Aristophane — Comédies perdues, volume II

Nouvelles éditions scéniques développées : Dédale — dix séquences sur la technique, la machinerie théâtrale et Zeus · Anagyros — dix séquences sur le sacrilège, la vengeance et le droit. Ces deux créations modernes complètent les adaptations condensées du volume II. Les sources antiques sont distinguées du texte inventé.

Nouvelle version développée : La Vieillesse — neuf scènes et commentaire sur l’âge. La fontaine de rajeunissement est inventée ; la notice distingue les fragments attestés de la recréation.

Version développée : Gérytadès — pièce enrichie avec voyage aux Enfers, concours poétique et postface. Cette adaptation longue complète l’édition condensée du volume.

MYTHOS : quatre comédies perdues adaptées : poésie, vieillissement, technique et vengeance religieuse.

ÉDITION WEB RÉVISÉE ET CONDENSÉE. Les textes complets développés dans la conversation sont plus longs. Ces scènes sont des recréations littéraires originales : elles ne sont pas les paroles conservées d’Aristophane.

IV. GÉRYTADÈS — Γηρυτάδης

DOSSIER PHILOLOGIQUE : Le fragment 156 K.-A. atteste une ambassade de trois poètes, Sannyrion, Mélétos et Cinésias, vers les poètes des Enfers. Le but de l’ambassade et sa progression sont inconnus ; l’assemblée, le banquet et le jugement poétique sont inventés.

PERSONNAGES : Gérytadès ; Sannyrion ; Mélétos ; Cinésias ; Charon ; Hadès ; un Poète mort ; le chœur des Poètes.

PROLOGUE — LES POÈTES AFFAMÉS

SANNYRION. Rends-moi cette figue !

MÉLÉTOS. Elle appartient au destin.

SANNYRION. Le destin l’a-t-il payée ?

CINÉSIAS. Ô fruit solaire, ronde splendeur du rameau immortel…

SANNYRION. Quand tu auras terminé, il sera pourri.

GÉRYTADÈS. La poésie d’Athènes traverse une crise. Les tragédies sont si longues que les vieux meurent avant le dénouement.

MÉLÉTOS. Quel remède proposes-tu ?

GÉRYTADÈS. Descendre chez les poètes des Enfers.

CINÉSIAS. Pourquoi nous choisir ?

GÉRYTADÈS. Parce que vous êtes déjà à moitié morts.

PARODOS ET TRAVERSÉE

LE CHŒUR. Les Muses nous nourrissent de renommée ; le malheur est qu’aucun marchand ne vend du pain contre de la gloire !

CHARON. Une obole par voyageur.

SANNYRION. Nous sommes poètes.

CHARON. Deux oboles, car vous parlerez pendant toute la traversée.

CINÉSIAS. Ô nautonier des eaux insondables…

CHARON. Trois oboles pour celui qui commence déjà.

MÉLÉTOS. Je paierai avec ma dernière tragédie.

CHARON. Combien de suicides ?

MÉLÉTOS. Quatre.

CHARON. Combien d’oracles obscurs ?

MÉLÉTOS. Sept.

CHARON. J’en possède six cents du même modèle.

AGÔN — LE TRIBUNAL DES MUSES

HADÈS. Que venez-vous chercher ?

GÉRYTADÈS. Le secret de la grande poésie.

HADÈS. Pourquoi ne l’avez-vous pas apporté avec vous ?

SANNYRION. Nous l’avons confié à des commentateurs.

LE POÈTE MORT. Qu’est-ce que l’art ?

MÉLÉTOS. Le pouvoir de susciter la terreur.

LE POÈTE MORT. Un monstre de carton le peut aussi.

CINÉSIAS. Le pouvoir d’élever l’âme.

LE POÈTE MORT. Jusqu’où ?

CINÉSIAS. Très haut.

LE POÈTE MORT. Et où la ramène-t-il ?

CINÉSIAS. Cela dépend du vent.

SANNYRION. La comédie fait rire.

LE POÈTE MORT. Elle révèle surtout ce que les hommes ne veulent pas voir.

SANNYRION. Voilà une belle idée. Puis-je l’utiliser ?

LE POÈTE MORT. Seulement si tu cesses d’en faire une formule vide.

EXODOS — LA POÉSIE ET LE PAIN

HADÈS. Avez-vous enfin appris quelque chose ?

MÉLÉTOS. Je vais écrire une tragédie sur cette question.

CINÉSIAS. Moi, un dithyrambe.

SANNYRION. Et moi, une comédie sur trois poètes ridicules qui descendent aux Enfers pour écrire.

HADÈS. Tu as donc appris à rire de toi.

SANNYRION. Oui. Mais je n’ai toujours pas mangé.

LE CHŒUR. Que les poètes reviennent avec moins d’orgueil et davantage d’esprit ! Et que les Muses songent enfin à offrir à dîner !

V. LA VIEILLESSE — Γῆρας

DOSSIER PHILOLOGIQUE : Les fragments évoquent une marchande de pains, des vieillards turbulents et diverses infirmités. La fontaine de rajeunissement, le tribunal de Géras et le choix final sont des inventions.

PERSONNAGES : Philoclès ; Démostrate ; Mélitta ; Charinos ; Géras, la Vieillesse ; le chœur des Vieillards.

PROLOGUE — LE REMÈDE

PHILOCLÈS. Pourquoi les dieux ont-ils donné aux hommes la mémoire de leur jeunesse ?

DÉMOSTRATE. J’ai découvert une fontaine qui efface la vieillesse.

PHILOCLÈS. Et tu l’as essayée ?

DÉMOSTRATE. Non, je n’arrivais pas à descendre les marches.

PHILOCLÈS. Quelle merveilleuse médecine ! Le remède est inaccessible à ceux qui en ont besoin.

LE CHŒUR. Nos genoux craquent, nos yeux pleurent, mais nos souvenirs continuent de courir plus vite que nos jambes.

PREMIER ÉPISODE — LA MÉTAMORPHOSE

PHILOCLÈS. Je bois ! Par les dieux, je peux toucher mes pieds et me relever !

DÉMOSTRATE. Laisse-moi de cette eau.

LE CHŒUR. Nous avons rejeté nos rides comme des serpents leur peau.

PHILOCLÈS. Allons à l’Agora faire toutes les sottises que nous n’osions pas faire autrefois.

MÉLITTA. Pains chauds ! Pains blancs !

PHILOCLÈS. Je prends celui-ci.

MÉLITTA. Tu dois le payer.

PHILOCLÈS. Si je suis vieux, respecte mon âge. Si je suis jeune, pardonne mon inexpérience.

MÉLITTA. Tu es surtout un voleur.

AGÔN — LE PROCÈS DE GÉRAS

GÉRAS. Je suis la loi du temps.

PHILOCLÈS. Une mauvaise loi.

GÉRAS. J’apporte la mémoire et la prudence.

PHILOCLÈS. Tu apportes aussi les douleurs et la solitude.

GÉRAS. Il n’est pas certain que tu aies besoin de moi pour devenir seul.

PHILOCLÈS. Je veux retrouver mes forces.

GÉRAS. Et si je te rends ton corps, retrouveras-tu l’ignorance de ta mort ?

PHILOCLÈS. Non.

GÉRAS. Tu comprendras alors que l’âge n’est pas seulement une question de muscles.

CHARINOS. Père, tu déshonores la famille !

PHILOCLÈS. Je découvre seulement à quel point les jeunes sont surveillés par leurs pères.

EXODOS — VIEILLIR SANS RENONCER

GÉRAS. Choisis : un corps jeune sans ta mémoire, ou ta mémoire avec ton âge.

PHILOCLÈS. Sans mes souvenirs, je ne serais plus l’homme qui a vécu toutes ces années. Je reprends donc mon corps.

DÉMOSTRATE. Moi, je garde mes nouvelles jambes : il me reste à danser !

LE CHŒUR. Qu’on ne mesure pas la valeur des hommes au nombre de leurs rides. Le banquet de la vie est assez court sans que l’on refuse d’y participer !

VI. DÉDALE — Δαίδαλος

DOSSIER PHILOLOGIQUE : La pièce et certains motifs techniques sont attestés, notamment la machinerie théâtrale ; le rapport avec Léda et Zeus est une hypothèse discutée. Toute la machine-cygne et le dialogue avec Héra sont une invention.

PERSONNAGES : Dédale ; Icare ; Zeus ; Héra ; le Machiniste ; le chœur des Artisans.

PROLOGUE — LE CLIENT DIVIN

DÉDALE. Mes statues sont si parfaites qu’elles s’enfuient de l’atelier.

ICARE. La statue d’Aphrodite se regarde dans les miroirs du marché.

DÉDALE. J’ai donc imité non seulement sa beauté, mais encore son caractère.

ZEUS. J’ai besoin d’une machine exceptionnelle.

DÉDALE. Un char ?

ZEUS. Un cygne.

DÉDALE. Un cygne ?

ZEUS. Dans lequel je pourrais me cacher.

DÉDALE. Voilà encore des affaires conjugales.

ZEUS. Je suis le maître de l’Olympe !

DÉDALE. Un client dont le crédit est immense, mais la bourse vide.

PARODOS — LA CHANSON DES ARTISANS

LE CHŒUR. Nous taillons, nous fondons, nous assemblons ; les dieux récoltent la gloire de nos travaux. Les rois commandent des labyrinthes et demandent ensuite une réduction.

LE CORYPHÉE. Chantons celui qui a inventé la roue ! Sans lui, même le char du Soleil serait resté au sol.

AGÔN — LE POUVOIR DES MACHINES

HÉRA. Tu as fabriqué une machine pour permettre à Zeus de me tromper.

DÉDALE. J’ai fabriqué un outil. Je ne choisis pas tous ses usages.

HÉRA. Si l’on te commande une arme destinée à tuer un innocent, peux-tu ignorer à quoi elle servira ?

DÉDALE. Je ne suis libre ni devant les dieux, ni devant les rois, ni devant les riches qui me paient.

ICARE. Pourquoi ne pas fabriquer des ailes pour nous-mêmes ?

DÉDALE. Parce que les puissants aiment que les hommes regardent le ciel, mais beaucoup moins qu’ils puissent y monter.

ZEUS. Dédale, mon cygne est-il prêt ?

LE MACHINISTE. Plus haut, seigneur ?

ZEUS. Plus haut !

LE MACHINISTE. Si je tire davantage, vous retomberez sur le public.

DÉDALE. Ce serait une façon nouvelle d’expliquer les tremblements de terre.

EXODOS — LES AILES

ICARE. Père, pouvons-nous voler ?

DÉDALE. Nous allons essayer. Mais connaître un mécanisme, c’est aussi connaître ses limites.

HÉRA. La puissance ne remplace pas la prudence.

LE CHŒUR. Que l’homme invente sans oublier pourquoi il invente ! Le génie sans jugement est un char sans conducteur, et le désir sans mesure change même le roi des dieux en oiseau ridicule.

VII. ANAGYROS — Ἀνάγυρος

DOSSIER PHILOLOGIQUE : Le titre et des fragments sont attestés ; la légende du héros local vengeur est connue de sources extérieures à la comédie. Son articulation exacte dans l’œuvre originale est inconnue. Le débat moral et le dénouement réparateur sont inventés.

PERSONNAGES : Phanias ; son fils Hippôn ; Chrysé ; Anagyros ; un Poète tragique ; le chœur des Habitants.

PROLOGUE — L’ARBRE DU HÉROS

PHANIAS. Je veux construire une écurie. Abats cet arbre.

LE SERVITEUR. Il appartient au sanctuaire d’Anagyros.

PHANIAS. Le héros est mort depuis longtemps ; pourquoi aurait-il besoin d’arbres ?

LE SERVITEUR. On dit qu’il punit les sacrilèges.

PHANIAS. Nous ferons sa statue avec le bois coupé.

LE CHŒUR. Les hommes passent, la terre demeure. Qui arrache les racines d’un lieu doit s’attendre à réveiller sa mémoire.

ÉPISODE — LES CHEVAUX ET LA DISCORDE

HIPPÔN. Père, je veux un cheval de Thessalie.

PHANIAS. Tu en possèdes déjà trois !

HIPPÔN. Le premier est trop lent, le second trop vieux, le troisième me regarde mal.

PHANIAS. Tu désires donc un cheval capable de flatter son cavalier.

ANAGYROS. Phanias ! Tu prends sans écouter, tu possèdes sans comprendre. Voici que ta maison apprend à se disputer.

PHANIAS. Pour quelques arbres, tu voudrais détruire ma famille ?

ANAGYROS. Tu ne comprends le mal que lorsqu’il entre chez toi.

AGÔN — VENGEANCE OU JUSTICE ?

PHANIAS. Punis-moi si tu le veux. Mais de quel droit punirais-tu mon fils et ma compagne pour mon crime ?

ANAGYROS. Les hommes apprécient la justice quand elle les protège et la vengeance lorsqu’elle frappe leurs ennemis.

PHANIAS. Et toi, ne confonds-tu pas les deux ?

LE CORYPHÉE. Voici donc un héros qui doit entendre la question qu’il posait aux mortels.

LE POÈTE TRAGIQUE. Magnifique ! Un père aveuglé, des passions interdites, une famille détruite !

PHANIAS. Pourquoi faudrait-il tous nous faire mourir pour obtenir un beau dénouement ?

LE POÈTE TRAGIQUE. Parce qu’une tragédie l’exige.

PHANIAS. Alors je préfère une comédie.

EXODOS — LES ARBRES REPLANTÉS

PHANIAS. Je reconnais ma faute. Je planterai de nouveaux arbres et rendrai au sanctuaire ce qui lui revient.

ANAGYROS. La réparation n’annule pas ce qui a été détruit.

PHANIAS. Non. Elle peut empêcher que la destruction se poursuive.

HIPPÔN. Et mon cheval ?

PHANIAS. Tu devras travailler pour le nourrir.

HIPPÔN. Voilà donc la vengeance d’Anagyros !

LE CHŒUR. Que la colère connaisse des limites, que les hommes n’aient pas à perdre toute une maison pour comprendre la valeur d’un arbre, et que la réparation vienne avant la catastrophe !

Méthode et sources

Chaque pièce sépare les éléments documentés de l’invention. Références principales : Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu (2000), https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays (2024), https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Jeffrey Henderson, Aristophanes: Fragments (2007).

Voir également le Volume III : https://bobmythos.fr/comedie-grecque-aristophane-menandre-etudes/aristophane-comedies-perdues-volume-3-reconstitutions/