MYTHOS — Cycle thébain, édition IX. Reconstitution originale et commentaire critique. Les paroles ci-dessous ont été écrites pour MYTHOS ; elles ne reproduisent aucun dialogue perdu de Sophocle. La tragédie Les Épigones a laissé des fragments et des indications permettant de cerner un conflit familial, mais pas l’architecture intégrale de la pièce.
I. Dossier antique : la seconde guerre contre Thèbes
Les Épigones, littéralement les descendants, sont les fils des chefs argiens tombés dans la première expédition des Sept contre Thèbes. Dix ans plus tard, ils reprennent l’entreprise et s’emparent de la ville. Alcméon, fils d’Amphiaraos et d’Ériphyle, se trouve au centre de la seconde génération des violences. Son père avait rejoint la première campagne après avoir été persuadé par son épouse, séduite par un présent. Dans certaines versions, Ériphyle pousse encore ses fils à combattre en échange d’un vêtement prestigieux.
Pour les Épigones de Sophocle, l’élément le plus solide concerne l’affrontement d’Alcméon avec sa mère et avec Adraste. Le fragment 187 Radt fait allusion au meurtre d’Ériphyle ; le personnage d’Adraste reproche à Alcméon d’avoir tué celle qui l’avait enfanté. La mort de la mère a donc eu lieu ou est évoquée dans le drame. En revanche, les sources permettent plusieurs chronologies et la relation éventuelle entre Les Épigones, Ériphyle et Alcméon chez Sophocle reste controversée.
II. Reconstruction théâtrale — Ceux qui reviennent de Thèbes
Personnages proposés : Alcméon, Ériphyle, Adraste, Amphiloque, un messager, le chœur des femmes d’Argos. La composition choisit de situer la catastrophe après la seconde campagne contre Thèbes ; c’est une hypothèse de dramaturgie moderne, non une certitude antique.
Prologue — La victoire des fils
Le palais d’Argos. Des couronnes sont disposées pour les vainqueurs. Le chœur attend les survivants.
LE CORYPHÉE. La cité qu’avaient assiégée les pères est tombée devant leurs fils. On appelle cela réparation, comme si la mort des premiers était une dette qu’on pouvait acquitter par celle des seconds.
LE CHŒUR. Les chants des vainqueurs montent ; sous la poussière, les morts demeurent sans voix. Les jeunes gens reviennent portant les armes de ceux qui ne sont jamais revenus. Faut-il applaudir un enfant parce qu’il a appris à mourir selon la volonté de son père ?
Premier épisode — Le prix de l’expédition
Adraste apporte des nouvelles de Thèbes. Ériphyle attend Alcméon.
ADRASTE. La ville ennemie est prise. La guerre qui avait fait de nous des vieillards sans compagnons paraît achevée.
ÉRIPHYLE. Et mon fils ?
ADRASTE. Il revient victorieux.
ÉRIPHYLE. Alors l’on dira que notre famille a participé deux fois aux combats et que la seconde a réparé la première.
ADRASTE. On le dira. Mais Amphiaraos ne reviendra pas pour écouter ces discours.
ÉRIPHYLE. Ne prononce pas son nom comme si j’étais seule responsable de la guerre.
ADRASTE. Je n’ai pas nommé de coupable. Tu as entendu une accusation.
Deuxième épisode — La reconnaissance du fils
Alcméon rentre. Il porte au bras une blessure encore fraîche.
ALCMÉON. Nous avons conquis Thèbes et gardé si peu de ce pour quoi nous étions partis.
ÉRIPHYLE. Tu peux déposer tes armes. À partir d’aujourd’hui tu es libre.
ALCMÉON. Libre de qui ? Du roi que nous avons vaincu, ou des morts qui nous ont demandé de le combattre ?
ÉRIPHYLE. Ton père aurait reconnu ton courage.
ALCMÉON. Mon père est descendu sous la terre parce que les hommes l’ont convaincu de marcher contre une cité qu’il disait ne pas pouvoir vaincre.
ÉRIPHYLE. Il a pourtant choisi.
ALCMÉON. Dans quel moment celui qui a promis d’obéir peut-il encore choisir ?
ÉRIPHYLE. Tu feras de ton retour une accusation contre ta mère ?
ALCMÉON. Je voudrais que tu me dises s’il existe un prix pour lequel tu n’aurais pas engagé nos vies.
Premier stasimon — Le collier et le manteau
LE CHŒUR. Ce qui brille devant les hommes dure parfois davantage que l’amour qu’ils lui sacrifient. Un collier passe de main en main ; les héritiers des morts transmettent aux vivants l’obligation de se venger. Mais si la guerre continue dans chaque maison, où finira-t-elle ?
Troisième épisode — La question d’Amphiloque
Amphiloque, frère d’Alcméon, intervient. Son rôle scénique dans ce passage est inventé.
AMPHILOQUE. Tu étais parti pour laver la défaite de nos pères. Je te retrouve parlant comme si la victoire avait détruit ce qui nous restait.
ALCMÉON. Notre père avait demandé qu’on se souvienne de lui. On nous a ensuite appris à confondre le souvenir et la vengeance.
AMPHILOQUE. Si Ériphyle a reçu des présents, cela ne lui donnait pas le pouvoir de tuer Amphiaraos de sa main.
ALCMÉON. Elle savait qu’il ne rentrerait pas.
AMPHILOQUE. Le savoir n’est pas encore le vouloir.
ALCMÉON. La mort se nourrit de ces distinctions. Chacun dit n’avoir voulu qu’une petite part de ce qui s’est produit.
AMPHILOQUE. Tu veux donc devenir juge, victime et bourreau ?
ALCMÉON. Je voudrais ne devoir être aucun des trois.
Quatrième épisode — Ériphyle devant son fils
Les serviteurs quittent la scène. Ériphyle regarde Alcméon sans chercher à le toucher.
ÉRIPHYLE. Je ne te demanderai pas de m’aimer comme avant. Je te demande seulement de ne pas faire de moi la cause unique de la chute de ton père.
ALCMÉON. C’est le seul nom que mes souvenirs peuvent encore atteindre.
ÉRIPHYLE. Amphiaraos savait qu’il allait à la guerre. Adraste y conduisait ses compagnons. Les rois voulaient reprendre Thèbes. J’ai fauté, si tu veux, en consentant à ce que tous réclamaient avec leur propre voix.
ALCMÉON. Tu cherches à répartir l’injustice jusqu’à ce que personne ne la porte.
ÉRIPHYLE. Et toi, tu veux la concentrer sur une seule personne pour n’avoir plus qu’un seul meurtre à commettre.
ALCMÉON. Si je renonce, j’entendrai toute ma vie la parole du père mort.
ÉRIPHYLE. Si tu l’accomplis, tu entendras celle de la mère que tu auras tuée.
Un cri retentit hors scène. Le chœur se couvre la tête. Le matricide n’est pas représenté.
Deuxième stasimon — Ce qui reste du sang
LE CHŒUR. Il est un point où la justice perd la forme qu’elle cherchait. La mère n’est plus, le fils demeure, mais n’est plus celui qui revint de guerre. Le sang réclame du sang ; chaque réparation agrandit ce qui doit encore être réparé.
Cinquième épisode — Adraste accuse
Adraste paraît. Alcméon revient, sans armes. Cette rencontre est inspirée du conflit que suggère le fragment 187, mais les répliques sont modernes.
ADRASTE. Tu viens d’abattre la femme qui t’avait donné naissance.
ALCMÉON. Et toi, tu viens défendre la femme dont les choix ont livré mon père à une mort annoncée.
ADRASTE. Tu m’accuses d’avoir préféré ma sœur à un guerrier. Je t’accuse d’avoir fait du meurtre une réponse à toutes les fautes.
ALCMÉON. Je n’ai pas appris ce langage seul. Ce sont nos maisons qui l’ont enseigné.
ADRASTE. Alors montre-leur qu’un homme peut cesser d’obéir aux morts.
ALCMÉON. Il est trop tard pour celle qui est morte. Il ne l’est peut-être pas pour ceux qui m’écoutent.
Exodos — Un héritier sans demeure
Alcméon se prépare à l’exil. Les hommes de la maison se tiennent éloignés de lui.
ALCMÉON. J’avais cru revenir d’une expédition avec une patrie. Je découvre qu’il est possible de prendre une ville et de perdre la maison où l’on est né.
AMPHILOQUE. Tu ne feras pas disparaître notre mère en quittant Argos.
ALCMÉON. Je sais. Le chemin ne me débarrassera pas de ce que j’ai fait. Il me laissera seulement la possibilité de ne pas y ajouter d’autres morts.
LE CHŒUR. Les fils achèvent les guerres de leurs pères et découvrent qu’elles n’ont pas fini de les dévorer. Les murailles de Thèbes sont tombées ; la violence a traversé les portes d’Argos. Où bâtir une ville où l’enfant puisse hériter d’autre chose qu’une vengeance ?
Fin de la reconstruction contemporaine.
III. Commentaire : le matricide et l’autorité des morts
Le poids de la filiation. Les Épigones héritent d’un échec militaire devenu dette morale. Le nom même du groupe les définit comme descendants avant de les reconnaître comme personnes.
Deux crimes qui ne sont pas identiques. Le consentement d’Ériphyle à la guerre, éventuellement acheté par un cadeau, et son meurtre par Alcméon ne sauraient être simplement compensés l’un par l’autre. L’enjeu de la tragédie est précisément de savoir si la réparation d’une trahison justifie une nouvelle violence.
Fragment et conjecture. La confrontation avec Adraste peut être éclairée par le fragment 187 Radt. La chronologie des épisodes, le débat avec Amphiloque, les paroles d’Ériphyle et la décision finale de partir en exil ne sont pas attestés comme scènes telles quelles.
Le rapport avec Eschyle. La première guerre thébaine est racontée dans Les Sept contre Thèbes ; la seconde, portée par les fils, constitue un prolongement du même système de fautes transmises. MYTHOS met ainsi en relation deux générations, mais n’attribue pas aux auteurs une trilogie commune.
De l’héroïsme au droit. Les personnages s’affrontent sur un problème qui dépasse leur famille : à qui revient le droit de juger un acte accompli au nom d’un serment ancien ? La loi du sang est-elle une obligation ou l’une des formes de sa perpétuation ?
IV. Sources et lecture
Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, livre III : témoignages mythographiques sur les Épigones et les variantes de la vengeance d’Alcméon.
The Lost Plays of Greek Tragedy, tome II : discussion des fragments des Épigones, d’Ériphyle et d’Alcméon, et des problèmes d’identification de ces œuvres.
Édition critique de référence : Stefan Radt (éd.), Tragicorum Graecorum Fragmenta, IV, Sophocles, notamment les fragments 185–190.
