Eupolis — Marikas (421 av. J.-C.) : Hyperbolos, les deux chœurs et la démocratie
EUPOLIS — MARIKAS (421 av. J.-C.) : LE DÉMAGOGUE, LES DEUX CHŒURS ET LA FABRICATION DU PEUPLE
MYTHOS — monographie philologique, historique et philosophique, 2 novembre 2026. La pièce grecque est perdue. Ce dossier sépare systématiquement [A] les témoignages et fragments antiques identifiables, [B] les interprétations et reconstitutions savantes, et [C] les scènes contemporaines entièrement inventées. Il ne présente aucune scène nouvelle comme un texte d’Eupolis.
I. [A] Dossier documentaire : ce que les témoins permettent d’affirmer
Date et cible. Marikas (Μαρικᾶς) fut représenté aux Lénéennes de 421 av. J.-C., selon la tradition didascalique relayée par les scholies à Aristophane et étudiée par Kenneth Dover. Le personnage-titre caricature le dirigeant athénien Hyperbolos (Hyperbolus), successeur politique de Cléon dans certaines représentations de la lutte démocratique. Dire « caricature » est essentiel : l’Hyperbolos du théâtre n’est pas un portrait documentaire de l’homme historique.
Aristophane comme témoin intéressé. Dans la version transmise des Nuées, vers 553 et suivants, Aristophane accuse Eupolis d’avoir retourné ou recyclé les Cavaliers. Il évoque aussi une vieille femme ivre et des emprunts à un autre comique, Phrynichos. Cette accusation est une polémique entre concurrents ; elle prouve l’existence d’une rivalité littéraire, non un plagiat établi par une enquête indépendante. Les vers appartiennent à la version révisée des Nuées : il serait anachronique de les attribuer sans examen à la représentation de 423.
Quintilien, Institution oratoire, I, 10, 18. Le rhéteur latin rapporte que Marikas, identifié à Hyperbolos, reconnaît ne connaître de la mousikē que les lettres. Ce témoignage antique, généralement rapproché du fragment 193 dans l’édition Kassel–Austin, permet d’étudier la satire de l’éducation ; il ne livre ni le contexte scénique complet, ni la voix de tous les interlocuteurs, ni une preuve du niveau réel d’instruction d’Hyperbolos.
Le papyrus d’un commentaire. P. Oxy. 2741 conserve des éléments de commentaire antique à la comédie. Les informations exploitées par A. C. Cassio soutiennent une représentation servile de Marikas/Hyperbolos. Mais être figuré comme esclave sur scène ne signifie pas que l’homme politique historique l’ait été. Le commentaire est un témoin indirect ; il ne reconstitue pas le livret entier.
Chœur et structure. La tradition permet d’envisager deux demi-chœurs, l’un de riches, l’autre de pauvres. La présence d’une telle opposition est une donnée de recherche importante, mais l’ordre des interventions, leur composition exacte et l’existence d’un agôn complet ne sont pas restituables avec certitude. L’idée d’un affrontement symétrique des deux groupes constitue donc un modèle dramaturgique [B], non une transcription.
II. [A/B] Le nom Marikas : insulte, étrangeté et étymologie
Le titre n’est pas un nom grec civique ordinaire. Hérodien le qualifie de nom « barbare » ; le lexique d’Hésychios propose plusieurs valeurs dépréciatives et une explication par un diminutif masculin d’origine étrangère. Ces gloses antiques ne doivent pas être confondues avec une étymologie moderne démontrée. Dans « Old Persian marika-, Eupolis’ Marikas and Aristophanes’ Knights », Classical Quarterly 35 (1985), p. 38–42, A. C. Cassio examine la piste du vieux-perse. Cette hypothèse linguistique explique potentiellement l’effet d’altérité, mais ne permet pas d’affirmer que les spectateurs athéniens connaissaient tous l’étymologie proposée.
Le mécanisme comique est double. D’une part, le surnom dégrade l’adversaire en lui refusant la dignité d’un nom civique. D’autre part, la caricature peut mettre en scène la mobilité paradoxale d’un personnage sans prestige qui acquiert une puissance politique. Les marqueurs d’origine et de servitude sont des armes satiriques : les reprendre comme descriptions sociales fiables reviendrait à laisser la moquerie antique écrire seule l’histoire.
III. [B] Athènes en 421 : une scène politique après Cléon
L’année 421 est celle de la paix dite de Nicias, après les morts de Cléon et de Brasidas en 422. Il faut pourtant distinguer cette chronologie générale de la chronologie exacte des débats auxquels la pièce répondait. Les Lénéennes se déroulent au début de l’année attique : on ne peut donc pas présumer qu’Eupolis commentait rétrospectivement tous les événements de l’année 421. Une datation annuelle n’autorise pas l’invention d’allusions politiques précises.
La comédie ancienne travaille sur un paradoxe démocratique : l’assemblée fonde son autorité sur la décision collective, mais un chef politique peut prétendre parler à la place de la collectivité. Le demi-chœur des pauvres, s’il était bien opposé à celui des riches, ne doit pas être assimilé sans réserve à un parti moderne ; le demi-chœur des riches n’est pas davantage une catégorie sociologique exhaustive. Ces ensembles scéniques produisent des positions rhétoriques, non un recensement de la cité.
L’invective contre Hyperbolos doit être lue en relation avec les conflits de prestige, d’éducation et de légitimité, mais sans adopter automatiquement le jugement des élites antiques sur les hommes politiques qualifiés de « démagogues ». Le mot moderne peut suggérer une condamnation préalable ; l’historien doit d’abord demander qui emploie l’accusation, où et dans quel dispositif comique.
IV. [B] Marikas et les Cavaliers : une querelle de poétiques
Dans les Cavaliers (424), Aristophane avait fait d’un marchand de boudins un concurrent capable de surpasser le Paphlagonien, figure satirique de Cléon, dans l’art de séduire Dèmos. Le parallèle avec Marikas est suffisamment important pour expliquer la charge de la parabasis des Nuées. Mais la ressemblance d’un schéma — un personnage socialement dévalorisé conquiert l’autorité — ne suffit pas à prouver une copie. Une comédie peut citer, déplacer ou contester la structure d’une autre.
Il existe au moins trois hypothèses concurrentes : 1. Eupolis aurait réutilisé une invention comique d’Aristophane ; 2. il aurait transformé un motif partagé du genre pour viser un nouvel adversaire ; 3. Aristophane aurait volontairement grossi l’emprunt afin de se présenter comme inventeur. Sans la pièce complète, aucune ne peut être érigée en certitude. La rivalité des auteurs devient elle-même une scène politique : qui possède le droit d’interpréter le peuple, et qui possède une idée comique ?
La présence probable de riches et de pauvres sur scène offre une différence potentiellement majeure avec le dispositif de Dèmos dans les Cavaliers. Le spectateur pourrait être amené à entendre plusieurs « peuples » incompatibles, plutôt qu’un seul personnage personnifiant le corps civique. C’est une proposition de lecture [B] ; les fragments ne nous donnent pas le plan de la représentation.
V. [B] Philosophie politique : représentation, domination, intelligence
1. Hegel : la reconnaissance sans réconciliation automatique
La Phénoménologie de l’esprit offre une comparaison heuristique : la puissance n’est pas une substance que l’individu posséderait isolément ; elle dépend des reconnaissances qui la soutiennent. Un Marikas humilié par son nom et pourtant politiquement efficace expose l’écart entre statut symbolique et pouvoir réel. Il serait toutefois faux de faire de l’affrontement des demi-chœurs une illustration littérale de la dialectique du maître et de l’esclave. Le papyrus atteste une caractérisation comique, non une théorie du travail ou de l’histoire.
2. Nietzsche : qui invente les qualifications déshonorantes ?
La Généalogie de la morale invite à examiner l’origine des jugements plutôt qu’à prendre leurs étiquettes pour des propriétés naturelles. Dire d’un adversaire qu’il est inculte, servile ou étranger peut produire un effet de dégradation sans répondre à ses arguments. La comparaison n’implique pas qu’Eupolis ait défendu une généalogie des valeurs ; elle éclaire, rétrospectivement, le travail politique de l’injure.
3. Vernant et Détienne : la parole publique et la mètis
Les travaux de Jean-Pierre Vernant sur la cité et les formes grecques de pensée aident à situer la comédie dans un espace d’affrontement public, où une parole adressée à tous est simultanément une prise de position. La mètis étudiée par Marcel Détienne et Vernant n’est pas synonyme de mensonge : elle désigne des formes d’intelligence pratique, de détour et d’adaptation. Un chef comique capable de manipuler des discours peut être rusé sans être sage ; inversement, les citoyens qui déjouent ses procédés ne deviennent pas pour autant des héros philosophiques.
4. Dumézil : une comparaison à écarter
Le partage supposé du chœur entre riches et pauvres ne correspond pas à la structure trifonctionnelle étudiée par Georges Dumézil dans certains ensembles indo-européens. Deux groupes socioéconomiques ne font pas trois fonctions mythico-idéologiques. Appliquer mécaniquement cette grille à Marikas produirait une analogie arbitraire ; l’absence d’une comparaison démontrable constitue ici un résultat méthodologique.
VI. [B] Philologie de la perte : cinq niveaux de preuve
- Niveau 1 — témoignage ancien identifiable : Aristophane, Nuées 553 sqq., témoigne d’une accusation de reprise des Cavaliers, non du texte intégral de la comédie d’Eupolis.
- Niveau 2 — citation antique : Quintilien, Inst. I, 10, 18, transmet un trait de caractérisation relatif à la mousikē.
- Niveau 3 — commentaire papyrologique : P. Oxy. 2741 éclaire une caractérisation servile, mais sa nature exégétique limite les restitutions de scènes.
- Niveau 4 — tradition lexicographique : Hérodien et Hésychios éclairent les perceptions du nom, sans livrer son emploi dramatique intégral.
- Niveau 5 — synthèse moderne : demi-chœurs, structure de l’agôn, trajectoire du personnage, allusions à la paix et fin de la pièce restent à différents degrés conjecturaux.
Le numéro d’un fragment dépend de l’édition : les concordances entre Kock, Kassel–Austin et les éditions récentes doivent être contrôlées avant d’imprimer un texte grec. Aucune suite de vers « retrouvés » n’est fabriquée ici. Les seuls mots grecs reproduits comme titres ou concepts sont employés sans prétendre fournir une nouvelle édition diplomatique.
VII. [C] Scène originale I — L’urne des deux chœurs
Création contemporaine MYTHOS, 2026. Personnages, répliques, gestes et ordre des événements entièrement inventés. Cette scène n’est ni un fragment d’Eupolis, ni une traduction de Marikas, ni une restitution probable de sa mise en scène.
Sur l’orchestra, deux groupes de citoyens portent des manteaux de teintes différentes. Entre eux, une urne sans inscription. Un acteur nommé MARIKAS entre, suivi d’un GREFFIER fictif.
LE CHŒUR DES RICHES. Nous avons payé le navire ; nous parlerons les premiers.
LE CHŒUR DES PAUVRES. Nous avons ramé sur le navire ; nous parlerons avant vous.
LE GREFFIER. La cité exige une seule voix. Je propose de mettre vos paroles dans cette urne.
MARIKAS. Excellente idée. Je tirerai la voix gagnante.
LE CHŒUR DES RICHES. Qui t’a chargé de tenir l’urne ?
MARIKAS. Ceux qui m’ont vu la prendre.
LE CHŒUR DES PAUVRES. Qui t’a chargé de nous représenter ?
MARIKAS. Ceux qui n’ont pas trouvé le temps de m’en empêcher.
LE GREFFIER. Une élection n’est pas une distraction pour gens pressés.
MARIKAS. Alors pourquoi applaudit-on avant d’entendre le discours ?
LE CHŒUR DES RICHES. Nous ne l’avons pas applaudi.
LE CHŒUR DES PAUVRES. Nous non plus.
MARIKAS. Vous voyez ? Pour une fois, vous êtes unanimes.
Il tend l’urne vide aux spectateurs.
LE GREFFIER. L’urne est vide.
MARIKAS. Non : elle contient toutes les voix que personne n’a osé prononcer.
Commentaire [B] de la scène [C]. L’urne fictive matérialise une aporie de la représentation : la procédure peut produire un résultat sans donner une voix à ceux dont elle prétend exprimer l’accord. Le dialogue n’est pas une reconstruction de l’agôn antique ; il transforme en dispositif contemporain une question ouverte par la coexistence probable de deux demi-chœurs.
VIII. [C] Scène originale II — Le maître du nom
Création contemporaine MYTHOS, 2026. Le dialogue exploite le problème philologique du surnom ; aucun échange analogue n’est attesté dans les fragments.
Dans l’ombre du théâtre, un MASQUIER travaille un visage grotesque. Une FEMME DU MARCHÉ apporte un morceau de cire. MARIKAS examine son masque.
LE MASQUIER. On m’a demandé de te faire étranger, inculte et servile. Trois défauts, un seul visage : c’est économique.
MARIKAS. Pourquoi n’as-tu pas sculpté aussi mes arguments ?
LE MASQUIER. Un argument ne se voit pas depuis le dernier rang.
LA FEMME DU MARCHÉ. La honte, elle, se voit de partout. Ceux qui l’achètent en gros la revendent à chaque représentation.
MARIKAS. Si je retire ce masque, serai-je un citoyen ?
LE MASQUIER. Non. Tu seras un acteur qui a retiré son masque.
LA FEMME DU MARCHÉ. Et si tu gardes le masque ?
MARIKAS. Ils croiront connaître l’homme en reconnaissant la grimace.
LE MASQUIER. Le public demande une ressemblance.
MARIKAS. Avec qui ?
LE MASQUIER. Avec l’idée qu’il avait déjà de toi.
LA FEMME DU MARCHÉ. Voilà un art qui vend la certitude avant l’enquête.
MARIKAS. Alors donne-moi deux masques : l’un pour parler, l’autre pour écouter ce qu’on dit de moi.
LE MASQUIER. Impossible. Un acteur n’a qu’un visage à la fois.
MARIKAS. Voilà pourquoi les citoyens devraient en avoir plusieurs.
Commentaire [B] de la scène [C]. Le masque est ici une métaphore de la médiation historique. Les textes qui nous restent sont des paroles sélectionnées par des adversaires, des lexicographes et des lecteurs tardifs ; ils donnent accès à des usages du nom, non à l’intériorité d’Hyperbolos. Le théâtre contemporain peut rendre cette asymétrie sensible à condition de déclarer explicitement sa propre invention.
IX. Appareil critique : sources et bibliographie vérifiable
- [A] Aristophane, Nuées, vers 551–559, notamment 553 sqq. ; lire le texte transmis en distinguant la révision de la première représentation de 423.
- [A] Quintilien, Institution oratoire, I, 10, 18 : allusion à Marikas et à l’éducation musicale ; P. Oxy. 2741 : commentaire ancien à Eupolis ; Hérodien, De prosodia catholica, 1.50.12 (éd. Lentz) ; Hésychios, entrée μ 283 (éd. Latte).
- [B] Rudolf Kassel et Colin Austin, Poetae Comici Graeci, vol. V, Damoxenus–Magnes, Berlin/New York, 1986, corpus des fragments d’Eupolis. Présentation de la collection PCG.
- [B] Albio Cesare Cassio, « Old Persian Marika-, Eupolis’ Marikas and Aristophanes’ Knights », The Classical Quarterly 35/1 (1985), p. 38–42, DOI 10.1017/S0009838800014543.
- [B] Ian C. Storey (éd. et trad.), Fragments of Old Comedy, vol. II, Diopeithes to Pherecrates, Loeb Classical Library 514, Harvard University Press, 2011, ISBN 9780674996632 ; recension scientifique des trois volumes (BMCR).
- [B] Kenneth Dover, « Eupolis », Oxford Classical Dictionary, édition numérique, 2016, notice de référence : chronologie, témoignages, fragments et commentaires papyrologiques.
- [B] David Harvey et John Wilkins (dir.), The Rivals of Aristophanes: Studies in Athenian Old Comedy, Classical Press of Wales, 2000, notice et sommaire ; Alan H. Sommerstein (éd.), Aristophanes: Knights, Liverpool University Press, 1981, édition commentée.
- [B] G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807), section sur la reconnaissance ; Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale (1887), première dissertation ; Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque (1962) ; Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, Les Ruses de l’intelligence : la mètis des Grecs (1974) ; Georges Dumézil, Mythe et épopée (1968–1973). Comparaisons interprétatives, non sources antiques.
X. Conclusion : ce que Marikas fait voir, et ce qui nous échappe
Une comédie disparue peut encore éclairer les conflits de légitimité au sein de la démocratie athénienne. Marikas permet de poser une question précise : comment un chef peut-il être simultanément puissant dans la cité et dégradé sur scène par le nom, la naissance fictive ou l’éducation qu’on lui attribue ? Les sources montrent une attaque contre Hyperbolos, une querelle avec Aristophane et des indices de mise en scène sociale. Elles ne permettent ni de restituer la totalité de l’intrigue ni de convertir la caricature en biographie.
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