Aristophane — Les comédies perdues : volume III
Nouvelles versions théâtrales développées du volume III : Polyidos — Minos, Glaucos et le savoir du devin · Cocalos — Dédale, Minos et la reconnaissance · Aiolosicon — Sicon, Éole et la comédie moyenne. Ce sont des créations modernes inspirées de témoignages fragmentaires ; les scènes inventées sont distinguées des traditions mythographiques et des fragments authentiques.
Trois nouvelles versions développées du volume III : Les Héros — culte héroïque, maladie et justice · Les Saisons — agriculture, cultes et abondance · Les Cigognes — piété filiale et lois des oiseaux. Il s’agit de recréations littéraires modernes accompagnées de notices critiques, non de textes antiques retrouvés.
Éditions développées du volume III : Amphiaraos — rêves, guérison et sanctuaire d’Oropos · Les Danaïdes — héritage mythique et alliances familiales · Les Lemniennes — Hypsipyle, Lemnos et les Argonautes. Trois créations théâtrales en neuf séquences, avec notes philologiques. Les dialogues et dénouements sont des inventions modernes, distinctes des fragments grecs attestés.
MYTHOS • Collection de théâtre grec antique • Neuf recréations scéniques. Texte original en français, inspiré des fragments et témoignages antiques. Aucune des répliques ci-dessous n’est une traduction d’Aristophane.
Méthode : les notices initiales identifient les éléments attestés et les traditions mythographiques ; chaque enchaînement dramatique, personnage non attesté et dénouement sont des inventions. Les comédies originales sont perdues. Les œuvres ci-dessous sont des formes théâtrales brèves, non des restitutions philologiques intégrales.
Collection parente : Comédie grecque — Aristophane, Ménandre et la cité en représentation.
VIII. AMPHIARAOS — La nuit où l’on facture les songes
SOURCE / LIMITES : Représentée en 414 av. J.-C. Le titre, le sanctuaire oraculaire d’Amphiaraos à Oropos et les pratiques de guérison par incubation fournissent des points d’appui. Les personnages, le vol de l’offrande, le rêve et sa résolution sont inventés. Sources : Orth (2017), Open University (Amphiaraos).
PERSONNAGES : Mnésilos, vieil Athénien ; Thaleia, son épouse ; un prêtre ; Amphiaraos ; le chœur des Dormeurs.
PROLOGUE — LE MALADE
MNÉSILOS. J’ai consulté vingt médecins : l’un m’a interdit le vin, l’autre les gâteaux, le troisième les femmes. Je n’ai plus rien à perdre, sauf ma vie.
THALEIA. Tu pourrais commencer par ne plus croire tout ce que disent les guérisseurs.
MNÉSILOS. Je veux retrouver ma jeunesse.
THALEIA. Tu pourrais commencer par retrouver tes sandales. Elles sont sous ton lit.
MNÉSILOS. Au sanctuaire d’Amphiaraos, on guérit en dormant.
THALEIA. Voilà une médecine qui convient à ton caractère.
MNÉSILOS. Et tu viendras avec moi.
THALEIA. Pour quoi faire ?
MNÉSILOS. Pour surveiller le dieu. Je ne veux pas qu’il me donne le corps d’un garçon avec la tête d’un âne.
PARODOS — LE CHŒUR DES DORMEURS
LE CHŒUR. Nous avons traversé les chemins d’Oropos. Nous apportons nos fièvres, nos jambes douloureuses, nos yeux fatigués. Nous espérons voir le héros dans nos rêves ; mais tous les marchands du sanctuaire veulent d’abord nous voir dans nos bourses.
LE CORYPHÉE. Que la nuit guérisse les corps, si les jours sont incapables de guérir nos querelles !
AGÔN — UN RÊVE EST-IL À VENDRE ?
LE PRÊTRE. Purifiez-vous. Offrez un bélier. Dormez dans le lieu consacré.
MNÉSILOS. Et si je ne rêve pas ?
LE PRÊTRE. C’est que le dieu prépare sa réponse.
MNÉSILOS. Et si je rêve d’un poisson ?
LE PRÊTRE. C’est un symbole.
MNÉSILOS. Et si je rêve que je vous donne de l’argent ?
LE PRÊTRE. C’est une révélation d’une clarté exceptionnelle.
THALEIA. Voilà donc un commerce où le client paie même lorsqu’il ne reçoit rien.
LE PRÊTRE. Femme, les dieux parlent par énigmes.
THALEIA. Alors pourquoi le prix de l’offrande n’est-il jamais énigmatique ?
AMPHIARAOS. Qui fait tant de bruit dans mon sanctuaire ?
MNÉSILOS. Un vieillard qui voudrait devenir jeune.
AMPHIARAOS. Que ferais-tu de cette jeunesse ?
MNÉSILOS. Je recommencerais ma vie.
AMPHIARAOS. Pour éviter tes erreurs ?
MNÉSILOS. Certainement.
THALEIA. Il recommencerait surtout ses banquets.
AMPHIARAOS. Je ne guéris pas les regrets comme on répare une sandale. Mais je puis te montrer ce qui te reste à vivre.
MNÉSILOS. Et cela coûtera-t-il un autre bélier ?
AMPHIARAOS. Cette fois, non. Le prix est d’écouter.
EXODOS — LE RÉVEIL
MNÉSILOS. J’ai rêvé que j’étais jeune. Je courais, je buvais et je commettais les mêmes sottises qu’autrefois.
THALEIA. Le dieu t’a donc montré ton avenir.
MNÉSILOS. Non : il m’a rendu mes souvenirs. Allons marcher jusqu’au rivage.
LE PRÊTRE. Et l’offrande de reconnaissance ?
THALEIA. Nous remercierons le dieu. Mais pas votre caisse.
LE CHŒUR. Que les malades dorment, que les prêtres comptent moins, et que l’homme qui se relève sache que chaque matin est une petite victoire sur les Enfers !
IX. LES DANAÏDES — Le mariage des cinquante
SOURCE / LIMITES : Le titre et les fragments 256–276 K.-A. attestent une comédie sur les Danaïdes. Le récit mythique de Danaos, des cinquante filles et de leurs prétendants égyptiens est connu par d’autres sources ; sa distribution exacte dans la comédie d’Aristophane reste inconnue. Toute cette intrigue comique est inventée.
PERSONNAGES : Danaos ; Hypermnestre ; un prétendant ; un greffier ; le chœur des Danaïdes.
PROLOGUE — CINQUANTE CONTRATS
DANAOS. Cinquante filles à marier ! Même Zeus, qui possède tant d’expérience, n’aurait pas voulu cette tâche.
LE GREFFIER. J’ai préparé les contrats.
DANAOS. Combien de tablettes ?
LE GREFFIER. Cent. Cinquante pour les mariages et cinquante pour les disputes qui suivront.
HYPERMNESTRE. Père, nous ne sommes pas des troupeaux qu’on répartit aux enchères.
DANAOS. Je songe surtout à préserver notre famille.
HYPERMNESTRE. Une famille qu’on ne préserve pas en lui refusant la parole.
PARODOS — CINQUANTE VOIX
LE CHŒUR DES DANAÏDES. On nous appelle cinquante comme si nous étions cinquante amphores. Pourtant chacune possède un nom, un visage, une volonté. Le père dit : obéissez. Les prétendants disent : appartenez-nous. Nous disons : écoutez-nous.
UNE DANAÏDE. Je voudrais épouser un navigateur.
UNE AUTRE. Moi, un homme qui ne compte pas ses richesses avant mes paroles.
UNE TROISIÈME. Moi, personne, pour le moment !
LE CHŒUR. Voilà un choix que tous les administrateurs trouvent incompréhensible.
AGÔN — LE DROIT DE CHOISIR
LE PRÉTENDANT. Nos familles ont conclu une alliance !
HYPERMNESTRE. Les familles n’ont pas demandé l’avis de ceux qui doivent vivre ensemble.
DANAOS. Une cité ne subsiste pas sans accords.
HYPERMNESTRE. Une maison ne subsiste pas sans confiance.
LE PRÉTENDANT. Et nos dots ?
HYPERMNESTRE. Voilà donc le véritable objet de votre tendresse.
LE GREFFIER. Peut-on ajouter une clause nouvelle : nul mariage sans consentement ?
DANAOS. Mais alors les contrats se déferont !
HYPERMNESTRE. Ceux qui ne tiennent que par la peur méritent peut-être d’être défaits.
LE PRÉTENDANT. Vous prétendez renverser l’ordre du monde !
HYPERMNESTRE. Non. Seulement le plan de table de notre banquet.
LE GREFFIER. Ce qui, avec cent personnes, est une révolution plus difficile que la guerre.
EXODOS — LES NOCES SUSPENDUES
DANAOS. Je suspends les noces jusqu’à ce que chacune de mes filles ait parlé.
LE GREFFIER. Cela prendra trois jours.
DANAOS. J’ai supporté cinquante nourrissons. Je supporterai cinquante discours.
HYPERMNESTRE. Alors nous pouvons préparer un banquet sans préparer une catastrophe.
LE CHŒUR. Que les femmes ne soient plus des dots ambulantes, que les hommes apprennent à écouter et que le mariage cesse d’être une bataille où les deux camps prétendent vaincre !
X. LES LEMNIENNES — L’île sans maris
SOURCE / LIMITES : La comédie perdue porte le titre Les Lemniennes. Le rapprochement avec le mythe de Lemnos et l’arrivée des Argonautes est plausible mais conjectural. Aucune parole de cette adaptation ne vient d’un fragment. L’intrigue mythique traditionnelle est distincte du texte perdu.
PERSONNAGES : Hypsipyle ; une artisane ; Jason ; un Argonaute ; le chœur des Lemniennes.
PROLOGUE — UN ROYAUME INATTENDU
HYPSIPYLE. Depuis que les hommes ont disparu, l’île n’a jamais été si bien administrée.
L’ARTISANE. Les entrepôts sont remplis, les fontaines réparées et les querelles de voisinage se terminent sans procès.
HYPSIPYLE. Voilà qui mérite une fête.
L’ARTISANE. Il y a néanmoins un problème.
HYPSIPYLE. Lequel ?
L’ARTISANE. Un navire vient d’accoster. Il transporte des héros.
HYPSIPYLE. Combien ?
L’ARTISANE. Suffisamment pour que chacun prétende être le chef.
PARODOS — LES FEMMES DE LEMNOS
LE CHŒUR. Nous connaissons le feu des ateliers, les parfums de nos jardins, les greniers et les routes du port. Nous ne demandons pas aux étrangers d’être moins courageux ; nous leur demandons seulement de ne pas prendre leur courage pour un titre de propriété.
AGÔN — LES ARGONAUTES AU CONSEIL
JASON. Nous sommes les Argonautes, partis conquérir la Toison d’or !
HYPSIPYLE. Votre exploit est considérable. Avez-vous apporté du blé ?
JASON. Non.
HYPSIPYLE. Des outils ?
JASON. Non.
HYPSIPYLE. Une compétence pour réparer les quais ?
JASON. Je commande un navire.
HYPSIPYLE. Alors vous pourrez peut-être commencer par décharger le vôtre.
L’ARGONAUTE. Nous pensions recevoir les honneurs réservés aux héros.
L’ARTISANE. Chez nous, les honneurs suivent le travail.
JASON. Mais nous voyageons au nom d’une grande aventure.
HYPSIPYLE. Nous aussi. La nôtre consiste à gouverner une île sans qu’elle s’effondre.
JASON. Nous cherchons l’or.
HYPSIPYLE. C’est donc vous qui êtes pauvres.
EXODOS — L’ACCORD DU PORT
JASON. Nous réparerons les bateaux et vous nous fournirez des vivres.
HYPSIPYLE. Voilà une proposition sensée.
L’ARGONAUTE. Et les fêtes ?
L’ARTISANE. Après les travaux.
LE CHŒUR. Que les navires repartent chargés de pain, que les femmes gardent les clés de leurs ateliers et que les héros comprennent enfin qu’une cité habitable vaut parfois davantage qu’une peau de bélier suspendue à un arbre !
XI. LES HÉROS — Le tribunal de l’invisible
SOURCE / LIMITES : Le fragment 322 K.-A. met en scène les héros comme puissances capables de protéger et de punir les humains. Il ne suffit pas à déterminer l’intrigue complète. Le tribunal ici imaginé est une création.
PERSONNAGES : Le Héros du Gué ; le Héros du Champ ; un voleur ; une vieille femme ; le chœur des Héros.
PROLOGUE — LES OFFRANDES OUBLIÉES
LE HÉROS DU GUÉ. Depuis trois mois, aucun gâteau sur mon autel.
LE HÉROS DU CHAMP. Moi, on m’apporte des promesses, mais jamais les fruits promis.
LE HÉROS DU GUÉ. Nous protégeons ces hommes, pourtant ils nous oublient.
LE HÉROS DU CHAMP. Ils se souviennent de nous uniquement quand un cheval se casse une patte.
PARODOS — LE CHŒUR DES MORTS PUISSANTS
LE CHŒUR. Nous ne sommes ni des dieux olympiens, ni de simples ombres. Nous habitons les seuils, les chemins, les collines et les tombes. Nous avons porté des noms que les familles répètent. Nous voyons les gestes des vivants, et parfois nous les jugeons.
AGÔN — LES BIENS ET LES MAUX
LE VOLEUR. Si les héros voient tout, pourquoi n’ont-ils pas empêché mon voisin de devenir riche ?
LE HÉROS DU GUÉ. Nous ne gouvernons pas les marchés.
LA VIEILLE FEMME. Mais vous punissez les injustes !
LE HÉROS DU CHAMP. Nous le pouvons. Encore faut-il savoir qui est injuste.
LE VOLEUR. Mon voisin, évidemment.
LA VIEILLE FEMME. Il dit la même chose de toi.
LE HÉROS DU GUÉ. Voilà notre malheur : chaque homme nous apporte une accusation et réclame une maladie pour son adversaire.
LE HÉROS DU CHAMP. Si nous exaucions toutes vos prières, Athènes ne serait plus qu’un vaste hôpital.
LA VIEILLE FEMME. Alors donnez-nous quelque chose d’utile.
LE HÉROS DU GUÉ. Commencez par vous rendre justice entre vous avant de réclamer notre vengeance.
EXODOS — LA MESURE
LE VOLEUR. Je rendrai les outils pris à mon voisin.
LA VIEILLE FEMME. Et mon voisin restituera l’eau qu’il détourne.
LE HÉROS DU CHAMP. Voilà un sacrifice que nous acceptons.
LE CHŒUR. Honorez les morts sans renoncer à la justice des vivants ; que les héros gardent les chemins, et que les hommes cessent de les prendre pour les huissiers de leurs rancunes !
XII. LES SAISONS — Le marché de l’éternel printemps
SOURCE / LIMITES : Les fragments 577–589 K.-A., notamment le fragment 581, évoquent des productions disponibles en toute saison et des débats religieux. Le conflit entre cultes traditionnels et nouveaux cultes a été proposé par la recherche ; la foire et le personnage du commerçant sont inventés.
PERSONNAGES : Hôra du Printemps ; Hôra de l’Hiver ; un marchand ; un prêtre ; le chœur des Saisons et des Nymphes.
PROLOGUE — LE FRUIT HORS SAISON
LE MARCHAND. Raisins en hiver ! Figues au printemps ! Grenades quand il vous plaira !
L’HIVER. Et que me restera-t-il à faire ?
LE MARCHAND. Vous pourrez vendre des manteaux.
L’HIVER. Mais si personne n’a froid ?
LE MARCHAND. Alors des manteaux de cérémonie.
LE PRINTEMPS. Tu promets les mêmes récoltes en toute saison.
LE MARCHAND. Les Athéniens veulent tout, tout de suite.
LE PRINTEMPS. Et que veulent les arbres ?
LE MARCHAND. Ils n’ont pas droit de vote.
PARODOS — LA RONDE DES HEURES
LE CHŒUR. Chaque saison porte son travail, son attente et son fruit. Le temps n’est pas une erreur de marchand qu’on efface par décret. Il ouvre et ferme, il mûrit et repose. Mais les hommes réclament une récolte qui n’aurait plus besoin d’avoir poussé.
AGÔN — LES DIEUX ET L’ABONDANCE
LE PRÊTRE. Athènes reçoit tant de biens parce qu’elle honore les puissances divines.
LE MARCHAND. Elle reçoit tant de biens parce que les navires arrivent au Pirée.
LE PRINTEMPS. Les deux paroles ont-elles le même sens ?
LE PRÊTRE. La cité doit honorer ses dieux !
LE MARCHAND. Et moi, elle doit honorer mes factures.
L’HIVER. La récolte dépend aussi des vents, des semences et du travail.
LE PRINTEMPS. Pourquoi opposez-vous la gratitude et l’intelligence ? Les hommes peuvent respecter les rites et comprendre les saisons.
LE MARCHAND. Ce qui est certain, c’est que mon raisin se vend bien.
L’HIVER. Jusqu’au jour où il faudra payer le coût de l’avoir transporté.
EXODOS — LA FÊTE DU TEMPS
LE MARCHAND. Je ne vendrai plus du printemps dans une boîte.
LE PRINTEMPS. Tu peux vendre de bonnes figues ; n’annonce pas que tu as vaincu le temps.
LE PRÊTRE. Et les offrandes ?
L’HIVER. Elles auront lieu lorsque viendra leur saison.
LE CHŒUR. Que l’abondance n’efface pas la patience, et que la cité se souvienne de ceux qui travaillent la terre avant de s’enorgueillir de ce que ses marchés peuvent acheter !
XIII. LES CIGOGNES — La loi des parents
SOURCE / LIMITES : Une lecture ancienne et moderne rapproche les Cigognes du thème de la piété filiale, bien attesté dans les Oiseaux d’Aristophane (v. 1353–1357). Cette relation n’autorise pas à transférer le passage des Oiseaux dans la pièce perdue. L’intrigue qui suit reste conjecturale.
PERSONNAGES : Une Cigogne ancienne ; une jeune Cigogne ; Philargyre, citoyen ; son père ; le chœur des Cigognes.
PROLOGUE — LE VIEIL HOMME À LA PORTE
LE PÈRE. Mon fils m’avait promis le gîte.
PHILARGYRE. Je ne t’ai pas oublié, père. Mais les temps sont difficiles.
LE PÈRE. Pour toi ?
PHILARGYRE. Pour tous ceux qui possèdent trois maisons et veulent en construire une quatrième.
LE PÈRE. Je n’ai besoin que d’un toit.
PHILARGYRE. Et moi, je dois préserver mon patrimoine.
PARODOS — LE VOL DES CIGOGNES
LE CHŒUR. Nous bâtissons des nids, nous nourrissons nos petits, nous traversons les saisons. Puis vient le jour où les ailes qui protégeaient se fatiguent. Que fait l’oisillon devenu grand ? Faut-il qu’il abandonne le bec qui l’a nourri ?
AGÔN — LA DETTE IMPAYABLE
LA VIEILLE CIGOGNE. Chez nous, les petits prennent soin des anciens.
PHILARGYRE. Les oiseaux n’ont pas de contrats.
LA JEUNE CIGOGNE. Justement. Ils n’attendent pas qu’une dette soit écrite pour reconnaître une responsabilité.
PHILARGYRE. Mais mon père ne produit plus rien.
LE PÈRE. Alors mes années à te nourrir ne comptent-elles plus ?
PHILARGYRE. Ce sont des années passées.
LA VIEILLE CIGOGNE. Et tout ton avenir repose pourtant sur elles.
PHILARGYRE. Que dit la loi ?
LA JEUNE CIGOGNE. Avant de demander ce que dit la loi, demande-toi ce que tu deviens.
EXODOS — LE NID OUVERT
PHILARGYRE. Père, rentrons. Je te donnerai une chambre.
LE PÈRE. Une petite chambre me suffira.
LA VIEILLE CIGOGNE. Il ne faut pas attendre la venue des oiseaux pour apprendre la reconnaissance.
LE CHŒUR. Que les enfants volent librement, mais qu’ils n’oublient pas le nid ; que les anciens ne dominent pas les jeunes, et que les jeunes ne réduisent pas les anciens au prix de leur nourriture !
XIV. POLYIDOS — Le devin et le tonneau de miel
SOURCE / LIMITES : Polyidos est associé dans la tradition mythologique au retour à la vie de Glaucos, fils de Minos, après sa découverte dans une jarre de miel. Aristophane a écrit une pièce Polyidos, mais la mesure dans laquelle elle reprenait cette intrigue reste inconnue. Le récit mythique est notamment conservé dans la Bibliothèque du Pseudo-Apollodore III, 3, 1–2.
PERSONNAGES : Polyidos ; Minos ; Glaucos ; un serviteur ; le chœur des Devins.
PROLOGUE — L’ORACLE IMPOSSIBLE
MINOS. Mon fils a disparu. J’ai interrogé les gardes, les serviteurs et les dieux.
LE SERVITEUR. Les gardes n’ont rien vu.
MINOS. Et les dieux ?
LE SERVITEUR. Ils ont répondu par une énigme.
MINOS. Comme toujours. Ils auraient pourtant pu apprendre à parler clairement.
POLYIDOS. Les énigmes exigent que le roi écoute avant de commander.
MINOS. Voilà un art que je pratique rarement.
PARODOS — LE CHŒUR DES DEVINS
LE CHŒUR. Nous regardons les oiseaux, les serpents, les étoiles et les signes. Mais le plus difficile à interpréter reste le visage d’un roi qui vient de recevoir une mauvaise nouvelle.
AGÔN — LA MORT N’OBÉIT PAS
MINOS. Retrouve mon fils !
POLYIDOS. Il a disparu près des réserves de miel.
LE SERVITEUR. Nous l’avons trouvé dans la grande jarre.
MINOS. Il faut le rendre à la vie.
POLYIDOS. Je peux lire des signes ; je ne commande pas à la mort.
MINOS. Tu resteras enfermé avec lui jusqu’à sa guérison.
POLYIDOS. Voilà donc la différence entre la médecine et la tyrannie : la première cherche un remède, la seconde menace celui qui ne le possède pas.
LE SERVITEUR. Un serpent approche !
POLYIDOS. Ne le touche pas.
LE SERVITEUR. Un deuxième serpent transporte une herbe.
POLYIDOS. Regarde. La nature enseigne parfois ce que la peur empêche d’observer.
MINOS. Est-ce le remède ?
POLYIDOS. Nous allons essayer. Mais si nous réussissons, ne prétends pas que tu as ordonné à la mort de reculer.
EXODOS — L’ENFANT REVENU
GLAUCOS. Pourquoi tout le monde me regarde-t-il comme un fantôme ?
MINOS. Tu es vivant !
POLYIDOS. Alors permets-moi de partir.
MINOS. Tu m’as rendu un fils. Tu peux réclamer une récompense.
POLYIDOS. Je demande seulement qu’aucun devin ne soit puni parce qu’il ignore ce que nul homme ne sait.
LE CHŒUR. Que les rois découvrent les limites de leurs ordres, que les savants n’abusent pas de leurs secrets, et que l’enfance retrouvée rappelle combien toute puissance demeure fragile !
XV. COCALOS — La bague du royaume
SOURCE / LIMITES : Comédie tardive, représentée après la fin de la carrière d’Aristophane. Un témoignage biographique ancien lui attribue des motifs de violence sexuelle et de reconnaissance familiale, qui annoncent certaines techniques de la comédie nouvelle. L’histoire détaillée n’est pas conservée. L’intrigue d’identification par une bague est une création et ne remplace pas la violence évoquée par le témoignage.
PERSONNAGES : Cocalos, roi de Sicile ; Myrrhinè, jeune femme ; Dédale ; un messager ; le chœur des Servantes.
PROLOGUE — LA COUR DES SECRETS
COCALOS. Dans ce palais, chacun connaît les secrets de son voisin, sauf ceux de sa propre maison.
LE MESSAGER. Une jeune femme demande à être entendue.
COCALOS. Est-elle envoyée par un roi ?
LE MESSAGER. Non, par sa propre volonté.
COCALOS. Voilà une ambassade inhabituelle.
MYRRHINÈ. Je viens demander justice pour une violence qui m’a été faite. Je ne veux pas que ma parole soit étouffée par le rang de celui qui m’a offensée.
COCALOS. As-tu un témoin ?
MYRRHINÈ. J’ai une bague, reçue enfant, qui porte le sceau de ce palais.
PARODOS — LES SERVANTES
LE CHŒUR. Nous voyons les portes que les maîtres ne voient jamais. Nous connaissons les repas, les larmes, les mensonges et les départs. Pourtant, lorsque paraît un juge, on nous ordonne de nous taire, comme si le silence était la première vertu d’une servante.
AGÔN — QUI A LE DROIT D’ÊTRE CRU ?
COCALOS. Le sceau appartient à ma famille. Comment l’as-tu obtenu ?
MYRRHINÈ. Je l’ai conservé depuis mon enfance. Je n’en connais pas l’origine.
DÉDALE. Je l’ai gravé autrefois pour une enfant disparue lors d’un voyage.
COCALOS. Une enfant de ma maison ?
DÉDALE. Oui.
MYRRHINÈ. Je ne suis donc pas seulement une étrangère qui réclame justice ?
COCALOS. Tu pourrais être de notre sang.
MYRRHINÈ. Et si je n’en étais pas, ma plainte serait-elle moins digne d’être entendue ?
COCALOS. Non. Voilà ce que je devais comprendre avant même de reconnaître la bague.
LE MESSAGER. Faut-il maintenant convoquer les témoins ?
COCALOS. Tous, y compris ceux auxquels on a refusé la parole.
EXODOS — LA RECONNAISSANCE
DÉDALE. Les marques sur la bague et les témoignages confirment son origine.
COCALOS. Myrrhinè, tu appartiens à ma famille.
MYRRHINÈ. Je veux surtout appartenir à moi-même.
LE CHŒUR. Une reconnaissance peut changer le nom d’une personne ; elle ne doit pas être la condition de sa dignité. Que le palais cesse de couvrir les puissants et que le témoignage des faibles ne soit plus attendu seulement quand ils deviennent parents d’un roi !
XVI. AIOLOSICON — Le cuisinier des vents
SOURCE / LIMITES : Une ou deux versions de la pièce sont attestées, avec peu de fragments conservés. Le titre associe probablement Aiolos, maître des vents, et Sicon, nom associé à un cuisinier ; une parodie d’Éole d’Euripide est fortement envisagée. Les scènes culinaires et le procès familial sont de pure invention.
PERSONNAGES : Aiolosicon, cuisinier ; un père de famille ; une fille ; un fils ; Hermès ; le chœur des Marmitons.
PROLOGUE — LES VENTS DANS LA CUISINE
AIOLOSICON. Je suis le seul homme capable de préparer une soupe avec le vent du nord.
LE MARMITON. Et celui du sud ?
AIOLOSICON. Il sert à faire lever la pâte.
LE MARMITON. Et celui d’ouest ?
AIOLOSICON. À emporter les odeurs de poisson chez les voisins.
LE MARMITON. Et le vent d’est ?
AIOLOSICON. À faire croire que le dîner est prêt.
PARODOS — LES MARMITONS
LE CHŒUR. Nous faisons mijoter les réconciliations, rôtir les rancunes, refroidir les colères. Le palais possède douze salles et toujours des disputes. À quoi sert une cuisine immense si les convives ne savent pas partager une table ?
AGÔN — LE DÉSORDRE DES MAISONS
LE PÈRE. Je voudrais décider des unions de tous mes enfants.
LA FILLE. Tu as déjà décidé de nos repas, de nos robes et de nos voyages.
LE FILS. Tu voudrais maintenant décider de nos sentiments.
AIOLOSICON. Dans ma cuisine, je ne mélange pas les plats parce qu’ils tiennent dans la même marmite.
LE PÈRE. Les alliances sont utiles à la famille !
AIOLOSICON. Les recettes aussi. Mais une recette mal comprise donne du poison.
LA FILLE. Je refuse qu’on fasse de nous des ingrédients.
HERMÈS. Le vent change. Qui prétend arrêter les vents dans une pièce finit par briser les fenêtres.
LE PÈRE. Me comparais-tu à une fenêtre ?
HERMÈS. Non. À quelqu’un qui ne sait pas l’ouvrir.
EXODOS — LA TABLE DES VENTS
AIOLOSICON. Voici le banquet. Chaque convive choisira son plat et sa place.
LE PÈRE. Même les enfants ?
LA FILLE. Surtout ceux dont tu prétends préparer l’avenir.
LE CHŒUR. Que les vents emportent les discours qui justifient l’injustifiable, que les familles cessent de confondre amour et propriété, et que les cuisiniers gouvernent seulement les casseroles !
Appareil critique et bibliographie
R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci III.2, Aristophanes, édition des fragments.
J.-C. Carrière (2000), « L’Aristophane perdu. Une introduction aux trente-trois comédies disparues » : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023
C. Orth (2024), « Aristophanes’ Lost Plays », A Companion to Aristophanes : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18
C. Orth (2017), Fragmenta Comica 10.3, fr. 1-100, commentaire : https://digi.hadw-bw.de/view/frc10_3/0100/text_ocr
Open University, « Seeing Amphiaraos » : https://www.open.edu/openlearn/history-the-arts/exploring-ancient-greek-religion/content-section-5.4
Center for Hellenic Studies, « Prodicus on the Rise of Civilization » (Les Saisons) : https://research-bulletin.chs.harvard.edu/2016/11/01/prodicus-rise-of-civilization/
Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, III, 3, 1–2, récit de Glaucos et Polyidos : https://fr.wikisource.org/wiki/Bibliothèque_d’Apollodore_l’Athénien_(Édition_Clavier_1805)/Tome_premier
Note : pour une édition critique complète, chaque pièce doit ensuite recevoir les fragments grecs numérotés, une traduction contrôlée, les variantes textuelles et une discussion des hypothèses de reconstitution. Ces adaptations littéraires n’ont pas valeur de témoignage historique.
