑΙΤΑΛΕΙΣ : LE GÂTEAU ET LA TRANSMISSION
1. Carte d’identité documentaire
Œuvre : Les Banqueteurs, première comédie attestée d’Aristophane, représentée en 427 av. J.-C. Étude principale : fr. 211 K.-A. (202 dans la numérotation de Kock). Témoins pertinents : Athénée, Deipnosophistes XIV, 646b, le lexique de la Souda, entrées α 2082 et χ 121, ainsi que la tradition des noms attiques. La citation d’Athénée se trouve dans un passage consacré aux préparations de pâtisserie et au χαρίσιος, type de gâteau ou de galette.
TEXTE GREC — COURT EXTRAIT DU TÉMOIN ATHÉNÉE : ἐγὼ δʼ ἑλὼν πέμψω πλακοῦντʼ ἐς ἑσπέραν χαρίσιον.
TRADUCTION MYTHOS : « Quant à moi, après l’avoir pris, j’enverrai pour le soir une galette charisios. » Le mot final désigne un gâteau spécifique ; il ne faut pas le traduire mécaniquement comme si l’on parlait de quelqu’un de « gracieux ». La syntaxe exacte dépend des leçons de la tradition et du choix éditorial.
PROVENANCE : l’extrait est transmis pour expliquer une spécialité culinaire, non pour raconter la scène entière des Banqueteurs. Le locuteur, son interlocuteur, le lieu de l’échange et l’intention comique précise ne sont pas connus par cette seule citation. Le rapprochement avec un banquet est sémantiquement naturel ; il ne suffit pas à reconstruire une série d’épisodes.
2. Lectures concurrentes : envoyer ou cuire ?
Le texte transmis chez Athénée contient une forme de πέμπω, « envoyer ». Les éditeurs ont considéré une correction par πέσσω ou πέπτω, « cuire », permettant au contexte culinaire de mieux convenir au fonctionnement du vers. La recherche signale en particulier la proposition πέψω, souvent attribuée à Fritzsche. Il ne suffit donc pas de proposer une traduction française unique en masquant l’alternative : « j’enverrai » et « je ferai cuire » conduisent à des actions scéniques distinctes.
La Souda reproduit une tournure avec un pluriel de gâteau, une forme de la soirée au génitif et le nom des charisioi également au pluriel ; l’autre entrée transmet une leçon qui peut suggérer une destination vers des femmes entretenues. Ces écarts peuvent relever de la citation de mémoire, des remaniements de la transmission ou de contaminations entre gloses. Sans collation complète des manuscrits et de l’apparat de PCG, MYTHOS conserve ces différences en prose au lieu de fabriquer un texte composite.
Le sujet explicatif d’Athénée est la nourriture ; le sujet original de la comédie pourrait être une promesse, une invitation, un achat, une plaisanterie sur les dépenses ou un geste de séduction. Aucun de ces scénarios ne découle nécessairement du seul mot charisios. Pour la reconstruction artistique, une scène d’offrande ou de préparation culinaire peut être inspirante, à condition de la signaler comme invention.
3. La première comédie : éducation, pères et fils
Le fr. 205 K.-A. est important pour l’image d’un homme ayant reçu un enseignement de nouvelles formes de discours ; l’opposition entre deux orientations éducatives est étudiée dans les commentaires modernes. La recherche présente généralement un père et deux fils de comportements contrastés. La documentation n’autorise cependant pas la restitution verbatim de tout leur affrontement. Les Banqueteurs ne sont donc pas simplement des Nuées primitives, même si les deux dossiers se répondent sur le thème des transformations de la paideia.
Sarah Miles insiste sur les difficultés méthodologiques de la lecture de fr. 205, en particulier sur les liens entre le contexte dans lequel une citation a été conservée et le portrait que nous proposons des personnages. La comédie s’inscrit dans une « culture de la comédie » partagée avec d’autres dramaturges et non dans une progression linéaire où Aristophane n’aurait fait que préparer ses œuvres conservées.
La sociabilité des banqueteurs peut également renvoyer au repas collectif dans le culte d’Héraclès, dont l’existence est étudiée par les historiens de la commensalité. La relation exacte entre les convives du titre, les parasites cultuels, le banquet et l’éducation est une hypothèse d’ensemble. L’emploi d’un gâteau dans un fragment ne démontre pas la présence d’un repas rituel dans cette scène précise.
4. Déduction maximale et interdits de restitution
Ce que le fragment permet : affirmer l’existence d’un terme de pâtisserie et d’une réplique attribuée par Athénée à Aristophane dans Les Banqueteurs ; relever au moins une variante de tradition et un problème de verbe ; rapprocher prudemment le mot du monde des repas et des cadeaux. Ce qu’il interdit : nommer le personnage qui parle, déterminer la place de la scène, reconstruire une invitation complète, prouver la valeur religieuse du gâteau ou présenter la correction « cuire » comme une leçon unanimement admise.
5. Sources à consulter
Athénée, Deipnosophistes XIV, 646b, moteur grec Digital Athenaeus : https://www.digitalathenaeus.org/tools/KaibelText/search.php?method=diacritics&what=%E1%BC%88%CF%81%CE%B9%CF%83%CF%84%CE%BF%CF%86%CE%AC%CE%BD%CE%B7%CF%82 ; Souda, α 2082 et χ 121 : https://www.lagl.org/tools/suda/works_catalog.php?what=urn%3Acts%3AgreekLit%3Atlg0019.suda007 ; R. Kassel et C. Austin, PCG III.2, fr. 211 ; Sarah Miles, A Culture of Comedy and Aristophanes’ Daitalēs, Durham University Repository : https://durham-repository.worktribe.com/output/5420808/a-culture-of-comedy-and-aristophanes-daitales-banqueters-making-mosaics-of-comic-fragments ; María de Fátima Silva, Padre e Hijo: Una pareja cómica tradicional. Daitales de Aristófanes, 2008 : https://revistas.ucm.es/index.php/CFCG/it/article/view/CFCG0808110233A.
II. LA PAIX II — ΕΙΡΗΝΗ Βʹ : GÉORGIA, LE BOUCLIER ET LE PUITS
1. Une citation de Stobée plutôt qu’une scène entière
Œuvre : un texte d’Aristophane nommé Paix dans la tradition des fragments et distinct, au niveau du classement éditorial, de la comédie conservée de 421. Source du fr. 305 K.-A. : Stobée, Anthologion IV, 15a, 1, au début d’une série de citations sur l’agriculture comme bien. L’anthologiste a donc préservé ce passage parce qu’il servait son propre sujet. C’est une médiation intellectuelle capitale.
BRÈVE CITATION GRECQUE (fr. 305) : πιστὴ τροφός, ταμία, συνεργός, ἐπίτροπος. Traduction MYTHOS : « une nourrice fidèle, une intendante, une collaboratrice, une administratrice ». Ces désignations caractérisent les rapports de Géorgia, l’Agriculture personnifiée, avec la Paix. La dernière réplique de l’extrait donne expressément son nom : Géorgia.
Le lexique construit une constellation de fonctions : nourrir, gérer des ressources, aider à agir et assumer une responsabilité. Ce ne sont pas de simples ornements ; l’accumulation peut transformer une notion abstraite en personnage dépendant de plusieurs métiers ou relations de parenté. Toutefois, le contexte de citation ne garantit ni l’identité du second interlocuteur ni l’ordre du fragment dans l’intrigue.
2. Apparat critique miniature du fr. 305
Au premier vers, certains manuscrits donnent une construction au génitif, tandis qu’un autre groupe présente un datif. Au troisième, la leçon manuscrite ἐχρῆτό μοι a paru syntaxiquement difficile ; Kock a proposé une reformulation et Richards une autre correction. Une édition savante conserve l’ensemble de ces données dans son apparat, afin que le lecteur ne confonde pas l’effort pour rétablir un sens fluide avec la lettre certaine du texte.
Le commentaire d’Olimpia Imperio discute longuement ce troisième vers. Il relève aussi que des vers de la Paix conservée suivent le fragment chez Stobée sans lemmes de séparation clairs dans une partie de la tradition. L’observation est essentielle : la succession matérielle dans l’anthologie n’implique pas que deux extraits furent joués à la suite sur la scène athénienne.
La traduction de la série des fonctions de Géorgia n’épuise pas les nuances du grec : un même mot peut évoquer la gestion domestique, la coopération ou la tutelle. L’abondance des qualifications peut être à la fois sérieuse et comiquement excessive. L’interprétation doit tenir ensemble l’éloge de l’agriculture et les procédés d’énumération de la comédie.
3. Fr. 306 : la conversion d’un bouclier en objet pacifique
SOURCE : Pollux, Onomasticon X, 188. Ce lexicographe s’intéresse au vocabulaire des couvercles et cite une expression attribuée à la Paix d’Aristophane. Fragment 306 K.-A. : le locuteur ordonne d’utiliser immédiatement un bouclier comme couvercle d’un puits.
COURT EXTRAIT GREC : τὴν δ᾽ ἀσπίδα ἐπίθημα τῷ φρέατι. Traduction MYTHOS, limitée à ces mots : « Quant au bouclier, [fais-en] un couvercle pour le puits ». Le mot ἐπίθημα désigne ce que l’on pose au-dessus de quelque chose, donc un couvercle ; φρέαρ est le puits. Le changement d’usage d’une arme offre un noyau comique très lisible.
La citation contient un impératif et un adverbe qui ne sont pas reproduits dans le bref extrait présenté ici. La scène complète est inconnue ; nous ne savons pas si le bouclier appartenait à un soldat, à un lâche, à un personnage revenant de guerre ou à un magasin d’armes. La fiction MYTHOS choisit d’en faire un objet de protection de la communauté : c’est une exploitation littéraire, non le contexte de transmission.
Le réemploi d’un instrument militaire peut s’inscrire dans la thématique grecque du passage de la guerre aux activités agricoles et aux usages ordinaires. Il faut néanmoins éviter l’anachronisme qui ferait d’une réplique isolée une déclaration intégrale de pacifisme.
4. Fr. 307 et 308 : l’enquête botanique et l’oracle
Le fr. 307 est transmis par Eustathe dans un contexte lexical lié au végétal. Trois questions successives demandent d’où vient une plante, quelle est son espèce et quelle semence lui correspond. On peut y voir un interrogatoire burlesque de la généalogie d’une plante ou un dialogue avec Agriculture, mais l’identification des personnages demeure hypothétique. Le passage montre seulement que la pièce disposait d’un vocabulaire de culture suffisamment frappant pour retenir l’attention d’un commentateur.
Le fr. 308, transmis dans les traditions oraculaires, comporte une menace imagée adressée aux Athéniens et un jeu sur un terme évoquant les peaux ou outres. Les leçons de cet hexamètre divergent selon les manuscrits et les corrections modernes. Il faut éviter d’en produire une traduction française définitive sans afficher cette difficulté. La comédie peut parodier le langage épique ou prophétique, mais l’identité de l’oracle et de celui qui le prononce reste inconnue.
Ces deux pièces du dossier confirment la pluralité des thèmes — agriculture, objets, oracle — sans fournir une succession de scènes. La numérotation moderne classe les citations et ne raconte pas l’argument théâtral.
5. La grande incertitude : une autre Paix ou une révision ?
Une hypothèse antique de la Paix conservée note la présence de morceaux attribués à une Paix que l’on ne lit pas dans le texte connu. La tradition mentionne l’existence de deux drames homonymes, tout en présentant de possibles ambiguïtés de mémorisation et de classement. La discussion historique ne se résume donc pas à l’affirmation que deux comédies indépendantes auraient été représentées à des années connues.
Dans Fragmenta Comica 10.6, Olimpia Imperio confronte l’argument textuel des passages cités, les scholies et les anciennes hypothèses critiques. Il demeure possible de parler d’un dossier Paix II, mais son identité comme œuvre autonome ne doit pas être présentée sans réserve. L’édition de MYTHOS adopte un classement pratique et le signale.
La fiction publiée dans le volume V utilise le bouclier sur le puits et personnifie Agriculture, mais invente les liens causaux entre ces motifs. Une édition critique correcte permettra au lecteur de lire une scène moderne et de revenir ensuite, sans confusion, aux textes cités par Stobée ou Pollux.
6. Documentation de première main et commentaires
Stobée, Anthologion IV, 15a, 1 (fr. 305) ; Pollux, Onomasticon X, 188 (fr. 306) ; Eustathe, commentaire de l’Iliade 1291, 26 (fr. 307) ; Kassel–Austin, PCG III.2, frr. 305–308 ; Olimpia Imperio, Aristophanes, fr. 305–391 (Eirēnē II – Lemniai), Fragmenta Comica 10.6, 2023, extrait éditeur : https://www.vandenhoeck-ruprecht-verlage.com/media/pdf/e9/a7/65/9783949189791_sample.pdf ; S. Douglas Olson, Aristophanes: Peace, Oxford, 1998. Les citations grecques reproduites ici sont limitées à de très courts passages ; consulter l’édition scientifique pour l’apparat complet.
III. LES HÉROS — ΗΡΩΕΣ : LE PAPYRUS ET LA PUISSANCE AMBIVALENTE
1. Deux modes de transmission d’une même œuvre supposée
Corpus : Les Héros, frr. 310–330 K.-A., notamment le fr. 320 transmis par une citation dans Diogène Laërce et le fr. 322 associé au papyrus Michigan inv. 3690. Le papyrus est daté matériellement des IIe–IIIe siècles de notre ère ; il peut conserver un passage composé bien plus tôt. Son support et ses gloses marginales rendent visible une étape de lecture et de commentaire indépendante de la scène classique.
La présence d’un chœur se présentant comme des héros rend très plausible l’attribution à une comédie d’Aristophane intitulée Les Héros. Les éditeurs ont toutefois discuté l’étendue de cette identification : les masques de puissances héroïques ne garantissent pas que chaque papyrus de héros appartient nécessairement au titre qui nous vient le plus spontanément à l’esprit. On doit conserver le point d’interrogation lorsque la source le porte.
Le dossier religieux ne doit pas être réduit à une médecine antique. Les héros sont des morts puissants, honorés localement, susceptibles de protéger ou de nuire. Dans l’énoncé comique, ils sont à la fois régisseurs des biens et des maux. Une telle figure met en scène la responsabilité, la crainte et le pouvoir de la sanction sous forme chorale.
2. Fr. 322 : le chœur et son autorité
COURTS EXTRAITS GRECS (papyrus attribué aux Héros) : ταμίαι τῶν κακῶν καὶ τῶν ἀγαθῶν ; τούτοις μὲν νόσους δίδομεν.
TRADUCTION MYTHOS : « administrateurs des maux et des biens » ; « à ceux-là, nous attribuons des maladies ». Le terme ταμίαι renvoie à des gestionnaires, intendants ou distributeurs : il n’est pas un synonyme vague de « dieux ». La structure oppose et rapproche simultanément les deux pôles de l’expérience humaine.
L’adjectif ou la catégorie des personnes désignées par « ceux-là » est donné par le contexte immédiat du papyrus : les puissances héroïques surveillent notamment les individus considérés comme injustes, voleurs ou brigands. Ce tableau doit être lu comme la mise en scène d’une voix comique prétendant à une juridiction surnaturelle, et non comme un règlement religieux indépendant, adopté par tous les Grecs.
La liste des afflictions est frappante par sa variété. Le document mentionne des souffrances associées à la rate, à la toux, à des écoulements, aux maladies cutanées, aux troubles de l’esprit et à des gonflements. Les mots grecs de maladies sont précieux pour les lexicographes et les historiens du vocabulaire, mais leur emploi dans une liste de menaces ne prouve pas l’existence d’une classification clinique cohérente. Le comique naît probablement aussi de l’accumulation.
3. Les gloses marginales du papyrus
Le papyrus Michigan 3690 porte deux gloses en marge d’une liste de maladies. L’une explicite un terme lié à une affection hydroptique par un verbe voisin du grec ὑδρωπιᾶν ; l’autre distingue un frisson ou un refroidissement d’une fièvre particulière. Ces traces rendent l’objet exceptionnel : on ne lit pas seulement un fragment dramatique, mais une lecture antique ou postérieure qui cherche déjà à éclaircir des mots difficiles.
Le scribe et le lecteur ne sont pas des témoins de la première représentation. Une note marginale peut résoudre pour son époque un problème de vocabulaire, sans nous donner l’intonation de la réplique ni l’identité du choriste. Par ailleurs, un papyrus qui porte une correction n’est pas nécessairement plus proche du modèle original que le meilleur manuscrit d’un lexique ; les familles de témoins doivent être comparées sans hiérarchie simpliste.
Le rapport entre cette liste et la médecine antique demande une double prudence. Il est légitime de repérer des termes connus d’Hippocrate et des lexiques médicaux ; il ne serait pas légitime d’en déduire une maladie déterminée pour un citoyen historique ou une véritable capacité de guérison ou de punition chez les héros.
4. Fr. 320 : les restes tombés sous la table
Diogène Laërce VIII, 34 rapporte une croyance concernant les objets ou aliments tombés au-dessous de la table : un passage des Héros d’Aristophane est cité à propos de ce qui revient aux êtres héroïques. La prescription de ne pas goûter ce qui est tombé met en relation le repas, l’honneur rendu aux morts et les frontières symboliques de la maisonnée.
COURT EXTRAIT GREC : μηδὲ γεύεσθαι ἅττ’ ἂν ἐντὸς τῆς τραπέζης καταπέσῃ.
TRADUCTION MYTHOS : « et ne pas goûter ce qui tombe au-dessous de la table ». La phrase doit être comprise comme une citation dans un raisonnement de Diogène Laërce sur les coutumes ; le récit philosophique qui l’entoure n’est pas la situation de scène originale.
Un même titre permet donc de rapprocher, mais non de relier avec certitude, une puissance punitive des héros et une obligation rituelle autour du repas. Une adaptation dramatique peut réunir ces motifs pour produire un récit fluide, mais sa continuité reste littéraire plutôt que documentée.
5. Contre le raccourci : sanction divine, justice et maladie
La lecture moderne peut être tentée de transformer la liste en satire d’une élite religieuse qui terrorise les habitants. C’est possible comme proposition dramaturgique, mais le fragment ne nous dit pas quels citoyens sont présents dans la scène ni quelle réponse leur est donnée. Une voix de chœur parle depuis sa propre position, elle n’exprime pas mécaniquement la philosophie de son auteur.
La complémentarité « biens et maux » est une structure profondément adaptée au rire comique, car elle permet au chœur d’associer son pouvoir considérable à un inventaire déconcertant de symptômes très concrets. L’ancien théâtre peut ainsi rendre les puissances religieuses visibles et négociables. Le lecteur ne doit cependant pas confondre l’invention d’un dialogue comique avec une preuve que les Grecs interprétaient toujours chaque maladie comme une punition.
Le fr. 320 exige la même prudence : un geste de piété ou une interdiction concernant les restes d’un repas ne suffit pas à établir une scène de banquet, encore moins un ordre des épisodes par rapport au fr. 322.
6. Sources matérielles et textes
Papyrus Michigan inv. 3690, texte grec fragmentaire et gloses, signalé dans les recueils de papyrus comiques ; transcription consultable dans le corpus de fragments papyrologiques : https://ancientlibrary.net/aristophanes-papyrus-fragments/ ; étude universitaire sur le papyrus et ses gloses : https://discovery.ucl.ac.uk/1348751/1/325054.pdf ; Diogène Laërce VIII, 34 pour le fr. 320 ; Kassel–Austin, PCG III.2, frr. 320 et 322 ; commentaires dans Olimpia Imperio, Fragmenta Comica 10.6 (2023) ; discussion comparative dans le volume Timokles, Fragmenta Comica 21 : https://dokumen.pub/timokles-translation-and-commentary-3946317448-9783946317449.html.
IV. TABLEAU COMPARATIF — DOCUMENT CONTRE POSSIBILITÉ SCÉNIQUE
| Fragment | Témoin | Ce que la source dit | Une mise en scène envisageable | Ce qui reste inconnu |
|---|---|---|---|---|
| Banqueteurs, fr. 211 | Athénée et lexiques | Nom d’un gâteau et variation du verbe | Un don, une commande ou une plaisanterie au banquet | Locuteur et scène indéterminés |
| Paix II, fr. 305 | Stobée IV 15a, 1 | Agriculture personnifiée ; accumulation de fonctions | Entrée de Géorgia, dialogue sur le rétablissement de la vie rurale | Deuxième œuvre ou révision non tranchée |
| Paix II, fr. 306 | Pollux X, 188 | Bouclier utilisé pour couvrir un puits | Objets de guerre transformés en outils de paix | Propriétaire du bouclier inconnu |
| Héros, fr. 322 | Papyrus Michigan 3690 | Puissance des héros, sanctions et maladies | Chœur ambivalent face à des habitants d’une cité | Attribution au titre et situation globale à vérifier |
| Héros, fr. 320 | Diogène Laërce VIII, 34 | Défense de goûter les aliments tombés sous la table | Banquet, piété domestique ou plaisanterie rituelle | Aucun lien de scène assuré avec fr. 322 |
V. MÉTHODE DE POURSUITE : CINQ QUESTIONS POUR CHAQUE FRAGMENT
Question 1 — Quelle est la forme matérielle du témoin ? Citation d’un lexicographe, scholie, papyrus ou liste de titres. Le mode de transmission oriente la nature de l’information préservée.
Question 2 — Quelle formulation est transmise, et quelles leçons concurrentes sont documentées ? L’édition doit noter les variantes sans effacer la lecture du manuscrit simplement parce qu’elle gêne la traduction.
Question 3 — Quelle traduction minimale le texte autorise-t-il ? Un sens lexical contrôlé vient avant la décision sur le rôle dramatique ; l’homonymie et les jeux de mots peuvent rendre plusieurs lectures possibles.
Question 4 — Qu’est-ce qui relie le fragment à la pièce, au chœur ou au titre ? Une attribution directe dans le texte transmetteur est plus forte qu’une identification moderne par analogie, même lorsqu’une analogie reste savante et convaincante.
Question 5 — Qu’avons-nous inventé pour le théâtre moderne ? Le nom d’un interlocuteur, une entrée, une dispute, une parabasis ou une réconciliation peuvent rendre la scène représentable. Ils ne doivent jamais devenir rétrospectivement des arguments prouvant l’intrigue antique.
VI. BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE ET ACCÈS MYTHOS
Éditions de base : Rudolf Kassel et Colin Austin, Poetae Comici Graeci III.2, 1984 ; Jeffrey Henderson, Aristophanes: Fragments, Loeb Classical Library, 2007 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, A Companion to Aristophanes, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Matthew C. Farmer, Lost Plays of Old Comedy, 2026, pour les méthodes de lecture des textes fragmentaires : https://www.bloomsbury.com/uk/lost-plays-of-old-comedy-9781350378926/.
Lire les adaptations qui répondent à ce cahier : Les Banqueteurs · La Paix II · Les Héros.
Guide critique général · Index des 33 adaptations · Catalogue Aristophane.
Conclusion : un fragment n’est pas un morceau de scénario à compléter librement. C’est une source d’une histoire complexe, qui autorise des traductions et des raisonnements dont les limites doivent rester visibles. Les pièces MYTHOS peuvent ensuite lui donner une vie scénique nouvelle, pourvu qu’elles ne prennent jamais l’apparence d’une archive inventée.
