MYTHOS — Édition IX, théâtre de Sophocle perdu. Nausicaa ou Les Laveuses est une pièce fragmentaire ; les répliques de cette reconstruction ont toutes été composées à l’époque contemporaine. L’action est fondée sur des motifs documentés, mais non sur le texte d’une tragédie retrouvée.
I. Un drame entre Homère et la scène
Sophocle écrivit une pièce intitulée Nausicaa, ou Les Laveuses (Nausikaa ē Plyntriai). Elle semble avoir traité de la rencontre de la princesse phéacienne et d’Ulysse naufragé, telle que la raconte le chant VI de l’Odyssée. Trois fragments seulement sont conservés sous les numéros 439–441 de l’édition de Radt, ce qui interdit de reconstituer le développement total de l’action.
Le titre alternatif attire l’attention sur les activités des jeunes filles chargées de laver du linge sur le rivage. Un autre fragment, numéro 781 dans le recueil de Radt, évoquant une balle comme une « lance » qui roule aux pieds, est souvent attribué à cette œuvre, mais cette localisation reste une proposition savante. Laura Carrara a repris en 2022 le dossier philologique du fragment 439, notamment en étudiant le rapport à l’épisode homérique du lavage.
Le choix de MYTHOS est d’organiser une pièce brève autour d’une question : comment accueillir un homme qui inspire la peur sans abandonner ni sa prudence ni les obligations de l’hospitalité ? La décision de Nausicaa est ici moins une parenthèse sentimentale qu’un acte de jugement.
II. Reconstitution scénique — La rive des étrangers
Personnages proposés : Nausicaa, Ulysse, une intendante, deux jeunes laveuses, le chœur des compagnes de Nausicaa. Décor : des pierres basses, un cours d’eau et des pièces de linge étendues. Ces personnages et leur disposition sont des conventions modernes.
Prologue — L’eau et le linge
Les laveuses entrent avec des étoffes. Une balle de tissu est déposée sur le sable. Le chœur commence sur un rythme léger.
LE CHŒUR. Il existe au bord de la mer une heure sans rois, sans juges et sans paroles de guerre. Les vêtements s’y lavent, les cheveux y sèchent au vent, et les jeunes filles ne savent pas encore que la mer prépare l’arrivée d’un étranger.
NAUSICAA. Nous sommes venues accomplir ce que le palais oublie toujours d’accomplir lui-même. On nous appelle filles du roi, mais les étoffes deviennent propres entre nos mains comme entre toutes les mains.
UNE LAVEUSE. Tu dis cela, princesse, mais demain on préparera ton mariage et plus aucune d’entre nous ne décidera avec toi du moment où les bêtes seront attelées.
NAUSICAA. Je n’ai pas demandé qu’on fasse de demain mon destin. Aujourd’hui nous avons le fleuve, les voix des filles et le temps d’obéir à des gestes qui n’appartiennent qu’à nous.
LE CHŒUR. La balle s’envole. Une heure de jeu se glisse entre les travaux. Les dieux ne disent pas toujours quand les jours ordinaires deviendront des récits.
Premier épisode — Le bruit venu des arbres
Le ballon roule près d’un buisson. Une branche craque ; une laveuse s’écarte. Le jeu s’interrompt.
UNE LAVEUSE. J’ai vu remuer les feuilles. Il y a là un homme, ou quelque chose qui vient de sortir de la mer.
L’INTENDANTE. Rassemblez les étoffes. Nous n’avons aucune raison de rester auprès d’un inconnu.
NAUSICAA. Ce qui nous effraie ne nous poursuit pas toujours. Attends qu’il ait montré son intention.
UNE AUTRE LAVEUSE. Il n’a ni armes ni vêtements. N’est-ce pas précisément ce qui le rend inquiétant ? Nous ignorons ce qu’il a fait pour arriver ainsi.
NAUSICAA. Nous ignorons aussi ce qui lui a été fait. La prudence consiste à regarder avant de décider.
LE CHŒUR. Un instant suffit pour que le rivage change de sens. Là où nous jouions, il faut maintenant juger un être humain.
Deuxième épisode — La parole du naufragé
Ulysse paraît, se couvrant de branches. Il ne s’avance pas brusquement. Les compagnes de Nausicaa se tiennent à distance.
ULYSSE. Je demande que vous ne me jugiez pas d’après l’état où vous me voyez. La mer a brisé mon navire et emporté ce qui permet aux hommes d’être reconnus au premier regard.
NAUSICAA. Tu sais parler sans nous ordonner. C’est déjà autre chose qu’un homme qui viendrait prendre par force ce dont il a besoin.
ULYSSE. J’ignore si tu es une déesse ou une fille de ce pays. Je te demande de me montrer le chemin d’une ville et de m’accorder de quoi me présenter sans provoquer la peur.
NAUSICAA. Tu demandes des vêtements. Tu ne réclames pas que nous oublions le danger.
ULYSSE. Il serait déraisonnable de vous demander de croire à un récit dont vous n’avez vu que la fin.
NAUSICAA. Nous t’apporterons ce qui te permettra de t’approcher des habitants selon leurs usages. Ensuite tu raconteras ton histoire à ceux qui peuvent l’entendre.
ULYSSE. Tu me donnes davantage qu’une étoffe. Tu me rends la possibilité d’être un homme devant des hommes.
Premier chant choral — Les vêtements de l’identité
LE CHŒUR. Le tissu couvre la peau et dit la place de chacun. Le mendiant et le roi peuvent être un même homme à deux moments de sa vie. Qui donc reconnaît la valeur lorsqu’elle n’est plus accompagnée de ses signes ? Le geste qui donne un manteau peut rendre un visage à celui que les éléments avaient effacé.
Troisième épisode — La peur des apparences
Les laveuses déposent des vêtements et de l’eau à distance du naufragé. Ulysse se retire pour se laver, conformément à leur demande.
L’INTENDANTE. Nous avons fait ce que demande l’hospitalité. Il serait imprudent d’ajouter notre compagnie à notre secours.
NAUSICAA. Je ne propose pas de le conduire par la main jusqu’au roi. Je propose qu’il sache par quelle route entrer et devant qui parler.
UNE LAVEUSE. Demain on dira qu’une princesse a mené un inconnu au palais. On ne dira peut-être pas qu’il était sans défense.
NAUSICAA. Alors nous devons aussi réfléchir à la manière de rester justes quand notre réputation risque d’être blessée.
L’INTENDANTE. Tu reconnais donc qu’il faut ménager ce que les gens diront.
NAUSICAA. Je reconnais que le pouvoir des paroles existe. Je refuse seulement qu’il gouverne tout ce qu’il est permis de faire.
LE CHŒUR. Le regard des autres entoure les jeunes filles d’un rempart invisible. Il protège parfois ; il interdit aussi que la bonté soit accomplie sous son vrai nom.
Quatrième épisode — Le chemin vers la cité
Ulysse reparaît vêtu et lavé. La transformation doit rester modeste : aucun dieu n’accomplit sur scène de miracle spectaculaire dans cette adaptation.
ULYSSE. Je ne possède plus aucun des signes qui disaient ma place parmi les miens. Vous m’avez rendu un moyen de traverser votre ville sans être repoussé.
NAUSICAA. N’entre pas avec nous. Suis le chemin des chars jusqu’aux arbres sacrés. À l’intérieur, adresse-toi d’abord à la reine. Elle saura examiner ton récit.
ULYSSE. Tu me donnes un conseil plutôt qu’une promesse. Je le suivrai.
NAUSICAA. Ceux qui arrivent d’une terre étrangère ont parfois besoin de conseils plus que d’un serment qu’on ne pourrait tenir.
ULYSSE. J’ai connu des hommes qui m’ont jugé selon mes armes et mon nom. Tu m’as jugé au moment où je ne possédais ni les unes ni l’autre.
NAUSICAA. Je n’ai pas encore décidé quel homme tu es. J’ai seulement décidé que tu avais droit à être entendu.
Deuxième chant choral — Un seuil et deux vies
LE CHŒUR. Le naufragé gagne la ville ; la princesse retourne à la maison. Ils ne savent rien de leurs jours à venir. Mais un chemin fut ouvert dans l’espace qui les séparait. Le monde ne devient pas juste lorsque tous les étrangers sont amis ; il le devient un peu lorsque l’inconnu n’est pas condamné avant de parler.
Cinquième épisode — Le mariage, sujet tu
Les compagnes de Nausicaa reprennent le linge. Les conversations retournent au palais et au mariage que le roi voudrait préparer.
UNE LAVEUSE. Tu avais dit ce matin que tu ne voulais pas de destin déjà écrit. Voici que la mer t’a présenté un homme dont personne ne connaît la maison.
NAUSICAA. N’invente pas un mariage à partir d’un secours. On peut aider un homme sans souhaiter le posséder.
UNE LAVEUSE. Et si son récit faisait de lui un prince ?
NAUSICAA. Son besoin n’en serait pas changé. Il aurait été aussi digne de notre aide s’il n’avait jamais porté de couronne.
L’INTENDANTE. Alors peut-être as-tu appris en un jour une chose que les hommes du palais apprennent rarement.
NAUSICAA. Je ne sais pas si j’ai appris. Je sais seulement que, devant un visage inconnu, une décision se présentait et que nous l’avons prise.
Exodos — La balle revient aux pieds
La balle de tissu a roulé jusqu’à la limite de la scène. Nausicaa la relève ; les jeunes filles reprennent le jeu, maintenant plus lentement.
LE CHŒUR. Le vent retourne les étoffes. Un homme marche vers les palais des Phéaciens et une jeune fille revient vers ceux qui l’attendent. La mer poursuivra ses voyages ; pour nous, elle a apporté une question : comment accueillir sans s’abandonner, et comment craindre sans devenir injustes ?
NAUSICAA. Que les vêtements soient pliés. Le soir approche. Il reste dans cette journée autre chose que nos travaux : une parole à laquelle nous avons choisi de répondre.
Fin de la reconstruction moderne MYTHOS.
III. Analyse : hospitalité, genre et théâtralité
Le passage de l’épopée à la scène. Le chant VI de l’Odyssée fait du récit de rencontre un moment de perception, de honte et de prudence. Une pièce dramatique peut déplacer ces aspects vers la dispute publique entre les compagnes et vers une décision dont l’enjeu reste visible sur scène. Le texte de Sophocle étant perdu, la distribution des répliques est entièrement proposée.
L’activité féminine au titre du drame. Le titre Les Laveuses met l’accent sur un ensemble de gestes socialement attribués aux jeunes femmes. Il ne s’agit pas d’un simple décor. Le travail, puis le jeu, fondent un espace où surgit une rencontre imprévue avec un étranger masculin.
Le fragment de la balle. Le fragment 781 Radt est fréquemment rapporté à cette pièce en raison de son vocabulaire métaphorique. Cependant, son rattachement n’est pas aussi ferme que la présence générale de la rencontre homérique. Cette étude choisit de laisser la balle au début et à la fin comme motif de l’ordinaire soudain transformé.
L’hospitalité avant l’identification. Ulysse arrive privé de la possibilité de prouver son statut. Nausicaa ne peut fonder son acte sur la certitude de secourir un roi ou un héros. Elle rend seulement possible une procédure d’accueil. Ce déplacement est une interprétation actuelle et ne doit pas être transformé en doctrine attribuée à Sophocle.
Une pièce peut-elle finir sans mariage ? Le désir de transformer la rencontre en intrigue nuptiale appartient aux possibilités de lecture. La reconstruction choisit de ne pas conclure la pièce par une alliance amoureuse. Cela demeure une option moderne : la fin du drame de Sophocle n’est pas conservée.
IV. Bibliographie et méthode
Laura Carrara, « Il bucato di Nausicaa », Lexis, 2022 : réexamen du fragment 439 Radt et de son arrière-plan homérique.
Bob Corthals, « A Spear ‘Like a Ball’: A Note on Sophocles, fr. 781 », Classical Quarterly, 2018 : étude du vocabulaire et de l’attribution du fragment.
Éditions et texte antique : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta, IV, fragments 439–441 et 781 ; Homère, Odyssée, chant VI, pour la source épique.
